Poème
Printemps
par Eugène MANUEL
Champs et forêts, le sol tressaille; Tout dit : « Le printemps est venu! Et sous la terre qui s’émaille Circule un fluide inconnu ! » « C’est le printemps ! » dit chaque germe En s’agitant dans sa prison, D’où bientôt perce, droite et ferme, La tige, — arbre, plante ou gazon. « C’est le printemps! se dit la mousse. Pour tous les rêveurs assoupis Rendons notre couche plus douce, Epaississons nos verts tapis ! » Chaque fleur prend part à la fête. La Nature éclate à la fois : La fougère dresse sa tête, Comme une crosse, dans les bois ; Relevant sa coiffe dorée, Le genêt dit : « C’est le printemps! » La sauge vers la centaurée S’incline, et lui dit : « Je l’entends ! » Les muguets aux mille clochettes Carillonnent pour son retour, Et les fraisiers dans leurs cachettes Ont des frémissements d’amour ; Le cytise mêle aux broussailles Ses grappes d’or ; le vieux buisson Se fait beau pour les fiançailles De l’églantine et du pinson; Entre les feuilles desséchées, La pervenche ouvre un œil d’azur ; Les joubarbes se sont penchées Pour le voir, au rebord du mur; La clématite qui s’enroule, Et les liserons familiers Sur les saules grimpent en foule, Comme une bande d’écoliers; Près des fossés, les pâquerettes Disent entre elles : « Le voici! » — « Oublions nos peines secrètes, Et soyons gai! » dit le souci; Les renoncules étonnées Entr’ouvrent leurs calices d’or Et leurs corolles satinées, Où la coccinelle s’endort ; Dans son réduit, la violette N’a point ces habits de gala, Mais elle ouvre sa cassolette, Et son parfum dit : « Je suis là! » Et dans le feuillage, dans l’herbe, Sur les chemins, dans les forêts, Au sillon qui promet la gerbe, Dans le noir limon des marais; Sur les fumiers et dans les sables, Sur le terreau des maraîchers, Comme aux sources intarissables Qui mouillent le flanc des rochers ; A la margelle des puits sombres, Aux toits que la pluie a lavés, Parmi le fouillis des décombres, Entre les fentes des pavés : Tout vit, tout pousse, tout verdoie, Tout se renouvelle en tout lieu ; Pour remettre la terre en joie, Il suffit d’un souffle de Dieu ; Et pris d’une gaîté pareille. Le poète, las des hivers, Dit : « Quelque chose en moi s’éveille : C’est le printemps ! — faisons des vers ! »
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