Poème
Les condoléances de Beethoven
par Eugène MANUEL
À Madame Jules Simon Lu noble veuve avait perdu sa fille unique, Et, dans la maison morne, — oh ! la mort est inique ! — Sans pouvoir s’arracher de la chambre, elle avait Choisi, pour y pleurer, l’étroit et blanc chevet. Baisant la place où fut le visage adorable, Elle y laissait saigner sa blessure incurable; Et bien des visiteurs, après les premiers jours, Venaient la fatiguer du stérile discours Que le sage tient prêt pour la douleur trop forte. Les indifférents même avaient franchi sa porte. Mais lui, le vieil ami, — Beethoven, — ne vient pas! Il n’aurait qu’à monter et faire quelques pas : La veuve est sa voisine; elle espère, sans doute, Sa visite, — et lui seul s’attarde et la redoute. De quel air aborder ce désespoir ? Comment Affronter ce délire ou cet accablement? Le grand homme a des peurs d’enfant; il se demande S’il n’aura pas aussi de ces pleurs de commande; Si ce n’est pas mentir et trahir l’amitié, De n’avoir pour ce deuil qu’un masque do pitié. Un soir, il se décide enfin. Sa triste amie, Dans l’ombre, est accoudée au lit, comme endormie ; Mais rien qu’au pas léger, se retournant vers lui, Elle rouvre les yeux d’où le sommeil a fui, Et son regard navré dit toute sa détresse. Et lui, troublé, le cœur débordant de tendresse, Il est là, devant elle, immobile; il voudrait Trouver, — et ne peut pas! — le mot qui répondrait Au découragement de ce coup d’œil farouche, Et les sons étranglés se sèchent dans sa bouche; Il voudrait s’approcher au moins : l’effort est vain! Mais là, tout près de lui, là, presque sous sa main, — Comme une voix d’en haut pour les larmes humaines,— Le piano, fermé depuis tant de semaines, L’attire : il le contemple, et muet, d’un pas lent, S’avance sans lever les yeux, l’ouvre en tremblant, Et s’assied. Son amie, un instant étonnée, A tout compris; déjà son âme est enchaînée : Devant la majesté du génie, — elle attend. C’est, d’abord, un prélude indécis et flottant, Une lueur qui sort de la nuit ténébreuse, Une aurore de sons, légère et vaporeuse, Dans les tonalités limpides du bonheur. Était-ce en ut, en sol, en majeur, en mineur ? Qu’importe! Les accords disaient l’aube croissante, Et la clarté vermeille et toujours grandissante Où semblaient se jouer, avec le demi-jour, Les ondulations du rêve et de l’amour : Car c’était une enfant qui naissait, un doux ange! O vous qui connaissez, qui goûtez sans mélange Les chefs-d’œuvre du maître, et les nommez tout bas, Vous devinez ce que les mots ne rendent pas, Ce que seul il pouvait traduire, ce qui chante Dans cette éclosion de faiblesse touchante, Sous les doigts du naïf et puissant créateur : Caresses, jeux charmants, sourire protecteur, Ineffable tableau de vierge en son enfance, Soins maternels, sommeil que l’on berce, défense Inquiète, réveil innocent près du sein, — Tout revit aux accents émus du clavecin! Oui, c’était là ta part alors, ô jeune mère ! Comme il sait raconter ta joie — et ta chimère ! Comme à ces souvenirs ton cœur a tressailli! Maintenant, l’harmonie éclatante a jailli : L’enfant s’est transformée en chaste jeune fille; C’est la grâce qui naît, c’est la beauté qui brille. Pour fêter ce printemps en fleurs, cet avenir, Tous les gazouillements d’oiseaux semblent s’unir; Et, sous les trilles d’or, l’espérance hardie S’envole en une large et franche mélodie, Qui promet le bonheur et triomphe en chantant. Le son devient lumière. Et la mère écoutant Sourit presque. — Et pourtant, monotone et tenace. Un accord redoublé, sourd et plein de menace, Toujours plus effaré, toujours plus douloureux, Comme une obsession, trouble ces chants heureux, Et prolonge sa note étrange et solitaire... Et, tout à coup, la voix de l’instrument s’altère Et s’assombrit; le ciel radieux s’est voilé. Dans un adagio plaintif et désolé, La nature gémit et souffre; l’âme entière Se révolte au brutal assaut de la matière, A cette volonté qu’on ne peut attendrir, A cette voix d’enfant qui ne veut pas mourir ! Pour rendre, en ses horreurs, la force dissolvante, Le clavier tourmenté n’est qu’une mer mouvante Où roulent tour à tour les vagues s’obstinant. Quel concert irrité, lugubre, dissonant, En modulations stridentes et sauvages, Semble apporter l’écho d’invisibles rivages! Les gammes en fureur amoncellent leurs flots. Ah ! pauvre, pauvre mère, entends-tu tes sanglots, Tes cris désespérés et tes mourantes plaintes?... On croirait que les sons vont rendre les étreintes Du mal, et que le rythme enfiévré veut lutter, Et qu’un orchestre entier s’apprête à résister! Le songeur, absorbé dans son rêve, s’oublie; La phrase musicale ou s’emporte, ou supplie, Ou s’enfonce, éperdue, aux horizons lointains; Et la fugue s’acharne aux secrets des destins! Dans cette chambre en deuil, l’impétueux génie Epuise, sans compter, ses trésors d’harmonie; Et, tandis que pâlit et s’use le flambeau, Avec un glas final il scelle le tombeau. Adieu!... Le vide est fait. Adieu !... L’âme est partie! Sou grand front s’est penché, sa main s’est ralentie ; Une note, — un silence; une note, — la mort. Mais soudain, dans la nuit cette note qui dort Se réveille, et du fond de cet obscur silence, — Ainsi qu’un blanc rayon du malin qui s’élance, Et rend à l’univers ébloui sa clarté, — Un chant s’élève, un chant d’une suavité Que ne connut jamais une oreille mortelle. Qui donc parlait d’adieu ?... La mort, où donc est-elle ?.. Ah! réveil lumineux et tendre! Chant divin D’allégresse, où l’espoir s’épanouit enfin! La gamme affirme et croit; le son prouve et console. C’est le calme, et la paix, et la grande parole, Et le concert sacré qui ravit les élus. Femme, ne maudis plus! Mère, ne pleure plus! Ce que la tombe enferme est néant et poussière : Entends-tu l’âme fuir de sa larve grossière ?... Sous ses doigts enflammés entr’ouvrant le ciel bleu, Le sublime inspiré la conduit jusqu’à Dieu ! Cette fois, tout est dit. L’ardente symphonie S’achève, en des dessins de douceur infinie, Sur un dernier accord — qui s’éteint aussitôt... Alors Beethoven, grave et sans dire un seul mot, Osant tourner à peine un regard sur la femme Dont il avait sondé la plaie, et pansé l’âme, Et traduit les douleurs qui lui gonflaient le sein, Se leva, doucement ferma le clavecin; D’une étreinte, pressa la main vers lui tendue; Puis, — laissant cette mère à ses chants suspendue, Ivre du ciel, l’esprit dans le monde inconnu, — Il disparut sans bruit, comme il était venu.
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