Poème 'Le Laboureur et ses Enfants' de Jean de LA FONTAINE dans 'Les Fables'

Le Laboureur et ses Enfants

Jean de LA FONTAINE
Recueil : "Les Fables"

Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’Oût.
Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

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Commentaires

  1. Travaillez, prenez de la peine :
    C’est le fonds qui manque le moins.
    Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
    Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
    Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
    Que nous ont laissé nos parents.
    Un trésor est caché dedans.
    Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
    Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
    Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’Oût.
    Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place
    Où la main ne passe et repasse.
    Le père mort, les fils vous retournent le champ
    Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
    Il en rapporta davantage.
    D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
    De leur montrer avant sa mort
    Que le travail est un trésor.

  2. Face à la mort, quel sens donner à la vie ? C’est une question à laquelle répond, je crois, et de manière saisissante, la fable du Laboureur et ses enfants, comme je me propose de le démontrer dans les lignes suivantes.

    Le texte traite de la transmission patrimoniale. Il est question pour le laboureur, qui a lui-même hérité de ses « parents », de transmettre à sa mort un double héritage à ses « fils ». Un héritage matériel, soit le « champ » familial à labourer (« l’héritage Que nous ont laissé nos parents ») et un héritage plus complexe (à la fois matériel et immatériel), représenté symboliquement par un « trésor » à découvrir, et qui deviendra en fin de compte la valeur même du « travail » (« le travail est un trésor »). A noter que cette double transmission succède elle-même à un legs biologique acté de longue date, puisque les « enfants » ont effectivement hérité du patrimoine génétique de leur « père ». A brève échéance, il s’agit pour les fils de remplacer définitivement leur père moribond (« sentant sa mort prochaine »), en devenant à leur tour, conformément à la tradition familiale, des laboureurs accomplis (« Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’Oût. Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place Où la main ne passe et repasse » puis « Le père mort, les fils vous retournent le champ Deçà, delà, partout »).

    Le narrateur, qui s’adresse aux lecteurs (« Travaillez », « prenez »), transpose d’emblée leur situation de discours vers une narration imaginaire, celle que livre le laboureur à ses enfants. Cette narration est doublement imaginaire en ce qu’elle s’avère bel et bien une fable (la fable du Laboureur et ses enfants), et que le « trésor » dont il est question reste lui-même trop fabuleux pour être vrai (« d’argent point de caché »). Le narrateur transmet donc ses qualités de fabuliste au laboureur, qui, devenu narrateur pour l’occasion, lui tient lieu de porte-parole imaginaire. Pourquoi le choix d’un laboureur en guise de représentant ? Peut-être parce que le mot « laboureur » (issu du mot latin « laborator ») signifie étymologiquement « travailleur », et que le laboureur et le narrateur travaillent pour la culture, l’un au sens propre, l’autre au sens figuré. Tout se passe comme si la narration, phénomène culturel, devait également faire l’objet d’une transmission ; une transmission destinée à rendre les fabulistes « sage[s] » aux yeux de leur public, en ce que la morale de leurs fables délivre de vraies leçons de vie.

    Qui est le laboureur ? Le propriétaire d’un « champ », nous dit le narrateur ; un homme « riche » du fruit de son « travail ». Le champ en question est un héritage familial auquel le laboureur tient absolument, et qu’il ne veut pas que ses enfants cèdent après sa mort (« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage Que nous ont laissé nos parents »). En effet, les enfants pourraient « vendre » le champ par tentation de l’argent facile ; il s’agit de leur faire comprendre qu’ils gagnent davantage à conserver le bien foncier, à le travailler patiemment, à le fructifier, en fils et petit-fils de laboureurs qu’ils sont (« les fils vous retournent le champ Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an Il en rapporta davantage »). Le laboureur en vient à raconter qu’un trésor est caché dans le champ (« Un trésor est caché dedans »), et qu’il appartient aux enfants de faire l’effort nécessaire pour le découvrir et devenir plus riche ; ils doivent labourer le champ. Notons que si « labourer » vient du latin « laborare » signifiant « travailler », le verbe « travailler » vient du latin « tripaliare » signifiant « contraindre» (le « tripalium » est même un instrument de torture) ; l’idée du laboureur est bien d’admettre une pénibilité du travail, mais une pénibilité qui vaut de l’or.

    Est-ce que les enfants ont cru à cette histoire de trésor caché ? Probablement pas. Mais en ne la rejetant pas pour autant, voire en jouant le jeu de leur père, ils ont tenu à honorer la dernière volonté d’un mourant, qui a fait le choix pudique de raconter une bonne blague. Cette dernière volonté, exprimée sous la forme d’une chasse au trésor, c’est le désir intime d’un farceur exprimant une vraie leçon de vie (cf. « montrer » au vers 17, qui a le sens de démontrer) ; c’est un pied-de-nez à la mort, autant qu’une invocation aux survivants, un témoignage d’amour propre et d’amour filial idéalisé. A travers une mise en scène solennelle et intimiste (« Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins »), et un récit parabolique, le laboureur demande à ses enfants de poursuivre son œuvre après sa mort, et de donner, ainsi, une valeur à cette existence qu’il lui faudra quitter, comme avant lui ses propres « parents » (« Mais le père fut sage De leur montrer avant sa mort Que le travail est un trésor »). En effet, s’il a donné la vie à ses fils, et, par son travail, les conditions matérielles pour qu’ils vivent pleinement, il souhaite désormais qu’en labourant le champ, qu’en travaillant à leur tour la terre, ses enfants lui assurent une vie éternelle. Il s’agit bien pour le père de triompher de la mort en vivant éternellement à travers l’ouvrage de ses enfants, qu’il interprète comme une perpétuation de sa propre action sur terre (ses enfants perçus comme des continuateurs de lui-même). Le travail est un trésor matériel dans le sens où il génère de l’argent ; puis un trésor immatériel ou caché dans le sens où, témoignant une vitalité de la descendance, il rend gloire, du coup, aux ancêtres disparus, honore leur mémoire (ce d’autant plus que la tradition, du Moyen Age jusqu’à la révolution française, voulait que les enfants reprennent le métier de leurs parents). Le père mourant a trouvé, dans l’amour filial, un équilibre entre, d’une part, une certaine forme d’égoïsme, et, d’autre part, une certaine forme de générosité ; il s’aime lui-même dans ces personnes autres que restent ses enfants ; sa dite sagesse (« le père fut sage »), un peu trop conservatrice pour le progressiste que je suis, ne se révèle pas moins d’un intérêt philosophique (philo-sophia = qui aime la sagesse).

    Par ailleurs, on peut identifier le narrateur à Jean de La Fontaine lui-même, le plus grand fabuliste français de tous les temps. La création et la transmission d’une fable semble pour lui un don de soi, qui immortalise tous fabulistes de talent comme le « riche » laboureur, son porte-parole imaginaire. Il s’agit de transmettre à ses semblables une expérience significative de la vie, et la vie, pour un grand écrivain, ne s’expérimente pleinement que dans la conception laborieuse d’un chef d’œuvre. Bien vivre consisterait à se préparer à mourir, en travaillant à l’édification d’une œuvre qui laisse, d’une part, une empreinte dans la culture de son temps, puis qui assure, d’autre part, d’une gloire intemporelle / immortelle.

    C’est donc un hymne à la vie que fredonne ce sympathique et brillant poème, à travers sa célébration du travail.

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Jean de LA FONTAINE

Portait de Jean de LA FONTAINE

Jean de La Fontaine, né le 8 juillet 1621 à Château-Thierry, est un poète français de la période classique dont l’histoire littéraire retient essentiellement « les Fables » et dans une moindre mesure les contes licencieux. On lui doit cependant des poèmes divers, des pièces de théâtre et des livrets... [Lire la suite]

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