Poème
Vates
par Claudius POPELIN
Quand vous rencontrerez quelqu’un de ces penseurs Qui marchent gravement, sans bruit, commodes ombres, Et murmurent, soumis aux lois strictes des nombres, Un langage rempli d’ineffables douceurs, S’il écoute, ravi, la note cadencée Du long, du solennel cl mystique refrain, Que répète la voix de la cloche d’airain Par la main du sonneur au clocher balancée, S’il ne fait aux moissons rien qui ne soit permis, S’il parle sans songer seulement qu’on l’écoute, S’il s’écarte parfois du milieu de sa route Pour laisser près de lui de la place aux fourmis, Si les orties des cieux arrêtent ses pensées, Si le large horizon captive son regard, Si, dans les bois sacrés, il s’enfonce, au hasard, En semant des lambeaux de phrases commencées, S’il contemple, interdit, les beaux couchants vermeils, Cherchant à pénétrer au fond du grand mystère A cette heure où les soirs sur le front de la terre Mêlent l’ombre des nuits aux pourpres des soleils, Oh ! dans les prés fleuris, vous qui paissez les oies, N’allez pas, bonnes gens, vous dire : « c’est un fou Qui devant lui chemine, allant il ne sait où » Car il marche vaillant par de célestes voies. C’est un homme pensif et c’est un homme doux, Ce que, communément, on appelle un poète, Et qui ne voudrait pas nuire à la moindre hôte, Pas même au moucheron, surtout pas même à vous. Par les méchants fauchés comme des blés en herbe, Quand les enchantements devant ses pas ont fui. Il n’a qu’à regarder tout simplement en lui S’il en veut retrouver toute la blonde gerbe. Rien ne saurait jamais arrêter son essor. Aux amoncellements des éclatantes nues Son esprit sait percer de larges avenues Que son prisme revêt d’un magique décor. On tenterait de faire en lui la solitude Qu’enserre étroitement le silence éternel, Ce serait bien en vain, sa pensée est l’autel Où de vivants oiseaux s’abat la multitude. Ce sont ses vers légers sonnant dans son réduit Comme des éperons qui frappent sur les dalles, Ce sont ses vers joyeux, à grands coups de cymbales. Qui tiennent éveillés les sylphes de la nuit. Ce sont ses vers puissants, aux nulles mélodies, Rythme austère évoquant le chant des nations, Qu’avec les lourds marteaux des indignations Il forge en la fournaise aux rouges incendies. Ce sont ses vers d’amour faits de rire et de pleurs. Mélodieux et doux comme le chant des fées, Quelquefois tout gonflés de plaintes étouffées, Mais plus frais que la brise et plus purs que les fleurs. Je n’entends point parler d’un de ces hommes sages Dont les alexandrins, au sommeil attelés, S’avancent pesamment, à pas lents et réglés, Ainsi que les chameaux que montaient les rois Mages. Je n’entends point parler du froid grammairien Qui, superbe pédant, si vous le laissiez faire, Oserait enchaîner la muse libre et fière, Et lui mettre un boulet, comme au galérien : Du versificateur dont les rimes banales S’enroulent deux à deux autour d’un mirliton, Qui, voulant s’enlever, débile Phaëton, Précipite son char par-dessus ses cavales. Je n’entends point parler du chansonnier grivois, Du rhéteur cultivant la muse didactique, Du larron ajustant la plate mosaïque Des contons dérobés aux hommes d’autrefois ; Mais du conteur habile en tours ingénieux, Qui module avec art sa langue cadencée, Et, mariant le rythme aux sons harmonieux, Exprime en mots charmants sa subtile pensée ; Mais du chantre inspiré qui sait faire paraître Dans toute leur splendeur, les grandes vérités : Mais du chercheur épris d’exquises raretés, De l’artiste affolé des beaux côtés de l’Etre : Mais du rêveur ému dont les nobles amours Font gémir les sept nerfs d’une lyre vibrante. Et dont l’esprit ailé, comme une étoile errante, Trace un bel arc en feu le long de son parcours : Mais du penseur altier dont l’âme s’extasie Devant le pur éclat des sommets du Thabor, Et qui, sous des berceaux tressés de palmes d’or, Chevauche hardiment la haute fantaisie. En jour on éteindra la voix des lourds canons, Mais celle du poète on ne la fera taire Que si l’ombre, à jamais, envahissant la terre, Effaçait la lumière au front des Parthénons. C’est que la poésie est l’insondable gouffre, Réceptacle de paix plus profond que les mers, Où, pour trouver l’oubli, vont les chagrins amers, Où plonge l’âme en peine avec le cœur qui souffre ; C’est l’empyrée ouvert aux méditations S’envolant au plus haut des sphères azurées, Oui plane comme l’aigle aux cimes éthérées, Et chantent sur les flots comme les alcyons. La poésie est l’urne où la nature enferme La dépense éternelle et l’éternel trésor. Depuis Léviathan jusqu’à l’insecte d’or, De l’astre qui rayonne à la graine qui germe. C’est le temple divin où les recueillements, Montant, comme l’encens, sous les voûtes bénies, Entraînent dans l’essaim des strophes infinies, Avec tous les pardons tous les apaisements.
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