Poème
Prison cellulaire
par Eugène MANUEL
À J En wagon, 1880. Un bout de solitude a toujours su me plaire. Il est doux de tâter du loisir cellulaire, D’être à soi sans partage, et, ne pouvant agir Du corps, de voir le champ de l’âme s’élargir, Au point que l’univers appartient sans limite A ce voyageur clos dans son réduit d’ermite ! Contre murs et verrous on a fort déclamé : Pour être vraiment libre, il faut être enfermé ! On est soustrait, d’emblée, au tumulte qui passe ; On est maître du temps, à défaut de l’espace. J’ai parfois souhaité, non sans bonne raison, La franche liberté que l’on goûte en prison ; Les importuns m’ont pris le plus clair de ma vie. J’ai rêvé des couvents pour la philosophie, Avec leur grand silence et leur isolement ! A moins d’être sous clef, je vais fidèlement A ma tâche : je quitte et les vers, et l’étude, Et le rêve ! Le monde, où tout est servitude, M’étreint de ses plaisirs comme de ses devoirs! Nouveau Titus, j’ai fait mes comptes tous les soirs N’ai-je pas gaspillé follement ma journée, En laissant à moitié la page abandonnée, Le livre ouvert, l’élan par la course obtenu, Pour un mot, pour un rien, pour le premier venu? Cette heure, elle est à moi, bien à moi! Cette porte, On ne l’ouvrira point, — tant que l’éclair m’emporte ; Cette boîte ambulante où j’ai dû me cloîtrer, Je n’en puis pas sortir, — mais nul n’y peut entrer! La foule, qui croit l’âme, elle aussi, prisonnière, Ignore qu’elle échappe et plane à sa manière, Et que, pour elle, rien ne vaut ce court moment De calme intérieur et de recueillement! Même pour le travail, c’est l’étape féconde : Plus la parole est rare et plus l’idée abonde! Ici même, ce vers que je fixe aurait fui, Si je n’étais rivé tête à tête avec lui. Du rêve le plus vaste à la plus humble rime, La prison favorise et sert, loin qu’elle opprime! J’allais continuer sur ce ton : j’aperçois Une anémone bleue, à trois pas, dans un bois. Sa corolle se penche et son salut m’invite : Je la voudrais pour toi ! — Plus rien ! Nous passons vite. Ah! beaux raisonnements, désormais sans valeur, Si je n’ai pu cueillir cette petite fleur !
Connectez-vous pour laisser un commentaire.