Poème
Le derviche
par Eugène MANUEL
À Mon Cousin Edmond Polak Un jour, — est-ce à Bagdad ? — au pays d’Orient, Une troupe d’enfants avides et criant, Autour d’un sac de noix, trouvé par aventure, Disputaient, réclamant leur droit sur la capture; Et, comme toute proie est promise au plus fort, La lutte s’engagea bientôt, faute d’accord. La bande, en un instant, ne forma qu’une masse Qui s’agitait mouvante au large de la place : Entassement confus de petits fronts rasés, De jambes et de bras l’un sous l’autre écrasés, De turbans dénoués, dont la corde grossière En serpents allongés roulait dans la poussière! La bataille était rude, et les coups ni le temps Ne semblaient attiédir l’ardeur des combattants : Quand un derviche passe, avec sa barbe blanche, Soutenant d’un bâton sa vieillesse qui penche, Tête nue, œil brillant, le dos maigre et voûté, La besace à l’épaule et la gourde au côté. Il aperçoit la lutte, il s’approche et gourmande; Il sépare à la fin les enfants, leur demande La cause du débat : il l’apprend, — et sourit. « Enfants, aimez la paix, ainsi qu’il est écrit. Vous combattez à tort, croyez-en mon grand âge! Voulez-vous que moi-même entre vous je partage Ces noix, ainsi que Dieu, juste et bon, le ferait, S’il venait parmi vous régler votre intérêt ? » La troupe s’écria : « Nous le voulons, mon père! Partagez comme Dieu ! — Bien, dit-il. Mais j’espère Que vous accepterez, sans vous plaindre de lui, L’arrêt que je vais rendre en sa place aujourd’hui ? Nul de vous n’en aura l’âme émue et troublée ? — Nous le voulons ! » cria de nouveau l’assemblée. Alors, tandis que tous l’entouraient à la fois, Le bon derviche ouvrit tout grand le sac de noix, Et gravement, de l’air convaincu des apôtres, Il donna tout aux uns, ne laissant rien aux autres. Puis, les yeux vers le ciel, son bâton à la main, Calme et d’un pas égal, il reprit son chemin.
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