Poème 'Celui de l’horizon' de Émile VERHAEREN dans 'Les Apparus Dans Mes Chemins'

Celui de l’horizon

Émile VERHAEREN
Recueil : "Les Apparus Dans Mes Chemins"

J’ai regardé, par la lucarne ouverte, au flanc
D’un phare abandonné que flagellait la pluie :
Des trains tumultueux, sous des tunnels de suie,
Sifflaient, toisés de loin par des fanaux de sang.

Le port, immensément hérissé de grands mâts,
Dormait, huileux et lourd, en ses bassins d’asphalte ;
Un seul levier, debout sur un bloc de basalte,
Serrait en son poing noir un énorme acomas.

Et, sous la voûte en noir de ce ciel de portor,
Une à une, là-bas, s’éloignaient les lanternes
Vers des quartiers de bruit, de joie et de tavernes,
Où des femmes dansaient entre des miroirs d’or.

Quand, plaie énorme et rouge, une voile, soudain,
Tuméfiée au vent, cingla vers les débarcadères,
Quelqu’un qui s’en venait des pays légendaires
Parut, le front compact d’orgueil et de dédain.

Comme des glaives d’or et des lances au clair,
Il dégaînait sa rage et ses désirs sauvages
Et ses cris durs frappaient les échos des rivages
Ou traversaient, de part en part, l’ombre et la mer.

Il était d’Océan. Il était grand d’avoir
Mordu chaque horizon saccagé de tempête
Et de maintenir haute et tenace sa tête
Sous les poings de terreur que lui tendait le soir.

Effrayant effrayé. Il cherchait le chemin
Vers une autre existence éclatée en miracles,
En un désert de rocs illuminés d’oracles,
Où le chêne vivrait, où parlerait l’airain,

Où tout l’orgueil serait : se vivre, en déploiements
D’effroi sauvage, avec, sur soi, la voix profonde
Et tonnante des Dieux, qui ont tordu le monde
Plein de terreur, sous le froid d’or des firmaments.

Et depuis des mille ans il défiait l’éclair,
Dressant sur l’horizon les torses de ses voiles
Et guettant les signaux des plus rouges étoiles
Dont les cristaux sanglants se cassaient dans la mer.

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Commentaires

  1. En plein air un jour picolant,
    Je fus soudain trempé de pluie,
    Ces petits malheurs qu'on essuie
    N'ont cependant rien d'affolant.
    *
    Toute cette eau se déversa
    Sur les tables et sur l'asphalte,
    Car l'endroit où j'avais fait halte
    Ne m'abritait pas plus que ça.
    *
    Je suivis la foule des porcs
    Vers quelques lueurs de lanternes
    Qui signalaient une taverne
    Et sa serveuse aux cheveux d'or.
    *
    En y entrant, je vis soudain
    Que cette taverne ordinaire
    Allait devenir légendaire
    Et chantée par les baladins.
    *
    Chantons ses clients pas bien clairs !
    Chantons leurs discours de sauvages,
    Leur assidu décervelage
    Et leur esprit toujours amer.
    *
    Rue de la Harpe on peut les voir,
    Dans le calme et dans la tempête,
    Avec du brouillard plein la tête,
    Brouillard plus épais chaque soir.
    *
    Ils ont un parcours incertain,
    Ne comptant sur aucun miracle
    Ni sur les propos d'un oracle
    Pour retrouver le droit chemin.

    *
    *
    Un érudit fit sobrement
    Ces deux remarques fort profondes.
    Tous les buveurs du vaste monde
    Aiment leur sombre enfermement.
    *
    Non contents de n'être pas clairs,
    Ils ont trop de vent dans leurs voiles,
    Et, se mouchant dans les étoiles,
    Disent que l'amour est amer.

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Émile VERHAEREN

Portait de Émile VERHAEREN

Émile Adolphe Gustave Verhaeren, né à Saint-Amand dans la province d’Anvers, Belgique, le 21 mai 1855 et mort à Rouen le 27 novembre 1916, est un poète belge flamand, d’expression française. Dans ses poèmes influencés par le symbolisme, où il pratique le vers libre, sa conscience sociale lui fait évoquer les grandes villes... [Lire la suite]

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