Poème
Le lac bleu
par Eugène MANUEL
Oui, tu fais bien d’aimer ces poèmes écrits Avec des pleurs, avec des sanglots et des cris! Es-tu sûre pourtant, quand, rêveuse, étonnée, Du poète blessé tu plains la destinée, Que le mal dont il souffre ait sa racine au cœur? Le deuil de l’élégie est quelquefois trompeur : Aux tristesses de l’art une force est unie ; Une sérénité plane sur le génie ; La douleur peut voiler le regard languissant, Mais l’âme, en ses secrets, garde un calme puissant. Écoute : dans un coin perdu de la Savoie, Où des Alpes sans fin la ligne se déploie, Je sais une montagne aux sinueux contours, Un sommet ignoré qu’on gravit en deux jours, Une gorge profonde y conduit; les vallées Y roulent des torrents les eaux amoncelées ; Le chamois y rumine et l’aigle y fait son nid. De rochers en rochers, aux fentes du granit, L’écume en jaillissant bouillonne ; l’avalanche Y poudre les vieux pins de sa poussière blanche; Dans des sentiers étroits le pas du voyageur Hésite ; son sein bat, et son regard songeur Mesure, aux bords fuyants du rocher qui surplombe. Le précipice obscur où s’entr’ouvre une tombe; Il cherche en vain la cime, il rampe, et de ses mains Saisit l’herbe plus rare en ces tristes chemins. Il monte fatigué, haletant ; il voyage Du glacier au glacier, du nuage au nuage : Il arrive. — Aussitôt, sur ce plateau neigeux, Au delà de ces bois, de ces pics orageux Où la nue, en courant, s’accroche et se déchire ; De ces déserts maudits où toute vie expire, De ces torrents fougueux de débris surchargés, De ces rocs calcinés que la foudre a forgés; Près de Dieu, loin de l’homme, — ô tableau magnifique !— Il aperçoit un lac, un miroir pacifique, Étincelant, profond, calme, silencieux, Qui se cache à la terre, et reflète les cieux.
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