Poème
Le taillis
par Eugène MANUEL
I Dans un étroit sentier je cheminais songeant; L’aube aux pâles clartés m’invitait à poursuivre La brise du matin, par les bois voyageant, Tournait les pages de mon livre. Ah ! si j’avais la voix du doux pasteur latin, Comme je chanterais ce jour qui vient d’éclore ! Chaque rayon nouveau glisse et joue incertain Sur l’herbe ou la feuille qu’il dore ! L’œil aime à s’égarer dans les taillis épais, Ou sous la verte allée aux profondeurs magiques, Séjour qu’auraient jadis, dans les âges de paix, Peuplé les dieux mythologiques! O repos des grands bois ! pénétrante beauté ! Aux fêtes du printemps comme tout nous convie. Partout des bruits, des chants, le réveil, la gaîté ! Partout l’espérance et la vie ! Les oiseaux sont partis : tous les nids sont déserts, Mais chaque rameau cache une troupe joyeuse ; La mésange en sifflant s’élève dans les airs, D’où descend sa note rieuse; La fleur s’épanouit pour l’insecte qui naît : Sous l’effort des fourmis le brin d’herbe s’agite ; Le frelon sous son poids fait trembler le genêt; Le lézard frétille en son gîte. Dans ce temple d’azur, où tout germe et fleurit, J’aspire à pleins poumons la joie et l’innocence ; Et les rêves d’amour, quand la terre sourit, Voltigent avec complaisance ! S’il est des malheureux, qu’ils viennent! que ces lieux, Comme un songe enchanteur, endorment leur tristesse ! La Nature essuiera tous les pleurs de leurs yeux : La Nature est la bonne hôtesse! Où voit-on des douleurs que son mâle entretien Ne calme? Où nourrit-on des regrets sans remède! Un invisible chœur murmure : « Tout est bien Sous un ciel bleu, quand l’air est tiède! » Mais déjà le soleil monte plus éclatant; Couleurs, bruits et parfums, tout m’emplit, tout m’enivre. Quand la nature ainsi se réveille en chantant, O mon Dieu ! qu’il fait bon de vivre ! La brume se dissipe à l’horizon vermeil; Je veux dormir : cherchons un taillis solitaire. Vieux chêne, prête-moi, pour goûter le sommeil, Ton ombre pleine de mystère ! Le sommeil est plus doux sur le penchant des bois; L’air est tout imprégné des senteurs de la sève ; La mousse où l’on s’endort semble cacher des voix Qui bourdonnent dans votre rêve ! Mais soudain j’ai pâli, j’ai reculé d’effroi : Ah ! misère des cœurs ! ah ! vanité des choses ! Un homme s’est tué : son corps livide et froid Gît au pied des églantiers roses !
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