Poème
Les nuages
par Eugène MANUEL
— Que voyez-vous dans ces nuages Que vous vous montrez de la main, Petits enfants aux frais visages, Assis sur le bord du chemin? L’astre couchant qui se balance, Rouge sous un ciel orageux, Pour étonner votre ignorance Semble multiplier ses jeux! — Dans un jardin plein de merveilles Nous voyons, comme en un décor, Courir sur des routes vermeilles, En longues files, des chars d’or. Un lac de feu que le vent plisse Baigne des pelouses d’argent; Un dragon monstrueux y glisse, Et disparaît en s’y plongeant. — Que voyez-vous dans ces nuages, Jeunes filles au doux regard ?... — Nous y voyons d’épais ombrages Pour rêver, le soir, à l’écart; Puis des lustres d’or sur nos têtes, Des miroirs pour notre beauté, Et, pour d’incomparables fêtes, Les feux d’un palais enchanté ! — Que voyez-vous dans ces nuages, Jeunes gens qui luttez là-bas ? — Nous y voyons des paysages Pour la guerre et pour les combats! Nous suivons la rouge fumée De l’incendie au loin porté; Nous illustrons de renommée Ce crépuscule ensanglante ! Que voyez-vous dans ces nuages, Travailleurs au front soucieux ? — Nous y voyons de vastes plages, D’autres terres et d’autres cieux. Un sol où la liberté sainte Couronne un peuple jeune et fort ; Où l’humanité peut sans crainte Jeter l’ancre et bénir le port! — Que voyez-vous dans ces nuages, Docteurs qui lisez couramment Et feuilletez toutes les pages Au grand livre du firmament? — Dans ces figures passagères Notre œil rapide et dédaigneux Ne voit que des vapeurs légères Où joue un rayon lumineux! — Que voyez-vous dans ces nuages Déjà plus sombres et plus lourds, Vieillards qui pensez être sages Au pâle déclin de vos jours? Sous cette brume ténébreuse Où le soleil s’est éclipsé, De quelle image vaporeuse Votre songe s’est-il bercé ? — Nous y voyons un autre monde Qui s’ouvre à l’âme après la mort ; Un océan que l’esprit soude, Mais dont il cherche en vain le bord ; Un dernier voile qui dérobe A notre regard attristé L’obscur voyage de ce globe Sur les flots de l’éternité ! O jeux mouvants de l’atmosphère ! Spectacle bizarre et profond, Où chacun lit ce qu’il préfère, Où tout se heurte et se confond, Jardins, palais, lointaine grève, Ombre morne, rayonnement : Où chaque âge trouve son rêve, Et chaque âme son aliment!
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