Poème
Le soufflet
par Eugène MANUEL
« J’ai perdu mon enfant, me disait le pauvre homme, Ce cher petit amour, plus joufflu qu’une pomme, Qui souriait toujours, et venait lestement, Quand j’arrivais, se pendre à mon lourd vêtement. Vous la rappelez-vous, sa bonne tête blonde, Où j’avais concentré mon bonheur en ce monde? Ses yeux vous regardaient, avec quelle candeur! Il avait dans ses jeux une si franche ardeur! Il vous demandait tout avec un air si brave, Qu’on n’y résistait point : et j’étais son esclave! Il trouvait de ces mots qui dissipent le deuil. Il était mon espoir, et déjà mon orgueil! Oh ! qui me les rendra, ces heures passagères ! Un mal, dont le nom seul épouvante les pères, Me l’a pris en deux jours! et je doute parfois S’il est vrai que jamais je n’entendrai sa voix, Que je ne verrai plus ses grâces enfantines Remplir ma solitude, et ses deux mains mutines, Quand il me surprenait, avec l’aube, dormant, M’étreindre tout à coup de leur embrassement ! Fête délicieuse et trop vite écoulée! Calme où se retrempait mon âme consolée ! Et maintenant je pleure, en les comptant si courts, D’avoir pu refuser quelque joie à ses jours; Et d’avoir sans pitié, dans mon humeur sauvage, Sur son beau petit front laissé même un nuage! J’aurais dû lui donner, prévenant chaque vœu, Tous ces bonheurs d’enfant qui nous coûtent si peu ! Mais non : notre raison pour eux est implacable. « Surtout un souvenir me poursuit et m’accable : Au bout de mon jardin j’avais un espalier A faire tressaillir le cœur d’un écolier! C’était tout un verger sur la muraille blanche; Avec un soin jaloux j’en gardais chaque branche. Un jour, je vois l’enfant, pauvre ange de sept ans, Qui mordait dans un fruit, de ses plus belles dents. Il avait, loin de moi, cueilli — la grosse offense! — Une pêche âpre encore, et bravé ma défense! Soudain, par un détour, je m’approchai sans bruit. A peine il m’aperçut qu’il rejeta le fruit. Mais il était coupable, et la rigueur est sage; De ma main rudement je frappai son visage, Puis je me retirai, sévère, triomphant D’avoir noyé de pleurs son doux regard d’enfant ; Et lui, honteux, tremblant, la poitrine gonflée, De sanglots convulsifs remplissait chaque allée ! « Oh! ce soufflet brutal pour un maudit fruit vert Qu’il avait dérobé dans le jardin désert; Tandis qu’en liberté, chantant, courant, il joue, Ce soufflet imprimé sur sa petite joue, Et qui, dans un instant, change en pleurs ses ébats, Ce soufflet, — mon remords — je ne l’oublirai pas! Regrets tardifs! Ma vie au passé condamnée, Est de ce souvenir toujours importunée. Faiblesse paternelle, étrange à d’autres yeux, Je revois cette scène et me trouve odieux ! Droit, force ni raison, rien ne me justifie ; Ces larmes, je voudrais les payer de ma vie; Et, devant son tombeau pleurant mon abandon, Tout bas de ce soufflet je demande pardon! »
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