Poème
Le crime des servantes
par Eugène MANUEL
À mon ami Alexandre Dumas Fils Un soir, à quelques pas d’un palais où l’on danse, Le long d’un quai désert, rôdant avec prudence, Une fille encor jeune — avait-elle vingt ans ? — Le long du parapet se penchait par instants, Puis regardait, cherchant, à cette heure avancée, Si, dans l’ombre, des yeux épiaient sa pensée. A l’endroit le plus sombre, elle approcha du bord : La crue avait couvert la berge et tout le port; Avec un bruit pareil à celui des marées, L’eau clapotait autour des barques amarrées ; Et la Seine semblait, en ses brumeux lointains, Une mer, et sa côte, et ses feux incertains. La fille, au parapet, fait une courte pause, Et le flot ténébreux engloutit quelque chose; Puis une masse vague, emportant un secret, Sous les grands bateaux noirs s’engage et disparaît. Et déjà cette femme, échappant à la vue, D’un pas précipité regagnait une rue. Mais, dans le moment même, un groupe de bourgeois Avait aperçu tout; ils courent à la fois : « Malheureuse! qu’as-tu jeté là ! » —« Rien ! » dit-elle ! Son visage est couvert d’une pâleur mortelle. « Ce n’est rien ! » Mais sa voix trahit l’affreux souci : Car c’était son enfant qu’elle jetait ainsi, Dont le corps est là-bas flottant à la dérive; Son enfant! — Elle est mère et ne veut pas qu’il vive. Vous en doutez peut-être ? Ouvrez votre journal : Supprimer les enfants, c’est le crime banal; Et les grandes cités, nourricières de honte, De ces forfaits muets ne savent plus le compte ! Elle était en service, et devint grosse un jour : — On appelle cela quelquefois de l’amour ! — Elle cacha sa faute, ainsi qu’à l’ordinaire; Car il faut vivre chaste, à vivre mercenaire, A moins que, par caprice, un maître, jeune ou vieux, Ne s’avise d’aimer cette taille ou ces yeux ! Elle comptait les mois, les jours; son imprudence Combattait la nature et niait l’évidence. Elle sentait grandir dans son cœur irrité Le monstrueux ennui de la maternité ; Et tu lui murmurais tes leçons trop savantes, Hideux infanticide, ô crime des servantes ! Un matin, le délai des aveux expira : L’enfant naquit, l’enfant vécut, l’enfant pleura ! Dans son lit, l’œil au guet et l’oreille tendue, Farouche, elle étouffa la voix inattendue; Et sous le matelas de son étroit réduit Elle cacha le corps, en invoquant la nuit. Justice est faite : on a rivé la misérable A son crime; on a fait sa torture durable. Le remords, mieux qu’un mur, borne son horizon. Dans la froide cellule, au lit de sa prison, Elle aura désormais, chaque nuit, sans relâche, L’éternel cauchemar de sa cruauté lâche ; Son oreille croira percevoir un bruit d’eau ; Elle verra la place où glissa son fardeau ; Elle croira sentir, sur son cou qu’ils enlacent, L’étreinte de deux bras innocents qui la glacent; Le soir, elle entendra — terrible châtiment! — Sous l’arche d’un pont noir un sourd vagissement; Dans les fonds vaporeux d’un invisible monde, De blancs spectres d’enfants émergeront de l’onde; Et son sein maternel, à ces navrantes voix, Tressaillira soudain pour la première fois ! Oh! tuer son enfant! Être femme, être mère, Avoir versé neuf mois à cet être éphémère Le sang, la chair, la vie; avoir, à chaque pas, Senti se compléter l’œuvre qu’on ne voit pas; Avoir été le sol où couve et se révèle Le germe obscur dont Dieu fait une âme nouvelle ; Féconder tout son cœur, et — merveilleuse loi ! — Cueillir ce fruit divin qu’on détache de soi ; Entendre tout à coup la lèvre qui respire, Pâlir d’un premier cri, rire au premier sourire, Adorer l’ange frêle, et chercher dans ses yeux Tous les secrets qu’il vient vous apporter des cieux : Dans une vie entière, ah! c’est l’heure bénie, Ah! c’est l’immense orgueil et l’ivresse infinie! Même pour l’être abject, c’est un instant sacré! La courtisane en a le front transfiguré ; Et la plus dégradée et vile créature Reprend la majesté de la mère Nature ! lit l’on peut s’endurcir à cette volupté ! On peut vouloir l’amour sans la maternité! Enivrement brutal! Ame si mal instruite, Qu’elle accepte la honte et n’en veut pas la suite ! On aime, on s’abandonne, on vit sans rien prévoir ; On s’acharne au plaisir, ayant peur du devoir; Dans des cœurs dépravés le crime impur se glisse ; Ce qui ferait ailleurs la joie est un supplice : D’autres ont le regret que nul œil n’a sondé D’implorer ce bienfait qui n’est point accordé ; L’avenir n’a pour eux que sentiers solitaires; La gaîté de l’enfant à leurs fronts plus austères, Au jour de la vieillesse et de l’isolement, N’apporte ni rayons ni rajeunissement! Ceux-là donneraient tout pour combler de tels vides, Pour trouver une joue à leurs baisers avides ; Ils pleurent en silence : ailleurs, on s’applaudit! Ils voudraient des enfants : ailleurs, on les maudit! On sait dans le sillon stériliser la sève, Frapper ce qui grandit, trancher ce qui s’élève, Etouffer quelquefois, même avant qu’il soit né, L’embarras pressenti, le germe deviné; Détruire tout; chercher, pour de sinistres crimes, Les flots les plus discrets, les plus sombres abîmes, Combattre avec fureur ces faibles ennemis ; Dans leur premier sommeil encor tout endormis, Les prendre, et supprimer ces charges redoutées, Comme on dérobe aux chiens d’incommodes portées! Et pourtant, je devrais vous absoudre à moitié. : Méritez-vous la haine ou plutôt la pitié, Tristes mères ? Pourquoi la sentence ennemie N’a-t-elle que sur vous fait tomber l’infamie ? Qui donc vous préservait, victimes sans appui? Vous aviez contre vous le vice, en vous l’ennui; Et —nous l’oublions trop, dans notre indifférence ! — Au fond de tout forfait s’agite une ignorance. Ces filles, tout les livre en proie aux corrupteurs, Tout leur est un danger, maîtres et serviteurs; Ces mystères abjects des amours impudiques Souillent obscurément les foyers domestiques. Déjà maudits d’avance et déjà condamnés, Nulle fête n’attend, hélas ! ces nouveau-nés ! On n’a rien préparé, le berceau ni les langes ; Point de regards émus couvant ces petits anges; Point de logis joyeux, de vieux parents, d’amis Epiant le réveil de ces chers endormis ! Mais l’abandon, l’effroi, les douleurs qu’on ignore, Tout ce qui trouble avec tout ce qui déshonore ! Elles n’ont pas le cœur assez haut pour porter Le poids de cette honte et pour la racheter; Et voulant à tout prix cacher la flétrissure, Le crime leur paraît la route la plus sûre ! Et la Justice croit avoir fait son devoir? La conscience humaine hésite à s’émouvoir ? Non, juge, tu n’as pas atteint le vrai coupable! Forgeons, pour le frapper, quelque loi redoutable : Car le mal grandira, si rien ne nous défend, Jusqu’à l’heure où le père aura peur de l’enfant, Verra l’être chétif, qu’il ose méconnaître, L’effrayer de ses droits, du jour qu’il vient à naître; Et saura ce que pèse, avant de l’accepter, Le terrible fardeau qu’on voudrait rejeter!
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