Poème
Lassitude
par Eugène MANUEL
À J I Carnet de voyage, 1880. J’ai vu de mon wagon trois villes aujourd’hui. On dirait de chacune : « Ici loge l’ennui ! » Je me demande à quoi la volonté s’exerce, Puisque ni l’industrie ou l’art, ni le commerce N’ont éclairé ces murs du plus pâle renom; Sur la carte un point noir; mais un souvenir, non! Nuls débris, nul portail classé, nulle statue Qui simule une gloire et qui la perpétue ! Des places sans héros, des gares sans buffets! Ce sont trois bourgs qu’on a décorés de préfets, Et qui sont peints à fresque, au rebord de la route, Pour varier la vue et rappeler, sans doute, Que la France, après tout, est un pays peuplé, Où les hommes aussi poussent comme le blé! Est-ce l’ennui vraiment? — Brave fonctionnaire, Qui vas d’un pas égal à ta tâche ordinaire; Rentier, qui fais, le jour, ta promenade aux champs, Et règles ton sommeil sur les soleils couchants; Petit bourgeois lettré, d’allure solennelle, Qui peux, chaque matin, lire sous ta tonnelle Tes auteurs préférés et ton journal ami ; Commerçant au repos, qui fus jadis fourmi, Et sais goûter, après ton dernier inventaire, Dans ton logis bien clos un loisir volontaire, Et, las de politique et timide au scrutin, De nos bruyants débats n’as que l’écho lointain; Officier, pour qui l’âge a sonné la retraite, Qui réunis au coin du feu, dans ta chambrette, Un vieux groupe d’amis dont la fidélité Donne au whist familier des airs d’éternité ; Petites gens, serrés au seuil de vos boutiques, Devisant, tous les soirs, d’intérêts domestiques, Vivant de voisinage et vous tendant la main, Sûrs de recommencer un même lendemain ; Médecins, percepteurs, juges de paix, notaires, Mieux fixés à vos murs que vos pariétaires, Vieux chevaux au manège ensemble condamnés, Qui trouvez assez grand le cirque où vous tournez ; Vous tous, les ignorés, les humbles, —la Province, — Dont la vie est si simple et d’un tissu si mince, Dois-je vous plaindre? A qui le poids est-il plus lourd? Vaut-il mieux que le jour soit trop long ou trop court? Vaut-il mieux que la vie ait ou non sa décharge, Et qu’on reprenne haleine, et qu’on ait cette marge? Vous distinguez encor le mois et la saison; Vous avez le jardin derrière la maison, Où l’espalier se noue en fruits de toutes sortes; Vous regardez passer le temps devant vos portes, Tandis que nous courons après lui, triples fous ! Les plus déshérités, est-ce nous? Est-ce vous? Amie, en y songeant, voilà bien des années Que je ne connais plus les tranquilles journées, Le bois où l’on s’endort, la rive où l’on s’étend, Le bateau qui s’oublie au large de l’étang, La ronce où l’on s’attarde à voir la libellule, L’herbe où l’on cherche un monde étrange qui pullule, Les sentiers où les sphinx vous effleurent le front, Et, le soir, le silence infini qu’interrompt Un aboiement lointain, triste, sans rien d’intense, Qui donne un sentiment de l’obscure distance, Et qu’on entend, toujours plus rare et plus voilé, Par delà les jardins, sous le ciel étoile, Quand on est revenu dans la maison discrète, ’ Où la lampe s’allume, où le souper s’apprête, Avec le rire libre ou les graves propos ! Ah! je sens la fatigue! ah! j’ai soif de repos! J’ai trop vécu, trop vu, trop lutté pour la vie! Le repos! le repos! Irrésistible envie! Un lendemain bien vide après le jour rempli, Dans ta moindre vallée et dans ton moindre pli, Nature ! Un de ces coins que tu gardes peut-être Pour tes meilleurs amis, dignes de le connaître : Une roche cachée, un vieux tronc de sapin Que n’aura pas encor marqués le « Club-Alpin » ; Une case rustique à satisfaire Horace, Sans fâcheux, sans journaux, sans lourde paperasse, Avec l’odeur des foins, la chanson des ruisseaux, Et le lierre, et la rose arrondie en berceaux, Et, tout le jour, la douce et fière solitude! Un seul livre, celui de Dieu, pour toute étude; Une voix seulement, la tienne; un seul espoir, Vivre jusqu’au matin, puis vivre jusqu’au soir! Car de quoi s’agit-il, après tout? D’être à même De regarder la mort bien en face! — O dilemme! Etre heureux dans cette ombre, être obscur, être oisif, Ou bien, dans la fournaise ardente, brûlé vif, Etre quelqu’un, livrer son cœur, jouer son âme, S’agiter jusqu’au bout dans l’enfer, dans la flamme, Lutter encor, lutter toujours, lutter en vain : Peut-être se survivre, en tout cas vivre enfin! Faut-il opter? Mon choix, sans doute, serait sage, Et tu l’approuverais dans ton prochain message ! Qui sait ? peut-être, un jour, — et ce jour n’est pas loin, — Nous viendrons, nous aussi, chercher un petit coin Dans une verdoyante et calme perspective, Pour y goûter la paix, — la paix définitive! Quand, lassés des salons où nous fûmes fêtés, Nous aurons épuisé toutes les vanités; Quand nous aurons connu, de Paris et du monde, Tout ce qui stérilise et tout ce qui féconde ; Quand nous aurons frôlé les grands hommes de près, Sondé les passions, scruté les intérêts, Serré discrètement la main des politiques, Coudoyé les croyants, les chercheurs, les sceptiques, Salué le génie, applaudi lé savoir, Tenté de tout comprendre, essayé de tout voir; Quand nous aurons assez dépensé de nous-mêmes Pour les devoirs certains ou les vagues problèmes ; Quand nous aurons senti qu’il est temps de vieillir, De se faire oublier et de se recueillir, Et que le sage doit, avant même qu’il meure, Ebaucher un « ci-gît » au front de sa demeure : Alors nous partirons, sans tourner le regard ; Nous nous ferons un nid, — le dernier, — quelque part, Avec nos souvenirs aimés, nos deuils, nos fêtes! Et l’on dira : « Ce sont des bourgeois très honnêtes, Qui ne font point de bruit et dont nul ne dit rien, Mais qui sont doux au pauvre et sèment quelque bien ! » Et nous aurons aussi la maisonnette basse, Et le verger derrière, et, tout autour, l’espace : Et ce vieux que je vois, au milieu du chemin, Sourire et faire un geste amical de la main A cette bonne vieille assise à sa fenêtre, — Qui sait?— ce sera moi, ce sera toi peut-être ! Et nous croirons, penchés sur la ligne de fer, Voir notre passé fuir dans ce rapide éclair!
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