Poème
Voyage de nuit
par Eugène MANUEL
I Le jour pâlit : on voit, dans l’azur obscurci, Sa molle décroissance et son voile épaissi. Dans le silence vaste et profond, le vacarme De notre train lancé prête encor plus de charme A ces champs qu’aucun bruit ne trouble, à ces vergers Sans hôtes, à ces prés sans troupeaux ni bergers, A ces coteaux déserts, si loin que l’œil y plonge. A peine un paysan presse un pas qu’il allonge, Au revers du sentier plus court qu’on aperçoit; Ou, dans le sol pierreux d’un chemin trop étroit, Un chariot de foin roule, d’allure lente, Laissant les buissons mordre à la meule ambulante, Tandis qu’un conducteur, tout suant de courroux, De sa gaule, en jurant, stimule ses bœufs roux. Les eaux, le ciel, la terre ont de nouvelles teintes; Les contours sont plus doux, les couleurs plus éteintes, Et les objets, pareils aux papillons du soir, Dans la gamme des tons vont du gris jusqu’au noir. Puis tout se tait, tout rentre au logis, tout se ferme; On a tiré là-bas les volets de la ferme; L’auberge a clos sa porte et poussé ses auvents, Et l’aile du sommeil a touché les vivants. La nuit! Tous les rayons sont morts : le noir domine, L’ombre est opaque; au ciel nul astre n’illumine ; C’est la nuit solennelle et divine : prions! Le jour intérieur allume ses rayons; Ma pensée avec toi s’unira plus intense : La prière, un instant, comblera la distance. Mes yeux plongent en vain dans cette obscurité Est-ce lande déserte ou pays habité? Aux deux côtés du train quel aspect se déroule? Là-bas, ce reflet vague, est-ce un fleuve qui coule? Cette ombre plus voisine, est-ce un bois? L’horizon Est-il vaste ou restreint? Est-ce vigne ou gazon? Enclos bornant la vue ou campagne lointaine? Roche abrupte ou prairie en pente ? Val ou plaine ? Le voyage de nuit, c’est le livre incomplet, Où la page, arrachée à l’endroit qui nous plaît, Fait un grand vide, au beau milieu de l’aventure : Il faut imaginer tout un bout de nature, Fertiliser ici, stériliser là-bas, Mettre au sol des reliefs qu’il ne comporte pas, Et, pour cet idéal où l’on se réfugie, Donner plus d’un accroc à la géologie! Je ne discerne rien : je regarde toujours. Cependant, près ou loin, dans la nuit sans contours, Quelques feux attardés, dont l’ombre est ponctuée, Scintillent au travers de l’humide buée, Comme, dans les foyers presque éteints, des tisons. Ces lampes, éclairant d’invisibles maisons, Nous laissent ignorer si leur pâle lumière Vient du château qui passe ou bien de la chaumière, Tant les objets, épars sur la route ou groupés, Dans un même linceul dorment enveloppés. Mais, ces points lumineux, ces vacillantes flammes, Sont des logis peuplés d’hommes, d’enfants, de femmes, De travailleurs des bras ou du cerveau, de gens Tristes ou gais, de cœurs lâches ou diligents, Maîtres de la fortune ou vaincus à la peine! Ces flambeaux, brûlent-ils pour l’amour ou la haine? Que verrait-on, là-bas, dans ce coin de la nuit? Est-ce le mal qui veille? est-ce le bien qui luit? Souffre-t-on ? pleure-t-on? espère-t-on? N’importe ! Vers tous ces inconnus mon rêve se transporte, Sans qu’ils sachent jamais qu’à travers l’ombre un cœur Dans ce wagon qui fuit a battu près du leur ! Mais tout flotte bientôt dans une brume épaisse ; Chaque flambeau s’éteint, chaque lampe s’abaisse. Je sens, malgré le train qui glisse avec fracas, Ce grand repos des nuits que les villes n’ont pas ; J’en goûte la divine et grave quiétude, Dans son allégement et dans sa plénitude ; Et j’admire, oubliant les bons et les méchants, La profondeur des cieux sur l’infini des champs. Je cherche le sommeil : impossible d’abord ! Je regarde, envieux, mes voisins : chacun dort. Le nez seul fait saillie entre les couvertures. Je tâtonne; j’essaye, en mon coin, vingt postures; Je ménage à ma tête un appui qu’il lui faut : Je le trouve toujours trop loin, trop bas, trop haut Décidément, dormir sans lit, quelle chimère ! Las de me retourner, comme fait, dans Homère, Achille, je m’arrange à peu près, et, pédant, Aux angles du wagon je me livre en grondant. La fatigue triomphe, et l’ombre, et le silence : Bonsoir! — Je sens venir la moite somnolence; Et le sourd trémolo du train toujours égal Va bercer lourdement mon rêve conjugal! Bonjour ! — L’aube, au travers des vapeurs de la vitre, Blanchit : j’ouvre les yeux. Reprenons notre épître ! Mais, d’abord, un peu d’air, sinon j’étoufferais. Oh! cet air matinal, en pleins champs, cet air frais, Imprégné des parfums humides de la terre ! Oh ! l’emprisonnement visqueux et délétère De la boîte encombrée où nous nous entassons! De l’air ! — Voici des bois, des vergers, des moissons, Des taillis, des bouquets de fleurs à chaque branche, Et des prés plantureux sous une brume blanche, Qui vogue au ras du sol, puis monte et disparaît. De l’air ! Ah! respirons! A travers la forêt, N’est-ce pas la senteur des genêts qui m’arrive? Tout un vol de corbeaux prend la fuite; une grive Chante dans ce buisson, à l’abri du chasseur. Que la verdure est fine ! Avec quelle douceur Juin fleurit les coteaux! Et sur quelle palette A-t-il pris les couleurs dont il fait sa toilette ? Les tons sont vigoureux et clairs, sans crudité. Mais le froid pique encore, et l’on a protesté. Je crois que mes voisins n’ont pas fini leur somme. Vont-ils me reprocher l’air pur que je consomme? Fermons. Je vais un peu, dans mon coin, sans nul bruit, Réparer le désordre inculte de la nuit. V Cette fois, c’est le jour ! Dans un demi-sommeil, J’ai senti tout à coup s’allumer le soleil, Et, m’inclinant avec la piété d’un mage, J’ai salué son disque ardent d’un pur hommage. Sept heures! je m’étais rendormi. Ces maisons Annoncent une gare, et nous ralentissons. Le passage du train qui siffle fait paraître Des fronts ébouriffés d’enfants à la fenêtre. Je les vois, presque nus, tenant leur main devant Leurs grands yeux étonnés, sous le soleil levant. Nous roulons au milieu d’une large vallée, Le long d’un chemin vert plus joli qu’une allée, Où les taillis d’épine ont des airs de bosquet, Où la mare est limpide et le chaume coquet. Un cheval de labour, au bruit, dresse l’oreille; Une vache au pâtis nous regarde, pareille A celles dont Troyon peint les beaux flancs lustrés ; Nous faisons fuir au loin les linots effarés. Une chèvre bondit au revers d’une roche ; Un poulain mis au vert galope à notre approche; Sur la route, où passait leur long troupeau bêlant, Les brebis prennent peur et vont se bousculant : Ainsi, l’homme, poussant sa terrible monture, Trouble, pour un instant, la tranquille Nature.
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