Poème
Le modèle
par Eugène MANUEL
À mon ami Léon Bonnat I O belle Juive ! ô Rébecca ! Dieu même au berceau te marqua Du signe étrange de ta race : Il mit sur ton front, dans tes yeux, Ce prestige mystérieux Que rien n’efface. Il te donna ces cheveux noirs Dont tu déroules tous les soirs, En souriant, les lourdes tresses ; Il modela ces longues mains Qu’envieraient les princes romains Pour leurs maîtresses; Dans tes regards il mit des feux Qui nous consument, quand tu veux, Du fond de leur prunelle noire ; Sublime artiste, il te donna Ce pur visage, et dessina Ton col d’ivoire ! J’ai vu ce profil sérieux Et ces dédains impérieux Sur la médaille et le camée; Tu croissais aux bords du Jourdain, Ou dans le céleste jardin, Fleur parfumée! Quand elle reçut l’anneau d’or, La vierge du sang de Nacbor, A la source, avait ta démarche ; Tes seins féconds et triomphants Auraient allaité dix enfants D’un patriarche! Pour te placer à ses côtés, Du milieu des mille beautés Qu’assemblait devant lui l’Asie, Ébloui du premier coup d’œil, Assuérus, avec orgueil, T’aurait choisie! Et, dans la brume de Paris, Des rapins sont tes favoris : Leur caprice obscur te courtise ! Et cette royale beauté — O misère! ô nécessité! — Est marchandise ! Le peintre a besoin de ces yeux, De ces contours harmonieux Qui palpitent dans chaque membre : Nous verrons au Salon prochain S’étaler aux murs ton beau sein Couleur de l’ambre ! Et tu gravis son escalier : Les cent marches de l’atelier Font haleter cette poitrine; Et, chaque jour, tu poses là Pour Judith ou pour Dalila, Pour Messaline ! Tu délaces ton brodequin Près de l’informe mannequin Dont tu viens occuper la place, Et qui, coiffé de ton chapeau, Du sommet de son escabeau Fait la grimace! Et tu montres sans embarras Ta gorge impudique et les bras, Humble esclave au geste soumise : Et te dévoiles ton flanc nu A ce barbouilleur inconnu Qui te méprise! Tu viens à l’heure, au jour, au mois; Tu fais rougir le bon bourgeois, Dans ton ample tartan drapée; Et tu jouis, l’œil effronté, De ta classique nudité, Femme-poupée ! Allons! déjeune : il est midi. Etire ce corps engourdi, Répare un instant ce désordre; Cherche tes fruits dans ton panier : Telle Eve, au pied de son pommier, Devait y mordre! Tandis qu’un grossier madrigal Vient assaisonner ton régal, Approche du tuyau de tôle, Rêve à ton ciel bleu d’Orient, Et réchauffe, tout en bâillant, Ta brune épaule ! O Rébecca ! que ne vis-tu, Avec ta force et ta vertu, Dans l’oasis et sous la tente ! Il te faut les cieux africains, Et la coiffure de sequins, D’or éclatante! Pourquoi — capricieux hasards ! — Es-tu si loin de ces bazars Et des harems que tu mérites ? Si loin des palais enchantés Où de moins parfaites beautés Sont favorites ? O chute ! O spectacle navrant! Ce front, ce sourire enivrant, Cette âme d’ardeur consumée, Qui languit sous cet œil distrait; Cette reine à qui l’on dirait : « Ma bien-aimée ! » Deux cents crayons ont dessiné Les plis de ce corps satiné, Et vingt peintres, sur une toile, Ont étalé complaisamment Ces beaux tons d’or que tout amant Couvre d’un voile! O Rébecca ! Pour effacer La tache infâme, et nous laisser Ton image idéale et pure, Que l’art sacré, touchant ton front, De ton passé lave l’affront Et la souillure! Que ce corps, aux dédains livré, Par le pinceau transfiguré, Avant de vieillir s’éternise ! Que, du moins, un peintre immortel A ta beauté dresse l’autel Qui divinise ! Et qu’un poète naisse un jour, Qui soit pour elle épris d’amour, Et dise, en rêvant au modèle, Par tes fiers regards poursuivi, Immobile, triste et ravi : « Qu’elle était belle ! »
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