Poème
Pour ung gentil homme de la Cour escripvant aux dames de Chasteaudun
par Clément MAROT
La Suite de l'Adolescence clémentine
D’un cueur entier, Dames de grand value, Par cest Escript vostre Amy vous salue, Bien loing de voüs : et grandement se deult, Que de plus pres saluer ne vous peult. Car le record de voz grandes beaultez, Le souvenir des doulces privaultez, Qui sont en vous soubz honneste recueil, Cent foys le jour font soubhaitter mon œil A vous reveoir : mais la grand servitude De ceste Court, où est nostre habitude, M’oste souvent par force le plaisir, Dessus lequel s’assiet tout mon desir : Et m’esbahy, que veu vostre amytié N’avez souvent de nous plus grand pitié, En nous voiant pour noz Princes, et Maistres Aller, venir parmy ces Boys champaistres, Puis s’arrester en Villages et Bourgs, Dont le meilleur ne vault pas voz Faulxbourgs. Et là Dieu sçait, si en maisons Bourgeoises Sommes logez : ces grosses Villageoises Là nous trouvons. Les unes sont Vacheres En gros estat, et les aultres Porcheres : Qui nous diront (s’il nous ennuye, ou fasche) Quelque propos de leur pays de vache. Lors ces propos, qui mes maulx point n’appaisent, Me font penser aux vostres, qui me plaisent : Disant en moy, doulce Vierge honnorée, Ferons nous cy la longue demourée ? Prendrons nous point bien tost le droict sentier De Chasteaudun ? Là gist mon cueur entier : Non pour le lieu, mais pour meilleure chose, Qui au dedans de voz murs est enclose. Ainsi me plainds : et si tost qu’on depart, Il m’est advis, qu’on tire celle part. Dont suis deceu : car (peult estre) ce jour Prendrons d’assault quelcque rural sejour, Où les plus grands logeront en Greniers De toutes pars percez comme Paniers. Encor posé que fussions arrestez Dedans Paris, et tousjours bien traictez, Si qu’à soubhait eussions plusieurs delices, Comme en Chevaulx courir en pleines Lices, Chasser aux Boys, voller aux grands Prairies, Ouyr des Chiens les abboys, et brairies, Et aultre maint beau passetemps honneste, Si me vient il tousjours en cueur, ou teste Ung grand regret de vous perdre de veue, Et ung desir de prochaine reveue : Car le plaisir, que je prends à vous veoir, Passe tous ceulx que je pourrois avoir : Et si n’estoit espoir de brief retour, Ennuy pourroit me faire ung maulvais tour, Se transmuant en pire maladie : Vous advisant (puis qu’il fault que le die) Que me debvez d’Amour grand recompense : Car il n’est jour qu’en vous aultres ne pense : Et ne se passe une nuyct, qu’ung beau songe De vous ne fasse. Encores (sans mensonge) L’aultre nuictée en dormant fuz ravy, Et me sembla que toutes je vous vy Dessus ung Pré faire cent beaulx esbas En Cotte simple, et les Robes à bas. Les unes vey, qui dansoient soubz les sons Du Tabourin : les aultres aux chansons : L’aultre en apres qui estoit la plus forte, Prend sa Compaigne, et par terre la porte, Puis de sa main de l’herbe verte fauche, Pour l’en fesser, dessus la cuisse gauche : L’aultre qui veit sa Compaigne oultrager, Laissa la Danse, et la vint revenger. De l’aultre part, celles qui se lasserent, En leur seant sur le Pré s’amasserent, Et dirent là une grand Letanie De plaisans motz. Et jeu sans vilainie. Que diray plus ? L’aultre ung Banquet de Cresme Faisoit porter pour la chaleur extrême, Au moins pour ceulx, qui debvoient banqueter. Lors me sembla que ne sceu m’arrester, Que devers vous ne courusse en cest estre : Mais sur ce poinct voicy une fenestre De mon Logis, qui tombant feit tel bruit, Que m’esveillant mon plaisir a destruict. Ha (dy je lors) fenestre malheureuse, Trop m’a esté ta cheute rigoreuse. J’alloys baiser leur bouche doulce, et tendre, L’une apres l’aultre : et tu n’as sceu attendre. Si m’esveillay tout fasché, et m’en vins Faire exposer mon beau songe aux Devins : Entre lesquelz ung grand Frere Mineur Je rencontray excellent Devineur, Qui m’asseura que de trois choses l’une Me diroit vray. A minuict à la Lune, Va faire en terre ung grand cerne tout rond, Guigne le Ciel, sa corde couppe, et rompt, Faict neuf grands tours, entre les Dents barbotte Tout à part luy, d’Agios une botte. Puis me va dire, Amy trescher, je tien Vray à peu pres l’effect du songe tien : Si tu vas veoir la Ville desirée, Garde n’auras de trouver empirée La compaignie des Dames, et la chere. Va doncques veoir ceste Ville tant chere Mieulx que par songe. Alors le Devin sage Va alleguer là dessus maint passage De Zoroast, d’Hermes, de la Sibylle, De Raziel, et de maint aultre habile Nigromanceur. Puis je luy dy, Beaupere Vous dictes vray. Ainsi Dames j’espere Qu’apres avoir bien couru, et veillé Par la Campaigne, et beaucoup travaillé, Nostre retour vers Chasteaudun sera : Là où mon œil se recompensera De son plaisir perdu si longuement. Mais en tandis je vous prie humblement, Prendre la Plume, et faire en Prose, ou Metre Quelcque response à ma grossiere Lettre.
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