Poème
Le comptoir
par Eugène MANUEL
Dans la rue étroite et déserte Par où je passe vers le soir, A travers la porte entr’ouverte Je l’aperçois à son comptoir. Elle est pâle, elle est maladive Son profil ascétique et pur, Comme un fin portrait, vous captive, Détaché sur un fond obscur. Le printemps rit, et les dimanches Ont emmené les bien-aimés; On voit glisser les robes blanches Le long des buissons parfumés ; On entend monter le bon rire Des gens heureux sur les chemins; Ce que les bouches n’osent dire, Les mains le font comprendre aux mains; Le ciel est bleu, le jour abonde : Mais les pavés gris sont si bas, Et la ruelle si profonde, Que le soleil n’y descend pas ! Qui me dira quelle est sa vie, Et quel inflexible devoir La lient, sans relâche, asservie, Toujours assise à son comptoir:’ Rubans, mercerie ou dentelle, Sait-elle bien ce qu’elle vend ? Ce qu’elle reçoit, le sait-elle, Quand elle s’oublie en rêvant ? Corps sans âme, à peine vivante, Elle ouvre ou ferme les cartons, Inscrit les centimes de vente D’un lot de fil ou de boutons; On entre, on sort, on paie, on cause Mais tout lui paraît étranger; Elle prend sa plume ou la pose, Sourit même, sans y songer; L’horizon de sa destinée, Que bornent dix carreaux ternis, S’assombrit, d’année en année, Avec les vieux casiers brunis ! Hier, dans sa cellule enfumée Je l’ai revue : elle est en noir, Et, dans sa pose accoutumée, Toujours assise à son comptoir. Ses yeux avec plus de tristesse Creusent son ovale amaigri : Est-ce le deuil de sa jeunesse, Ou bien le deuil de son mari ? Les fruits ont séché sur la treille : L’ennui terrible et renaissant, Voilant le regard qui sommeille, Dans la veine a figé le sang ! Vous qui passez, — inconnus d’elle Comme moi, — vous pouvez la voir. Elle n’est plus jeune ni belle : Elle est assise à son comptoir !
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