Poème 'La Régularité de la Châsse' de Alfred JARRY dans 'Les Minutes des Sables mémorial'

Accueil > Les poètes > Poèmes et biographie de Alfred JARRY > La Régularité de la Châsse

La Régularité de la Châsse

Alfred JARRY
Recueil : "Les Minutes des Sables mémorial"

I

Châsse claire où s’endort mon amour chaste et cher,
Je m’abrite en ton ombre infinie et charmante,
Sur le sol des tombeaux où la terre est la chair…
Mais sur ton corps frileux tu ramènes ta mante.

Rêve ! rêve et repose ! Écoute, bruit berceur,
Voler vers le ciel vain les voix vagues des vierges.
Elles n’ont point filé le linceul de leur sœur…
Croissez, ô doigts de cire et blémissants des cierges,

Main maigrie et maudite où menace la mort !
Ô Temps ! n’épanche plus l’urne des campanules
En gouttes lourdes… Hors de la flamme qui mord
Naît une nef noyée en des nuits noires, nulles ;

Puis les piliers polis poussent comme des pins,
Et les torchères sont des poings de parricides.
Et la flamme peureuse oscille aux vitraux peints
Qui lancent à la nuit leurs lames translucides…

L’orgue soupire et gronde en sa trompe d’airain
Des sons sinistres et sourds, des voix comme celles
Des morts roulés sans trêve au courant souterrain…
Des sylphes font chanter les clairs violoncelles.

C’est le bal de l’abîme où l’amour est sans fin ;
Et la danse vous noie en sa houleuse alcôve.
La bouche de la tombe encore ouverte a faim ;
Mais ma main mince mord la mer de moire mauve…

Puis l’engourdissement délicieux des soirs
Vient poser sur mon cou son bras fort ; et m’effleurent
Les lents vols sur les murs lourds des longs voiles noirs…
Seules les lampes d’or ouvrent leurs yeux qui pleurent.

II

Pris
dans l’eau calme de granit gris,
nous voguons sur la lagune dolente.
Notre gondole et ses feux d’or
dort
lente.
Dais
d’un ciel de cendre finlandais
où vont se perdant loin les mornes berges,
n’obscurcis plus, blêmes fanaux,
nos
cierges.
Nef
dont l’avant tombe à pic et bref,
abats tes mats, tes voiles, noires trames ;
glisse sur les flots marcescents
sans
rames.
Puis
dans l’air froid comme un fond de puits
l’orgue nous berçant ouate sa fanfare.
Le vitrail nous montre, écusson,
son
phare.
Clair,
un vol d’esprits flotte dans l’air :
corps aériens transparents, blancs linges,
inquiétants regards dardés
des
sphinges.
Et
le criblant d’un jeu de palet,
fins disques, brillez au toit gris des limbes
mornes et des souvenirs feus,
bleus
nimbes…
La
gondole spectre que hala
la mort sous les ponts de pierre en ogive,
illuminant son bord brodé
dé-
rive.
Mis
tout droits dans le fond, endormis,
nous levons nos yeux morts aux architraves,
d’où les cloches nous versent leurs
pleurs
graves.

Poème préféré des membres

Aucun membre n'a ajouté ce poème parmi ses favoris.

Commentaires

Aucun commentaire

Rédiger un commentaire

Alfred JARRY

Portait de Alfred JARRY

Alfred Jarry, né à Laval (Mayenne) le 8 septembre 1873 et mort à Paris le 1er novembre 1907, est un poète, romancier et dramaturge français. Alfred Jarry est le fils d’Anselme Jarry, négociant puis représentant en commerce, et de Caroline Quernest. En 1878, il est inscrit comme élève dans la division des minimes du petit... [Lire la suite]

© 2017 Un Jour Un Poème - Tous droits réservés
UnJourUnPoeme sur Facebook UnJourUnPoeme sur Twitter RSS
Nos partenaires : Le Mot pour la frime | Poetiz | Permis moto