Poème
Peut-être
par Claudius POPELIN
Le ciel est pâle, et la rosée Etincelle, en perles posée A la pointe du gazon vert. Les lointains ont des tons de mauve. La feuille prend sa couleur fauve, Page ultime du livre ouvert. La vendange est faite en Bourgogne. L’année a fini sa besogne, Le temps prépare son cercueil. La pâle Automne échevelée, Ainsi qu’une reine exilée, A déjà le pied sur le seuil. Elle part sans fermer la porte, Princesse effarée, elle emporte Ses perles et ses joyaux d’or. Son festin reste sur la table ; Elle fuit l’amant redoutable, Le sombre archange au morne essor. Sous les froides nuits qui les mouillent Les arbres géants se dépouillent De leurs cheveux longs et vermeils. Voici venir, comme un homme ivre, Le dur Hiver vêtu de givre, Conduit par les pâles soleils. Adieu le beau soir écarlate ! Voici venir le noir pirate Sur sa flotte aux cent mille mâts. Ses pavillons sont les gelées Qui, sur les choses désolées, S’étendent en sombres frimas. Ses matelots, sinistres têtes, Pour signaux ont pris les tempêtes, Pour avirons les coups de vent ; Ses larges voiles déployées. Au loin dans la brume noyées, Masqueront l’éclat du levant. Sur les pelouses parfumées Adieu la danse des aimées, Adieu les joyeuses chansons ! Adieu, sous les vertes charmilles. Les chœurs rythmés des jeunes filles. Les rondes des bruyants garçons ! Adieu, sous les joncs, le satyre Dont le lascif éclat de rire Fait frissonner la nymphe Echo ; Adieu l’amour, adieu le rêve, Adieu la gaieté qui soulève Les basques de son caraco. Adieu les nymphes toutes nues Au bord des fontaines venues Pour prendre le bain matinal, Laissant baiser leurs tresses blondes, Dans le mystère bleu des ondes, Aux flots amoureux du canal. Adieu, belles Hamadryades. Toutes les mille myriades Des petits êtres animés ! Le froid, sous ses rudes sandales, Vous écrase, avec les pétales, Dans les calices embaumés. Adieu l’agreste cornemuse, Adieu le fifre qui s’amuse À brocher sur le tambourin. Tout s’enfuit et tout déménage. Tout s’en va, pour le grand voyage, Pêle-mêle sur le terrain. Pas même un seul fruit ; la main leste A presque tout cueilli, le reste Les moineaux francs l’ont tout mangé. Dès que l’hirondelle déloge Il semble qu’en la grande horloge Le mouvement soit dérangé. Le paysan, dans sa chaumière. Compte, à sa façon coutumière, Ses larges écus de métal. Les bœufs retournent à l’étable. Le chien se couche sous la table, Et les marquises vont au bal. On ne voit plus que des fumées, Les sirènes sont enrhumées, L’arbre n’est plus qu’un madrier. Les chants ne pendent plus aux lèvres, Et comme on ne voit plus les chèvres. On n’entend plus le chevrier. Ainsi l’Automne est envolée, lit la nature désolée A soufflé son dernier flambeau. L’Hiver se couche sur la, terre. Pareil à l’image de pierre. Oui, muette, ferme un tombeau. La grande corne d’abondance Ne vient plus munir la crédence, Et, maintenant, ce qu’il en sort C’est le regret, c’est la tristesse. C’est la douleur, c’est la vieillesse, C’est l’ennui sombre, c’est la mort. Ainsi nous voyons que tout passe, Et que tout rompt et que tout lasse, Ainsi nous croyons tout perdu, Ainsi de nous rien ne résiste, Ainsi nous pensons, chose triste, Que rien ne nous sera rendu. Le fidèle, de ce bas monde Contemple la fatale ronde, Assuré de ne point finir. Comme un enfant, calme il sommeille Sur les bras d’un Dieu bon qui veille A lui préparer l’avenir. Le docte sait que toute chose Se compose et se décompose, Il sait que naître c’est mourir. Comme il sait que mourir c’est naître. Et quand il a dit son « peut-être » Il renonce à plus s’enquérir. Le fou poursuit tout droit sa route : Il n’a ni la foi ni le doute, Il pend l’heure passée au clou, L’heure à venir lui semble vaine. L’heure présente est son domaine. Oh ! comme il est sage, le fou !
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