Poème
Un passant
par Eugène MANUEL
À Victor Hugo Dire que, dans Paris moderne, il est des gens Graves, savants, lettrés, sans doute intelligents, Qui lisent, qui sauront si les choses sont belles, Qui vantent l’œuvre éclose et n’y sont point rebelles ; Qui remontent les temps, et devant le passé S’inclinent ; qui, le front sur la page enfoncé, Dégagés du fatras de la glose pédante, Vivent avec Homère ou rêvent avec Dante, Ouvrant, pleins de respect, pour adorer ces dieux, Leurs livres, Panthéon sublime et radieux; Qui pensent que c’était une faveur unique, Sur la terre Latine ou la terre Hellénique, D’être contemporains de ces divins esprits; Que, s’ils avaient pu l’être, ils en sauraient le prix; Qui, le soir, en fermant le volume, peut-être, Se disent : « Avoir pu les voir et les connaître ! Avoir pu sous le feu de leur regard grandir! Aux fêtes d’Olympie ou de l’Isthme, applaudir Pindare ! En se pressant dans l’Agora d’Athènes, Frôler sous son manteau le bras de Démosthènes ! Avoir pu, saluant Eschyle par son nom, L’aborder au théâtre, après Agamemnon; Ou, dans Rome, fendant la foule qui se range, Emboîter hardiment le pas de Michel-Ange ! Contempler, rencontrant leur œil profond et clair, Molière après Tartufe ou Dante après l’Enfer ! Etre, dans sa retraite, un voisin de Shakspeare ; Passer devant son seuil, humer l’air qu’il respire, Et chercher sur son front, comme un reflet dans l’eau, Les visions d’Hamlet et l’amour d’Othello ! » Quel rêve ! — Et cependant, stupides que nous sommes, Ces gens-là, ces rêveurs émus, ces mêmes hommes Que les noms glorieux troublent d’un tel souci, Maître, ils n’ignorent point que vous êtes ici ; Ils savent que, là-bas, dans la longue avenue, Ce vieillard homérique à la barbe chenue, Qui va vers ses devoirs, qui s’avance distrait, Si simple qu’un enfant joueur l’arrêterait, Qui rentre lentement ayant fait sa journée; Que cette face auguste et noble, illuminée De ses propres rayons, ainsi que d’un soleil; Que ce passant songeur, aux prophètes pareil, C’est vous, — c’est toi ! — celui qui sourit et qui tonne ; L’homme du Roi s’amuse et des Feuilles d’automne ; L’homme de Hernani. l’homme des Châtiments; Qui, d’applaudissements en applaudissements, De combats en combats, de victoire en victoire, Est resté le témoin tranquille de sa gloire ! Ils savent que, toujours puissant et vigoureux, Tu résumes ton siècle et travailles pour eux; Et qu’ils pourraient te voir,et qu’ils pourraient l’entendre; Que l’humble admirateur le trouve doux et tendre ; Que même, un soir d’hiver, il leur serait permis, Discrets, de se mêler, au flot de tes amis, De tressaillir au son de ta parole grave, De contempler ces traits dont l’empreinte se grave, Et de croire, fixant ton visage si beau, Que tous ces morts fameux ont quitté le tombeau ! O contradiction bizarre, inexplicable! Molle timidité que ton génie accable, Et qui n’ose, craignant une telle clarté, Aborder de trop près ton immortalité ! Et cependant tu vis! Si j’étais à leur place, J’irais obstinément me poster sur ta trace; Je saurais les chemins qui te plaisent le mieux ; Furtif, je volerais un éclair de tes yeux ; Où tu devrais passer, je passerais moi-même; Quand je t’apercevrais, d’un courage suprême, Courant, j’arriverais vers ta face, imprévu, Ainsi qu’un maladroit, pour dire : « Je l’ai vu ! » Je l’ai fait. J’ai marché maintes fois dans ton ombre ; Je t’ai vu souriant, je t’ai vu triste et sombre; J’ai suivi du regard, dans l’aveugle Paris, Ton profil estompé sous ton grand feutre gris ; J’ai pu franchir le seuil où tu caches ton âme, Presser la main, qui met dans les mains une flamme, Et te dire tout haut ce qu’on pense tout bas! Merci de l’avoir pu : car je n’envierai pas, — Moi qui suis voyageur aux époques lointaines, — Les hommes de Florence et les hommes d’Athènes !
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