Poème 'Petit-Pierre' de Georges RODENBACH dans 'Les Tristesses'

Petit-Pierre

Georges RODENBACH
Recueil : "Les Tristesses"

À Jules Bailly.

I

C’étaient vraiment des gens heureux. Ils étaient trois :
Le père, adroit maçon parmi les plus adroits ;
La mère, brave femme à peu prés du même âge,
Qui travaillait en ville et soignait son ménage ;
Enfin, pour compléter ce doux intérieur,
Un garçon, un unique enfant frais et rieur,
Que la famille avait appelé Petit-Pierre.

Leur maisonnette, avec un haut trottoir de pierre,
S’élevait dans le fond d’un faubourg populeux :
La cuisine, aux murs blancs bordés de filets bleus,
Avait la propreté des fermes de Hollande.

Un sable fin, pareil à celui d’une lande,
Recouvrait les carreaux de dessins arrondis ;
Le feu, pour le dîner, flambait tous les midis,
Et sur la cheminée, où luisait la vaisselle,
Les plats d’étain, frappés d’une rouge étincelle,
Ressemblaient à distance à des soleils couchants.

Mais ce qui ranimait la lumière et les chants
De ce foyer tout plein de gaîté journalière,
C’est l’oiseau qu’enfermait cette étroite volière,
C’est le petit garçon, frais comme un chérubin,
Qui donnait son sourire en paîment de son pain.
Il était déjà presque à sa neuvième année ;
Il fréquentait l’école, et chaque matinée,
De peur d’être en retard partant beaucoup trop tôt,
On le voyait passer en petit paletot,
Répétant sa leçon à mi-voix sur la place,
Et tenant sous son bras, tout fier d’aller en classe,
Ses cahiers maintenus dans deux planches de bois.

L’enfant étudiait comme un fils de bourgeois :
Il savait déjà lire, il savait même écrire,
Et son maître faisait un amical sourire
En voyant ses devoirs toujours bien expliqués.
C’est lui qui répétait les calculs compliqués
Sur les grands tableaux noirs pendus à la muraille ;
Et tous les écoliers, sans avoir l’air qui raille,
Les coudes sur le banc, recueillaient ses leçons.

Le soir, il revenait, le cœur plein de chansons,
Mettait une autre blouse, et mangeait quelques tranches
De pain blanc, en cherchant sur chacune des planches
Le petit plat friand gardé pour son retour.
Puis après les devoirs, les jeux avaient leur tour :
Il oubliait alors concours, chiffres, grammaire,
Courait avec son chien, sortait avec sa mère,
Souriait aux enfants tapageurs du faubourg
Qui jouaient aux soldats, précédés d’un tambour ;
Empêchait les garçons et les petites filles
De gêner ses amis qui s’amusaient aux billes
Jusqu’à l’heure où la nuit noircissant l’horizon,
Lassés, les fit rentrer chacun dans leur maison.

Lorsqu’ils avaient soupe dans la cuisine basse,
Petit-Pierre prenait un livre de la classe
Et, feuilletant la table afin de faire un choix,
Lisait une touchante histoire à haute voix.
Les parents rayonnaient !… Ils respiraient à peine
Et n’osaient pas bouger, craignant de faire peine
Au lecteur susceptible assis au milieu d’eux.
Quand l’enfant terminait, il disait à tous deux. :
« Pourquoi ne pas venir, vous autres, à l’école ?…
Moi, je veux vous apprendre à lire !… » Une auréole,
Descendait de la lampe attachée au plafond
Sur l’enfant qui, naïf, venait d’être profond,
Et la mère riait : « Donne-moi des lunettes !…
« Car ces lettres vraiment sont pour moi trop peu nettes ;
« Ils vieillissent, nos yeux !… »

Mais l’enfant s’obstinait.
« C’est bien simple, épelons d’abord… » Puis il prenait
La grosse main du père et le forçait à suivre
Pour redire après lui les syllabes du livre.

O le petit apôtre et le maître charmant !
Ce n’était pas toujours ses parents seulement
Qu’il s’efforçait d’instruire en sa candeur naïve,
Mais partout s’étendait sa sainte tentative : .
Écrivant, — sans jamais accepter de profits, —
Les lettres que dictaient les mères pour leurs fils,
Conscrits que l’indigence obligeait au service ;
Traduisant aux voisins, pour leur rendre service,
Devant les bâtiments publics ou les marchés,
Les placards importants qu’on avait affichés.
Aussi c’était l’ami, le caprice, l’idole ;
Et lorsque chaque été les maîtres de l’école,
Tant il travaillait bien, lui donnaient tous les prix,
Aucun n’était jaloux, aucun n’était surpris ;
C’était l’enfant de tous, de tous c’était la fête :
On pavoisait avec une entente parfaite,
Par la foule, en triomphe, il était ramené ;
Le soir, tout le faubourg était illuminé,
Et, n’ayant que dix ans, le Petit-Pierre en somme
Était dans le quartier déjà presque un grand homme !.

II

Mais, hélas ! le bonheur est plein de trahisons :
Il entre, sans s’asseoir jamais dans nos maisons.
Le foyer où chantait ce blondin populaire,
Triste et riant, malgré le modique salaire,
Ce foyer si joyeux, si tranquille et si beau,
Allait être bientôt plus morne qu’un tombeau !…

Le père, le maçon, qui prenait un peu d’âge,
L’hiver, fit un faux pas sur son échafaudage
Et tomba sur le sol… On le crut mort… Pourtant
On vit qu’il respirait encor en l’emportant,
Et, comme on s’ouvre vite à l’espoir qui rassure,
On crut qu’il survivrait peut-être à sa blessure !…

Il souffrit très longtemps, mais guérit à la fin :
C’était l’hiver ; le froid venait avec la faim ;
N’ayant plus son travail pour payer la dépense,
La misère arrivait plus vite qu’on ne pense.
Le médecin coûtait ; le pain se vendait cher,
Et, noir, les pleurs encor le rendaient plus amer.
Jadis on avait fait quelques économies.
Plus rien !… La mère allait emprunter aux amies
L’argent qu’il lui fallait pour payer le loyer ;
Ne mangeait plus, passait la nuit à travailler,
Raccommodant du linge ou faisant des dentelles
Près du malade, en proie à des frayeurs mortelles ;
Mais voyant son mari sourire le matin,
Avec les yeux plus clairs et plus rose le teint,
La femme se trouvait moins souffrante et moins lasse
En embrassant l’enfant qui partait pour la classe.

Quant au maçon, c’était presque un homme nouveau :
Le coup avait lésé sans doute le cerveau,
Car depuis ce moment il était irritable,
Ne voulait pas manger ce qu’on servait à table,
Trouvait la maison sale et son air étouffant
Et n’aimait même plus sa femme et son enfant !…
Son ardeur à l’ouvrage était bien refroidie,
Il ne travaillait plus depuis sa maladie
Et, malgré la misère et malgré le besoin,
Il passait sa journée au cabaret du coin
Avec quelques oisifs et quelques mauvais drôles.
Ces fainéants parlaient de jouer de grands rôles,
Pour niveler bientôt les hommes et les monts,
Et maudissaient les rois, criant à pleins poumons,
Parmi le choc brutal de leurs grands pots de bière,
Qu’on ferait à chacun de son trône une bière !…
Le maçon, avec eux, criait et s’enivrait :
Et le soir, à tâtons, quittant le cabaret
Sous le reflet blafard du gaz dans les ténèbres,
Il cherchait sa maison. De loin des cris funèbres
Et de vagues sanglots disaient que c’était là.
Il s’arrêtait alors… Il connaissait cela :
« Sa femme pleurnichait… c’était son habitude !… »
Il lui criait d’ouvrir vite de sa voix rude,
Et l’ivrogne rentrait ; et quand l’enfant chétif
Qui n’avait pas mangé, venait d’un ton plaintif
Lui demander pourquoi s’en aller dés l’aurore,
S’il ne les aimait plus, eux, qui l’aimaient encore,
Le maçon se fâchait, lui tirait les cheveux,
Battait sa femme avec ses larges poings nerveux :
« Si ça me plaît d’aller trouver les camarades ! —
« Hurlait-il. — Pas de pleurs surtout, pas de tirades !…
« Travaillez ! Moi, m’user pour vous ? Ah ! plus souvent !
« Que ce faquin d’enfant, qui joue au grand savant,
« Laisse là son école et qu’il aille à l’usine.
« C’est compris ?… »

Et tandis qu’au fond de la cuisine
Petit-Pierre tremblait d’un frisson glacial,
Le maçon s’endormait d’un sommeil bestial.

III

Il fallut obéir, aller à la fabrique,
A la fabrique noire, empestée et lubrique,
Où l’âme se flétrit aussi bien que le corps
Parmi les propos vils et les sombres accords
Que tient la multitude et que rend la machine.

Ah ! pauvre Petit-Pierre ! il faudra qu’il s’échine
Et travaille au milieu de gamins querelleurs.
On veut de lui des fruits dans la saison des fleurs !
Parce qu’un père est lâche et proche la misère,
Jeune plante ! on la met dans une chaude serre ;
Mais la tige est trop frêle et fléchira bientôt.

On le voyait passer chaque matin plus tôt
Qu’il ne partait jadis pour aller à l’école ;
Il n’avait plus sa grâce et sa gaîté frivole ;
Laissant, sans les guetter, voler les papillons ;
Maigre, presque honteux sous de sales haillons,
Ayant une toux sèche et creuse comme un râle,
Chaque jour plus débile et chaque jour plus pâle
Et songeant — les regards fixés sur ses sabots
Où s’écorchaient ses pieds dans des bas en lambeaux —
Au bon temps de jadis quand il pouvait apprendre,
Et que le peuple heureux et fier venait le prendre
Pour lui faire un cortège et lui battre des mains,
Tandis qu’avec ses prix il passait ces chemins !…

Le soir, à l’heure calme où tout se tranquillise,
Il entrait quelquefois dans une vieille église
Aux bleus vitraux desquels le soleil qui s’endort
Faisait luire et flotter un dernier rayon d’or ;
Et là, s’agenouillant seul devant une Vierge,
Laissant brûler son cœur à ses pieds comme un cierge,
L’enfant lui racontait dans l’ombre ses douleurs ;
Et lorsque son regard, au travers de ses pleurs,
A l’autel avait vu le Christ sur sa croix noire
Qui tendait tout en sang ses maigres bras d’ivoire,
Petit-Pierre trouvait son sort moins malheureux
Et, plaignant ses parents, priait Jésus pour eux !…

Mais dès le lendemain dans l’ardente fournaise
Il souffrait de nouveau, suant, mal à son aise ;
Et malgré l’air impur qui l’étouffait toujours,
Travaillait sans répit dix heures tous les jours.
Que gagnait pour cela cette machine humaine ?

Horreur ! il ne gagnait que cinq francs par semaine !…

Et lorsqu’il revenait le soir du samedi,
Son père lui prenait son salaire, alourdi,
Lui donnant d’une main que le cynisme enfièvre
Pour payer son courage un verre de genièvre !…

IV

Petit-Pierre mourut… On ne vit pas ainsi !
L’enfant dans le soleil doit courir sans souci.
C’est un doux rossignol qui dépérit en cage.
Comme il faut à l’oiseau la brise et le bocage,
Il faut à lui, pour vivre et pour s’apprivoiser,
Le matin un sourire et le soir un baiser,
Le calme du foyer tranquille comme un temple
Et l’honneur des parents qui lui serve d’exemple.
Mais dès qu’on veut priver l’enfant d’un de ces soins,
Dés qu’on veut le contraindre ou dés qu’onl’aime moins,
Dés qu’un de ces bonheurs, qui sont sa nourriture,
Échappe à sa candide et fragile nature,
Il s’affaisse, il pâlit, il se meurt, il est mort !
On tua Petit-Pierre et nul n’eut un remord :
L’enfant peut dépérir pour celui qui s’enivre,
Le droit de le tuer prime son droit de vivre,
Car c’est le droit du père, — un droit auguste et beau !… —
De le mettre à l’usine, ou plutôt au tombeau,
Sans que la loi soit là pour empêcher ce crime,
Pour protéger l’enfant dont on fait la victime,
Et sans qu’on songe même au fond de nos Sénats
Qu’on doit prendre une part de ces assassinats !…

V

En apprenant la mort du pauvre Petit-Pierre
Chacun sentit venir des pleurs à sa paupière ;
Et quand pour l’enterrer survint le corbillard,
Devant la maisonnette on vit dans le brouillard
Les enfants des voisins vêtus de robes blanches
Qui jetaient des bouquets sur le cercueil de planches ;
Et le faubourg entier cotisé fit bâtir,
Avec l’argent de tous, une tombe au martyr.

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Georges RODENBACH

Portait de Georges RODENBACH

Georges Rodenbach (né le 16 juillet 1855 à Tournai et mort le 25 décembre 1898 à Paris) était un poète symboliste et un romancier belge de la fin du XIXe siècle. Issu d’une famille bourgeoise d’origine allemande – son père, fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, est vérificateur des poids et mesures ;... [Lire la suite]

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