Poème
Où donc est le pays ?
par Eugène MANUEL
Où donc est le pays dont parle la légende, Où la vie, au rebours de nos destins présents, Montre la créature, au début, déjà grande, Et lui fait, par degrés, monter le cours des ans? On est d’abord vieillard, et, sous le faix de l’âge, On traîne fatigué des membres sans ressort ; On connaît tous les maux, et rien ne les soulage : Il semble, aux premiers pas, qu’on soit vaincu du sort. Lentement, cependant, quelque force nouvelle Apparaît, et les sens veillent moins émoussés ; On voit, — et la nature aux regards se révèle; On entend, — et les sons vibrent plus nuancés. Chaque muscle engourdi s’étire et se dénoue ; Le sang plus rouge court du cœur jusqu’au cerveau; La chair plus ferme emplit les rides sur la joue; Bientôt, l’âme et le corps sont au même niveau. A la maturité puissante l’on arrive : On pense et l’on travaille, on aime et l’on agit; Mois par mois, jour par jour, la volonté plus vive S’exerce, et l’esprit cherche, et le cœur s’élargit. Une chaleur étrange embrase, un jour, tout l’être : O quel ravissement! on est jeune, on est beau! Tout ce que nous perdons, on le gagne! On sent naître Chaque bonheur dont l’âge, ailleurs, prend un lambeau ! Puis le calme renaît, et c’est l’adolescence : On voit le corps décroître et l’être s’amollir ; On entre doucement dans l’âge d’innocence ; On éprouve l’oubli de ce qu’on sent faiblir. On est enfant : on joue, on rit ou tien l’on pleure ; Et c’est dans un berceau tout blanc que l’on s’endort. On devient plus petit, plus petit, d’heure en heure : C’est le dernier sourire à la vie : — on est mort! Aimable rêve! — Il faut, nous aussi, pour notre âme, A l’inverse du corps nous créer un destin : Rajeunir tout en nous, épurer toute flamme, Finir par l’innocence, et mourir au matin!
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