Poème
Les Deux Chasseurs
par Claudius POPELIN
Par un étroit sentier des monts Hymalaïa. D’où l’on entend du Ciel le saint Alleluia, Deux hommes sont venus au devant l’un de l’autre. Le premier est vêtu de blanc, comme un apôtre, Le second est couvert de toisons en lambeaux. Tous les deux sont altiers et tous les deux sont beaux. « Où vas-tu, voyageur à la tunique blanche ? Tu marches incliné comme une verte branche Qui porte trop de fruits autour de ses rameaux. — lit toi, sous tes habits, dépouilles d’animaux. Où vas-tu, voyageur, tel qu’un tigre qui flaire La fuite des chevaux que la crainte accélère ? — Je vais par les ravins et je gravis des rocs Où les vautours géants s’endorment sur des blocs Que des glaçons d’azur ont revêtus de franges. — Moi, je vais loin du sol, causer avec les anges, Et jamais ne m’arrête en mon divin parcours Où je cherche sans cesse, où je trouve toujours. — Moi, résolu, je vais au fond des gorges sombres Où l’on voit, l’œil sanglant, dans les épaisses ombres, Se blottir les grands loups à qui mes pas font peur. — Moi, je vais dans l’espace où mon esprit rêveur, Au sublime idéal, par-dessus les nuages, Aime dans l’empyrée à faire des voyages. — Moi, je ne cherche rien que la course et le bond, Et le vent qui mugit et l’écho qui répond Aux rugissements sourds que poussent les grands fauves. — Moi, je vais méditer sur les banquises chauves Où les doux Alcyons bercent de leurs doux chants Les amours des flots bleus et des soleils couchants. — Moi, je vais affronter, vigoureux belluaire, Les lions roux, et dors auprès de l’ossuaire Que les ours ont laissé sur le versant des monts. — Moi, je vais éclairer tous les gouffres profonds. Je verse la lumière aux sombres gémonies, Et je suis le sonneur des grandes harmonies. — Moi, du son de mon cor j’ébranle les rochers, Et, sous les eaux du fleuve où passent les nochers, L’hippopotame entend la voix de mes molosses. — Moi, des chênes touffus, séculaires colosses, D’aise je fais vibrer les cimes, aux doux sons Que la brise, en passant, emprunte à mes chansons. Je suis à qui gémit sous la lumière blonde. Mon âme est large assez pour contenir le monde, Mon amour est sans fond comme la vaste mer. — Moi, je suis tout de bronze et je suis tout de fer, Et je suis rude à l’homme, et je n’aime personne Tant que mon carquois lourd à mon flanc qui résonne, Que mon épieu qui troue et ma lame qui mord. Lorsque j’ouvre la main il en tombe la mort. — Ici-bas, moi, sans cesse, à l’homme je me fie, Et, sans cesse, ici-bas, l’homme me crucifie ; Mais je suis la clémence et je suis le pardon. — Moi, je suis la colère et je suis le brandon. Ainsi que le rayon qui ne vient pas dans l’antre, En mon sein endurci la pitié jamais n’entre. — Moi, je suis le semeur du blé qui doit jaunir, Et je pais mes agneaux au champ de l’avenir. — Et moi, je suis le loup, dans la nuit, qui les mange. — Moi, je suis le berger, au grand jour, qui les venge. Arrière, arrière, arrière, ô l’homme aux noirs épieux ! Fonds-toi, nuage obscur, sous la splendeur des cieux. — Çà ! mon arc est tendu sous ma flèche rapide. Si tu crains du trépas la caresse livide, Voyageur pâle et doux recule, devant moi. — Voyageur fauve et dur, je suis plus fort que toi. La matière est livrée en pâture à la flamme, Mon arc est la pensée et ma flèche c’est l’âme. — Quoi, tu supporterais l’éclat de mon regard Oui fait comme un serpent ramper le léopard ! Qui donc, enfin, es-tu, l’homme au visage blème ? — L’homme au visage ardent qui donc es-tu toi-même ? — Je suis l’incendiaire à la rouge lueur, Le conquérant farouche et le sombre tueur, Le bras aux actions jamais intimidées, Le chasseur d’animaux ! — Moi le chasseur d’idées ! » Et, par l’étroit sentier des monts Hymalaïa D’où l’en entend du Ciel le saint Alleluia, Les grands vautours, posés en rond, comme des bornes. Ont pu, de leurs yeux creux emplis de regards mornes. Voir reculer devant l’homme au vêtement blanc L’homme à qui résonnait un carquois lourd au flanc.
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