Poème
Le miroir
par Eugène MANUEL
À J Je revois dès pays que j’ai vus à vingt ans. Ces sentiers au milieu des blés mûrs serpentants, Ces taillis où j’allais surprendre, vers la brune, Le coucher des oiseaux sous un rayon de lune, Ce ruisselet perdu dans les ronces des bois, Ce ravin, ce rocher que j’ai gravi vingt fois, Tous ces objets riants dont ma mémoire encore Garde chaque détail, pittoresque ou sonore, Je les retrouve! Ainsi j’observais, j’écoutais, J’admirais. Aujourd’hui, suis-je ce que j’étais ? J’attends, j’appelle en vain l’émotion intense Des jeunes souvenirs évoqués à distance; Où sont-ils, ce prestige et cet enchantement Indicibles, qui n’ont peut-être qu’un moment? C’est la même clairière où j’écartais les herbes ; Voici les genêts d’or dont j’arrachais des gerbes ; Les chênes sont plus hauts, les saules plus penchés, Mais les oiseaux chanteurs y sont toujours cachés; Sur les mêmes coteaux grimpent les mêmes vignes; Ce sont, à l’horizon pourpré, les mêmes lignes, Et les petits clochers au tintement si pur Qu’on aurait dit des voix s’envolant dans l’azur ! Mais ces tableaux, dont l’âme alors était ravie, Je les vois à travers les brumes de la vie, Toujours s’épaississant dès qu’on est loin du seuil; A travers les ennuis, les mécomptes, le deuil, Les sens plus émoussés, la raison plus savante, Tout ce qui froisse, irrite, humilie, épouvante Et décourage! Ainsi, quand nous l’interrogeons, La Nature est la même, et c’est nous qui changeons! Rien n’a pu l’altérer : c’est nous seuls que tout blesse; Nous mesurions sa force, et non notre faiblesse; Avec d’autres pensers, nous avons d’autres yeux; Nous la jugeons moins belle, étant déjà trop vieux; Notre propre bonheur nous la peignait plus tendre; Jeune, on lui donnait tout : vieux, elle doit tout rendre! Je trouve moins de charme aux lointains carillons; Les champs ont moins de fleurs et moins de papillons; Je sens ce que l’esprit met de soi dans les choses : Et la Nature en nous fait ses métamorphoses ! Elle n’est qu’un miroir, et nous rend nos rayons : Elle a beau se montrer, c’est nous que nous voyons ; Et, comme il faut gravir une pente plus rude, Nous lui prêtons notre ombre et notre lassitude ! Peut-être, en réveillant quelques vieilles douleurs, Ai-je épaissi le voile, ou terni les couleurs? Peut-être si, tous deux, nous marchions côte à côte, Tes yeux, vainqueurs du temps, me rendraient ce qu’il m’ôte? Pour retrouver ce charme étrange du printemps, Est-ce moi que je cherche? Est-ce toi que j’attends?
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