Poème
Les deux âmes
par Eugène MANUEL
À M. Saint-Marc Girardin I Dans le ciel habitaient deux âmes, Deux âmes de petits enfants, Qui voltigeaient comme ces flammes Que les marais livrent aux vents : Etres divins, tous deux semblables Par l’innocence et la beauté, Voyant des choses ineffables Aux secrets de l’éternité. Avec l’impatient coup d’aile D’oiseaux qui désertent leurs nids, Fiers de leur liberté nouvelle, Ils parcouraient des infinis! Ils allaient d’étoile en étoile, Fendaient l’azur d’un même essor; Et, comme en mer fuit une voile, Voyaient s’enfuir les astres d’or ! Tout autour, masses vagabondes Où s’égare notre raison, Voguaient, par flottilles, les mondes, Dans l’océan sans horizon. Variant leur course nocturne, Ils sondaient l’impalpable éther, Allant des anneaux de Saturne Aux aurores de Jupiter; Ils volaient des splendeurs à l’ombre, Des nuits pâles aux jours vermeils, Et s’amusaient d’erreurs sans nombre A vouloir compter les soleils! Dans ces poussières lumineuses, Dans ces abîmes de clarté Où blanchissent les nébuleuses Qui brillent par les soirs d’été, Ils écoutaient les harmonies Que les globes font dans leur cours ; S’attristaient sur les agonies Des mondes éteints pour toujours. Parfois, approchant de la terre, Emus d’un indicible effroi, Ils plaignaient l’astre solitaire Dans son atmosphère de froid ; Ou bien, ils suivaient la traînée Des comètes aux crins de feu ; Et, de la route illuminée, Envoyaient un sourire à Dieu ! Un jour, Dieu dit : « L’heure est venue; Un sein mortel doit vous nourrir ! Sur terre toute âme est tenue D’aller renaître pour mourir ! » Aussitôt les deux frêles âmes, Dociles aux célestes lois, Dans le sein tremblant de deux femmes Lors descendirent à la fois. L’une était une jeune reine Qui, souriant à chaque pas, Gravissait, superbe et sereine, Un des beaux trônes d’ici-bas. Un peuple attendait le doux être ; Le canon, de sa grosse voix, Annonça qu’il venait de naître Un enfant héritier des rois. Un palais devint sa demeure; On s’écrasait pour l’entrevoir; Et le poète chanta l’heure Qui vit éclore tant d’espoir ! Et l’or, la dentelle, la soie, Charmaient ses yeux à peine ouverts ; On mit dans son berceau la joie, Et dans ses rêves l’univers ! Et, par un étrange partage, L’autre mère avait pour abri Les murs nus d’un sixième étage, Où l’enfant fit son premier cri. Il tomba du pays des anges Au plus sombre toit des vivants : La charité marqua ses langes, Et l’admit parmi ses enfants; Un sein flétri reçut sa bouche, Des pleurs coulaient sur son sommeil, Un dur oreiller fut sa couche, Un amer baiser son réveil : Car c’était un fils de la honte, Un pauvre être chétif et laid, Buvant l’outrage et le mécompte Avec chaque goutte de lait. Dans le berceau qu’elle balance, L’œil fixe et le cœur attristé, La pâle mère a vu d’avance La misère et l’obscurité ! Puis, quand chaque âme ainsi fut née, Dieu mit un voile à son passé : — Et c’est alors, ô destinée, Que ton mystère a commencé!
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