Poème
Pour le tombeau d’Agar
par Eugène MANUEL
I A toi qui, devant nous, revis dans cette image, Et dont le nom protège et hausse nos efforts, Nous venons apporter, fidèles, notre hommage, Agar, — et réjouir le sommeil que tu dors ! C’est à nous qu’il convient d’honorer ta mémoire ; La Muse, — hélas! sans toi, — se remet en chemin. de madame Agar, dans une tournée faite par des comédiens amis, pour contribuer à l’érection de son tombeau. Tes voyages feraient une touchante histoire; Nous reprenons la route, en nous tenant la main! C’est toi qui nous soutiens, toi qui nous encourages A remplir simplement le fraternel devoir ; Et, si nous demandons vos précieux suffrages, Chère ombre, c’est pour toi, qui nous souris ce soir. Vous la connaissiez tous : partout, de ville en ville, Nous trouverons l’écho des applaudissements Qu’arrachait, en passant, sa grande âme virile, Faite pour le théâtre et ses frémissements! Lorsque, loin de Paris, et de beaux vers sevrée, La jeunesse, enchaînée aux loisirs ennemis, Songeait confusément, de spectacle altérée, Sur le livre qui tient les maîtres endormis, Elle arrivait : son souffle évoquait sur la scène Le classique chef-d’œuvre échappé de la nuit : O révélation du beau, vision saine, Lumineuse traînée où tout âme la suit! Son berceau fut la Grèce et Rome sa famille; Les héros lui parlaient leur langage hautain; Comme elle était Pauline, Emilie ou Camille, Rien de Las ne pouvait tenter son fier dédain. Elle emportait Corneille et Racine avec elle, Aux tragiques douleurs prêtait sa mâle voix : Phèdre, sous sa pâleur, semblait moins criminelle; Clytemnestre faisait trembler le roi des rois ! Puis, sans baisser le ton, elle faisait entendre Les émouvants récits de la patrie en deuil ; Les poètes nouveaux, qu’elle aimait à comprendre, Lui devaient les douceurs divines de l’orgueil ! Car tu fus, chère Agar, la voix de nos poètes : Les plus grands, les plus purs te ravissaient le cœur. Eux seuls te consolaient, dans tes peines discrètes, Et t’ont fait, jusqu’au bout, braver le mal vainqueur. La prose, en vain, comptait te saisir dans son ombre ; Tu souffrais de descendre à ses sentiers couverts ; Il te fallait le rythme ailé, le chant, le nombre : Et, comme à ton niveau, tu remontais au vers! Surtout, il te fallait la marche sans relâche, Le voyage éternel aux fuyants horizons, Le théâtre conçu tel qu’une sainte tâche, Accomplie en tous lieux comme en toutes saisons; C’était l’obsession d’infuser à la foule, Sans souci de la mode et des chemins battus, Le pur sang des Romains qui dans Corneille coule, Avec leurs passions et leurs rudes vertus; C’était l’enseignement des plus nobles pensées : Et pour les propager, — quel que fût le décor, Il suffisait de voir, sur trois planches dressées, Une tunique blanche avec un bandeau d’or ! L’impatiente ardeur qui dévorait tes veines Croyait, en donnant tout, donner encor trop peu Ta piété rêvait des fêtes surhumaines ; Et, d’autel en autel, tu promenais le Dieu ! Et la France admira ton profil de camée, Et, sous tes cheveux noirs, ton œil illuminé, Ton geste sculptural de reine, accoutumée A chasser un ennui de son front couronné ! Drapée ainsi qu’au Louvre une statue antique, Tu glissais dans ton rêve, — et ne prévoyais pas, Artiste insouciante en ce siècle pratique, Que l’âge et le malheur entraveraient tes pas; Et qu’un jour, tout à coup, frappée en pleine gloire, Tombée en plein combat pour avoir trop lutté, Tu sentirais en toi, troublée et sans y croire, S’engourdir sourdement ce courage indompté. Alors ont commencé tes mornes destinées, Quand la moisson finale a trompé le labour : Et tu connus l’horreur des mortelles journées, Et l’espoir renaissant ou déçu tour à tour! Et rien n’a pu fléchir le sort, ni te défendre, Rien, les cieux, ni la mer, ni l’obscur dévouement. Mais, dans Paris distrait lorsque revint ta cendre, La poésie en deuil la reçut dignement. V O prêtresses de l’Art, que la scène tragique Caresse avec amour d’un vivant souvenir; Que Corneille toucha de son vers énergique, Et dont le laurier d’or ne peut pas se ternir; Vous toutes dont la voix, des poètes aimée, A su dans l’idéal incarner le réel, Et dont nous adorons la pure renommée, Champmêlé, Lecouvreur, Clairon, Georges, Rachel, Faites à votre sœur l’accueil des grandes âmes : Elle est digne de vous et du culte sacré ; Elle a connu vos pleurs, vos courroux et vos flammes ; Et sa foi pour le beau n’a jamais abjuré. Elle aima le sublime, et, — jamais assouvie, — Vingt ans, en promena le radieux flambeau : Et, puisque pour son art elle a donné sa vie, Que cet art, en retour, lui prépare un tombeau !
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