Poème
Voyage
par Eugène MANUEL
À Louis Ulbach Ami, partons pour les faubourgs ! Ce luxe qui grandit toujours Et nous enserre Fatigue mes yeux éblouis : Je veux voyager aux pays De la misère. Je suis las des hautains mépris, Du sourire des beaux esprits Dont l’âme est close; Et qui, sceptiques ou trembleurs, Ne veulent pas de tant de pleurs Scruter la cause. Je suis las des plafonds dorés, De ces palais démesurés, De ces merveilles Dont l’entassement me confond ; De ces plaisirs fiévreux qui font Les folles veilles; Las des coupés assourdissants, Las des salons éblouissants Et délétères; Las du regard des satisfaits Savourant leur glace aux buffets Des ministères ! Je suis las de votre splendeur, Courtisanes dont l’impudeur Roule carrosse, Et dont le robuste appétit, A mesure qu’il engloutit, Est plus féroce ! Je suis las de tous ces repus, Les corrupteurs, les corrompus, Sous leur brochette; Las du scandale dissolvant, Las de la honte qui se vend Et qui s’achète ! Comme au devoir, allons ailleurs ! Je veux montrer les travailleurs Au parasite; C’est là-bas, dans les vieux quartiers, Que je veux aux rudes métiers Rendre visite. Je veux entendre sur l’étau Tomber et bondir le marteau Qui forge ou cloue ; Et, dans l’usine aux tuyaux noirs, Entendre des grands laminoirs Ronfler la roue; Je veux voir ces lutteurs obscurs, Au teint de bronze, aux muscles durs, A l’âme altière; Qui sont les puissances d’en bas, Et livrent d’éternels combats A la matière; Je veux voir les cœurs valeureux, Les résignés, les malheureux, Les méchants même ; Et dans leurs yeux, et sur leur front, Déchiffrer ce qu’ils me diront Du grand problème ! Je veux voir ces vieilles maisons Pour qui vainement les saisons Semblent se suivre ; Qui couvrent dans leurs profondeurs Des ténèbres et des odeurs Où l’on peut vivre ! Je veux, trébuchant au grenier, Tendre la main au prisonnier De la mansarde, Et pénétrer jusqu’à ces toits Où, par des soupiraux étroits, Dieu seul regarde ! Je veux enfin, pour tout savoir, M’enfoncer dans le gouffre noir, Plus bas encore, M’arrêtant quand j’aurai touché L’ulcère hideux et caché Qui nous dévore ! Il le faut : car, les yeux distraits, Moi-même aussi je t’oublierais, Dans ma démence, Problème obscur des temps nouveaux, O cauchemar de nos cerveaux, Misère immense !
Connectez-vous pour laisser un commentaire.