Poème
Le second Chant d'Amour fugitif, de l'invention de Marot
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
Le propre jour, que Venus aux yeux verts Parmy le Monde alloit chantant ces Vers, Desir de veoir, et d’ouir nouveaulté Me feit courir après sa grand beaulté Jusque à Paris. Quand fut en plain Carroy Sus ung hault lieu se mist en bel arroy, Monstrant en Face avoir cueur assez triste, Ce neantmoins en Habitz cointe, et miste. Lors d’une voix plus doulce, et resonnante, Que d’Orpheus la Harpe bien sonnante, Chanta les Vers, que dessus desclarons, Plus hault, et cler, que Trompes, et Clairons : Dont maintes gens eut alors entour elle. L’ung y couroit : l’autre en une Tournelle Mettoit le nez : tous Peuples espanduz Droit là se sont à la foulle renduz Pour veoir Venus, et ouyr son parler. Son cry finy, se feit mener par l’Aer Dedans son Char avec ses Grâces belles Soubz le conduict de douze Columbelles : Ce qui donna grand admiration Aux regardans de mainte Nation. Or quand Venus eurent perdu de veue, De là se part ceste Assemblée esmeue A grands trouppeaux. L’ung s’en va devisant De son cher Filz, qu’elle a perdu, disant, Pleust or à Dieu, qu’en Mer, ou Terre sceusse Luy enseigner, affin que je receusse Ung doulx baiser de sa Bouche riant. Ha Cupido (disoit l’autre en criant) Si te tenoys lié de Cordons maints, Croyz, qu’à grand peine istroys hors de mes mains, Que de ta Mere en beaulté l’oultrepasse N’eusse le don, qui le baiser surpasse. Mais quant à moy, n’en eu aulcun desir, Car qu’ay je affaire aller chercher plaisir, Qui soit compris en Venus la Deesse, Veu que en Pallas gist toute ma liesse ? Ainsi me teu ; en contemplant la geste Des gens raviz d’ung tel regard celeste : Entre lesquelz vey à part une Tourbe D’hommes pieux, ayant la Teste courbe, L’œil vers la Terre en grand Cerimonye, Pleins (à le veoir) de dueil, et agonie, Disant à eulx mondanités adverses, Et en habitz monstrans Sectes diverses. L’ung en Corbeau se vest pour triste signe : L’autre s’habille à la façon d’un Cigne : L’autre s’accoustre ainsi qu’ung Ramoneur : L’autre tout gris : l’autre grand Sermonneur Porte sur soy les couleurs d’une Pie (O bonnes gens) pour bien servir d’Espie. Que diray plus ? Bien loger sans danger, Dormir sans peur, sans coust boyre, et manger, Ne faire rien, aulcun mestier n’apprendre, Riens ne donner, et le bien d’aultruy prendre, Gras, et puissant, bien nourry, bien vestu, C’est (selon eulx) pauvreté, et vertu. Aussi (pour vray) il ne sort de leur Bouche Que motz succrez : quand au Cueur je n’y touche : Mais c’est un Peuple à celluy ressemblant, Que Jan de Mehun appelle Faulx semblant, Forgeant abus dessoubz Religion. Incontinent que ceste Legion (Selon le cry de Venus) sent, et voyt, Que Cupido le Dieu d’Amours avoit Prins sa vollée, ainsi que ung vagabond, Chascun pensa de luy donner le bond. Si vont querir Libelles Sophistiques, Corps enchassez, et Bulles Papistiques, Et là dessus vouerent tous à Dieu, Et au Patron de leur Couvent, et Lieu, De Cupido lyer, prendre, et estraindre, Et son pouvoir par leurs Œuvres contraindre, Plus pour loyer Celeste en recevoir, Que pour amour, qu’en Dieu puissent avoir. Voilà, comment par voyes mal directes Les presumans, oultrecuydées Sectes Seures se font d’avoir de Dieu la grâce, Et de garder chose que humaine race Ne peult de soy. Or se sont ilz espars De Chrestienté aux quatre Coings, et Pars Tous en propos de Cupido happer. Et que ainsi soit, affin que d’eschapper Ne trouve lieu, ne façon, s’il est pris, Aulcuns d’iceulx par serment entrepris Portent sur eulx de Cordes à gros noudz Pour luy lyer Jambes, Piedz, et Genoulx. Et sur ce poinct prendra repos ma Muse, Ne voulant plus qu’à ce propos me amuse : Ainsi que je pense à dresser aultre compte, En concluant que cestuy cy racompte, A qui aura bien compris mon Traicté, Dont proceda le Veu de Chasteté.
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