Poème
Un cent de strophes
par Claudius POPELIN
À Pailleron J’ai lu votre prologue en vers Pour le « Théâtre chez Madame » : C’est d’un beau tissu sans envers. Soyeux, brillant et fin de trame. Mais je ne comprends pas pourquoi, — Aussi bien cela m’interloque. — Sans examiner son pourvoi. Vous exécutez notre époque. Je n’en puis prendre mon parti : Vous, penseur, écrivain de race. Laudator temporis acti, Comme autrefois disait Horace, Vous tenez que les temps anciens Valaient beaucoup mieux que les nôtres : Remontez alors aux Troyens, Ou, tout au moins, jusqu’aux apôtres. Ah ! vraiment ! qu’il me soit permis De dénoncer ce paradoxe, Et souffrez que, sans compromis, Je le déclare hétérodoxe. A vos yeux, le siècle passé, Celui d’avant, tiennent la corde ; Le nôtre n’est pas trépassé Vous l’enterrez... miséricorde ! Vous déclarez le goût proscrit, Le tact usé, le sens vulgaire : Vous voulez qu’on n’ait plus d’esprit, Et vous prouvez tout le contraire. Vous cinglez comme Juvénal, Vous charmez autant que Tibulle. Vous ficelez les fleurs du bal Avec le fouet de l’ergastule. Dans une langue tout à vous, Votre talent, qui sait s’ébattre, Peut s’appliquer mieux, vertuchoux ! Qu’à fendre des cheveux en quatre. La Muse à l’essor garrotté Par les rubans de la houlette, Au style tarabiscoté, Aux fredons aigres de pochette, La Muse au fade coloris, Bergère qui souffle, camuse, Dans la finie pour canaris. Non, ce n’est pas là votre ; Muse. Sauf respect pour Monsieur Dorat, Et pour son bel habit vert-pomme, Vous êtes d’un autre karat Que ce frivole polit homme. Et son Apollon rococo. Pailleté, moucheté, fadasse. A beau lever son caraco, Vous n’irez pas sur son Parnasse. Vous êtes de ce siècle-ci, Quoi que vous puissiez faire ou dire, Et bien que vous l’ayez noirci, Vous ne l’estimez pas le pire. De ce siècle présent qui n’est, Malgré votre arrêt trop maussade, Pas plus le siècle de Trinquet Qu’un autre n’est celui de Sade. De cet autre parlons céans : Je voudrais que, par aventure, On vous en fît tâter dix ans, Mais dix ans de franche roture ; Ainsi qu’un simple Marmontel, Qu’on vous logeât à la Bastille Pour avoir piqué tel ou tel Avec la pointe d’une aiguille : Que pour un mot, pour un cancan, On mit au feu vos exemplaires, Et vos imprimeurs au carcan, Comme au pilori vos libraires. Je vous crois l’échine de fer, Et fort peu flexible de râble ; Ce serait pour vous un enfer ! Comme vous l’enverriez au diable Ce temps, « leste, joli, flambant, « Et d’une politesse telle « Que l’épée avait un ruban « Et les bottes de la dentelle. » Sont-ce les bottes de Lauzun, Qui les fit, délicat modèle, Tirer, — c’est connu de chacun. — Par la grande Mademoiselle ? Celles où, digne des Teutons, Le maréchal de Bassompierre, A l’alliance des cantons But, n’ayant pas sur lui son verre ? Celles que Monsieur de Berri Imprima, prince misogame, De jalousie étant marri, Sur... la tournure de sa femme ? Certes l’épée avait du bon. Dans la victoire ou la déroute Elle servait le roi Bourbon Avec honneur : qui donc en doute ? On la portait, jouet mignon, Pendue aux basques de la veste : Pour un oui comme pour un non, L’on vous la tirait souple et leste. Cela, ne faisait pas un pli Pourvu que l’on fût gentilhomme : On était un peu moins poli Pour les fils de Jacques Bonhomme. On compte bien jusques à trois De ces charmants « diables à quatre », Oui se sont permis quelquefois De les insulter sans se battre. Car un fat, sans s’épouvanter, A pu faire frapper Voltaire, Ou, pis encore, ensanglanter La noble face de Molière ! Je vous connais et je prétends Que, n’en déplaise à votre rime, Si vous pouviez aimer ce temps, Vous le haïriez pour ce crime. C’est le temps des gais soupers fins Où l’on vous pousse dans la rue, Ivre-morte sous les grands vins, Une dame absolument nue ; Le temps où l’on voit à la fois. Sûr indice des caractères, Dans la pourpre l’abbé Dubois, Et les protestants aux galères ! Où les cavaliers de Villars, Bons catholiques et bons drilles, Ont des procédés égrillards Pour convertir les jeunes filles : Le temps où, sans transition, L’on passe d’une allure égale De la poudre à succession A la poudre à la maréchale : Où Vendôme — en est-il honni ? — Montre, se levant de sa chaise, A Monsignor Albéroni Un astre qui le comble d’aise ; Où, devant le roi, prestement, Une duchesse de Bourgogne S’octroie un rafraîchissement Sans embarras et sans vergogne ; Où Bouillon, tout comme au Maroc, Et ses compagnons de frérie, Chaponnent un nommé Lecoq : Excellente plaisanterie ! Où des jeunes gens du grand ton, En un festin, folle équipée ! Déshonorent un marmiton, Et le lardent de coups d’épée ; Où Conti, plus soûl qu’un sergent, Ayant gourmé sa femme en couche, N’en eut que ce mot du Régent : « Quand j’ai trop bu, moi, je me couche. » Où l’on voit, d’un assez bon œil. Qu’un noble au jeu du roi filoute, Ou Gueménée, avec orgueil. Se vante de sa banqueroute ; Où, trait qui David eut flétri, Un fort illustre capitaine Fait emprisonner le mari Pour dompter la femme inhumaine ; Où, valet d’un roi dissolu, Monsieur Lebel, à sa fenêtre, Jette un paternel dévolu Sur des fruits verts dignes du maître. A tout prendre, ces gaillards-là Ce n’était pas de la fripouille. Manants à faire quinola, Vilains à qui l’on chante pouille ; Des quidams, des petits bourgeois, Gens qui se mouchent sur la manche, Au cabaret de la Guerbois Allant banqueter le dimanche. C’étaient les plus grands, les premiers, Ayant, Amadis et Tancrèdes, Pension au bail des Fermiers. Qui se rattrapaient sur les Aides. C’étaient seigneurs de qualité, D’Eglise ou de Chevalerie, Aux noms brillant d’antiquité, De très haute catégorie. Ce temps, que l’on va louangeant, On le traite de débonnaire, Car on est toujours indulgent Pour un vieux pécheur centenaire. De vrai, je ne disconviens pas Qu’il n’eut sa grâce et ses manières : La culotte seyait aux bas, Les bas seyaient aux jarretières ; Les vêtements étaient pompeux, Brodés de dorures non fausses ; Je ne dis pas ce que les gueux Montraient par le fond de leurs chausses. On avait des boucles d’argent, D’or, de brillants à la chaussure ; Mais le populaire indigent Allait pieds nus par la froidure. Alors on disait : Sarpejeu ! En tournant sur un talon rouge, Et l’on mimait le même jeu Pour la duchesse et pour la gouje ; On saupoudrait d’un fin tabac Un jabot à la billebaude, On l’époussetait tout ab hac D’une légère chiquenaude. On jetait, d’un geste élégant, Son petit chapeau sous l’aisselle, On battait l’air avec son gant Et l’on contait la bagatelle. On portait les ordres du roi, Le Saint-Esprit, superbe insigne ; On en décorait Villeroi, Catinat n’en était pas digne ! Après une nuit de plaisir Des beaux fils, quittant leurs idoles. Acceptaient d’elles, sans rougir, Un ou deux rouleaux de pistoles : A son entrée, un duc et pair Au parlement baillait des roses : On vous exilait en bon air Les magistrats par trop moroses : Aux bourgeois était défendu Le plaisir de courre à la chasse. Un simple rustre était pendu Pour le meurtre d’une bécasse : Les maîtres étaient indulgents. Mais leurs procédés despotiques : Comme on pouvait battre ses gens. On avait de bons domestiques. Alors qu’un fils était rétif, Monsieur son bonhomme de père A Saint-Lazare, au château d’If, Vous le tenait loin de Cythère. Il arrivait assez souvent. Pour doter l’aîné des familles, Bon gré, mal gré, dans un couvent Qu’on vous cloîtrait les pauvres filles ; Les abbés étaient galantins, Et la feuille des bénéfices Appartenait à des catins ; Les juges prenaient des épices : Thémis connaissait tous les droits, Et donnait, de son siège auguste. Aux grands coupables sur les doigts, Même aux petits, comme de juste : La torture, la question Pour un accusé prolétaire, Les lettres d’abolition Pour Charolais le sanguinaire. Un prince de telle maison Pouvait-il porter aux épaules Les fleurs de lis de son blason Pour avoir occis quelques drôles ? La loi, faisant honte aux Dracons, Marquait, pendait, rouait en Grêve, Écartelait, et des balcons On voyait un peu mieux qu’en rêve. Là des dames, bons petits cœurs, Allaient, charmantes et sereines, Avec leurs très jolis vainqueurs, Voir couler du plomb dans les veines : Et là, derrière l’éventail, Des yeux fripons regardaient comme Quatre chevaux au fort poitrail Vous mettaient en cinq quartiers l’homme ! Après ce spectacle on soupait ; Puis, après souper, des marquises, D’une humeur qui s’émancipait Prenaient l’air en grisettes mises ; De petits marquis, francs lurons, En cheveux à la cavalière, Les menaient, rire aux Porcherons, Boire à la Grange-Batelière. Bien déguisés sous le droguet, Ils suivaient à pied la chaussée : En rentrant ils rossaient le guet Et narguaient la maréchaussée. En ce temps-là, braver les lois Prouvait qu’on était de bonne aire ; On obtenait même, parfois, Des excuses du commissaire. Dans les garnisons le soudard En rapines payait son hôte ; Le paysan cachait son lard Pour échapper à la maltote. Ah ! c’était un temps bien heureux, Comme on le lit dans plus d’un livre, Un temps bénin, point rigoureux, Sauf alors que manquait le vivre. Car on avait, par-ci par-là. Quelque inopportune famine : Mais la cour gardait son gala, Le courtisan sa bonne mine. On n’était pas, comme en nos ans. Difficile à la nourriture : Les prélats mangeaient des faisans, Les pauvres broutaient la verdure. Je m’arrête, il faut terminer Cette prolixe kyrielle, Bien qu’on en puisse décliner Une plus longue ribambelle ; Et je suis d’accord avec vous Que ce temps eut ses hommes graves, Ses hommes forts, ses hommes doux. Par-dessus tout ses hommes braves. Mais nos lignards, jeunes ou vieux, Hardis comme eux à l’escalade, Ont tout ce qu’avaient leurs aïeux. Moins, cependant, la bastonnade. Non, les tricornes aux combats Ne brillaient pas plus que nos casques, La tunique de nos soldats Vaut les habits à larges basques. Notre étendard s’est vu gonflé Cent fois au vent de la victoire, Et la Renommée a soufflé Dans les cuivres de notre histoire. Nous avons fait d’aussi grands coups Que gendarmes et mousquetaires Ne firent jamais à Raucoux. Allons ! nous valons bien nos pères. Naguère, hélas ! sous nos colbacks, Nos shakos, nos capotes grises, Nous eûmes comme eux nos Rossbachs, Nous eûmes comme eux nos Soubises ! Après ces douleurs, entre nous, On peut supporter sans murmure. Que cinq ou six pâles voyous Se mêlent de littérature. Un Pidanzat de Mairobert Comme un Rétif de la Bretonne, Bien qu’ils chantassent au concert. N’ont éteint la voix de personne. Pas plus qu’Arnaud de Baculard Qu’un chevalier de la Morlière, Quelques petits grimauds, sans art, N’empêchent d’être La Bruyère. Les fous, les sots, les impuissants, Coulés tous dans un même moule. Avec la masse des passants Forment ce qu’on appelle foule. De ce néant émergera Sans cesse une élite féconde, Héros, penseurs et coetera, Etoiles et flambeaux du monde. Que ce soit Lebrun ou Chevert, Napoléon ou Lamartine, André Chénier ou d’Alembert, Que ce soit Hoche ou bien Racine. Que ce soit,Musset ou Watteau, Delacroix, Corneille et son frère, Que ce soit Buffon ou Marceau, Littré. Cuvier, Belle-Isle, Ampère, Le cœur et l’esprit, tour à tour, A l’avenir donnent des arrhes Pour élever la haute tour Où l’humanité met ses phares. Diderot, Montesquieu, Rousseau, Que sont-ils, après tout, mon maître ? Les précurseurs du temps nouveau, Les semeurs de ce qui va naître. Chaque siècle récolte ainsi Les fruits du siècle qui précède, Et sa main ensemence aussi Les champs de celui qui succède. Mais on regrette le passé ! Quand nous serons d’histoire ancienne, Sur ce vieux thème ressassé L’on chantera la même antienne. Les enfants sont toujours battus Avec les ossements des pères : A ceux-ci toutes les vertus, A ceux-là tous les vitupères. On débite ce tralala Depuis l’origine du monde ; Dans dix mille ans, à ce train-là, Nous ferions une race immonde. L’homme sera l’homme toujours, Qu’il soit tondu, qu’il ait la queue, Qu’il revête bure ou velours, Que sa toge soit verte ou bleue ; Toujours de même il s’en ira, Mené par l’amour ou la haine, Versera des pleurs ou rira, Portera sa palme ou sa chaîne. Seulement, en suivant son cours, Sans trop brusques métamorphoses, L’effort accumulé des jours Accommode un peu mieux les choses. Tout est trop visible de près ; C’est sous le saule qui retombe, C’est contre le pied du cyprès Que les yeux discernent la tombe. A distance tout paraît pur. L’astre couchant pare les choses, Les monts arides sont d’azur, Les nuages semblent des roses ; Au loin, quand la cité qui dort Etend ses larges envergures, On ne voit que ses dômes d’or, On n’aperçoit pas ses masures.
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