Poème
Le vieux paroissien
par Eugène MANUEL
Au parapet des quais, comme moi, sans scrupule, Dans la boîte à deux sous vous l’avez rebuté, Le pauvre paroissien qui, toujours écarté, Surnage obstinément au fouillis qu’on bouscule ! Sa basane pelée a pris l’air indigent, Et revêtu l’enduit des chambres enfumées ; Ses tranches, au contact du peuple accoutumées, N’ont connu ni l’étui, ni le fermoir d’argent. La garde maculée et la marge noircie, Gras, crasseux, déchiré, les quatre coins ouverts, Tanné par les étés, moisi par les hivers, Il est là, misérable, et nul ne s’en soucie! Les chercheurs curieux jamais ne l’ouvriront : Ce qu’on y peut trouver ne vaut pas la dépense! La parole de Dieu pourrit, sans qu’on y pense, Et l’homme la condamne à ce dernier affront! Ce n’étaient pas des mains délicates et blanches, Ni des gants d’où s’exhale un parfum d’encensoir, Qui, sur le banc de chêne où l’humble va s’asseoir, Tournaient assidument ses pages, les dimanches : Mais le pouce calleux du rude paysan Qui croit comme un enfant aux divines merveilles ; Mais, ridés et tremblants, les doigts des pauvres vieilles; La main de la servante ou bien de l’artisan. O livre, tout rempli de naïves promesses, Hôte obscur et discret de quelque galetas, Avant d’en arriver à dormir dans ce tas, Combien, depuis un siècle, as-tu suivi de messes ? Vieux bouquin de hasard, si tu nous racontais Tout ce que tu reçus de saintes confidences, Les bonheurs, les regrets, les longues pénitences, Et tous les cœurs blessés que tu réconfortais ? Triste épave échouée aux rives de la Seine, Maintenant te voilà sous la pluie et le vent, Dédaigné, maltraité sans nul remords, bravant Le voisinage impur de quelque livre obscène ! Le souffle d’air qui passe et qui s’en fait un jeu, De tes flancs, chaque jour, détache une prière; Et la feuille, emportée au cours de la rivière, Semble, en tourbillonnant, prendre son vol vers Dieu !
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