Poème 'Les Absentes' de Georges RODENBACH dans 'Les Tristesses'

Les Absentes

Georges RODENBACH
Recueil : "Les Tristesses"

À ma sœur Marie.

I

Le soir, quand je m’en vais tout seul le long des rues,
Vers les faubourgs, pour voir le soleil se coucher.
Je sens autour de moi mes deux sœurs disparues
Comme des oiseaux blancs autour d’un noir clocher.

Et j’en rêve avec plus de tendresse et de force,
Car le temps ne peut rien si le culte est fervent ;
Comme il advient des noms gravés sur une écorce
Toujours leur souvenir pénètre plus avant.

Quand nous étions petits, quelle chaude atmosphère
Nos haleines d’enfants soufflaient sur le foyer ;
Tout semblait rajeunir rien qu’à nous laisser faire,
Rien qu’à nous voir joyeux tout semblait s’égayer !…

Dans le jardin étroit nous nous roulions sur l’herbe
Avec le vieux griffon que son collier gênait ;
Et nous formions un groupe adorable et superbe
Sous le grand soleil d’or qui nous illuminait.

Et quand nous rentrions dans la maison, la mère
Grondait d’avoir sali le propre tablier,
Mais pas fort… et bientôt s’apaisait sa colère,
Car nos tendres baisers lui faisaient oublier !…

Elle aimait de nous voir coquets, et les dimanches,
Pour aller aux concerts, les petites mettaient
Des robes en tissu léger, à courtes manches,
Et des chapeaux de paille où des rubans flottaient.

Sous les yeux des parents qui marchaient en arrière
Nous allions tous les trois nous tenant par la main ;
Et parfois un vieux prêtre, en fermant son bréviaire,
Souriait de nous voir si beaux dans son chemin.

Et l’on se retournait vers nous en promenade,
Et les oiseaux, perchés sur des rameaux dormants,
Adoucissaient dans l’air du soir leur sérénade,
Voyant la mère heureuse et les enfants charmants !…

II

Elles avaient grandi belles, rieuses, fraîches
Sous leurs longs cheveux blonds flottant comme un drapeau,
Et sur leur joue en fleur tel qu’un duvet de pêches
Un sang rose et vermeil frémissait sous la peau.

Dans leur grands cols brodés et leurs fines guipures
Comme en un cadre étroit, leur profil aminci
Se détachait, pareil à ces têtes si pures
Que met dans ses tableaux Léonard de Vinci.

Tout riait, tout chantait, tout s’ouvrait devant elles,
Et déjà leurs parents rêvaient du jour béni
Où dans le chaste élan des amours immortelles
Elles s’envoleraient aussi pour faire leu nid.

Mais soudain la pâleur horrible des phtisiques
Comme un masque de chaux se posa sur leurs fronts,
Et leurs doigts ivoirins cessèrent leurs musiques,
Car les oiseaux fuient l’arbre au bruit des bûcherons…

Je me rappelle tout : les douleurs successives,
Et les déchirements nocturnes de la toux,
Et les tristes regards qu’elles jetaient, pensives,
A travers les carreaux sur le ciel clair et doux.

Je mes souviens encor des dernières sorties
Au soleil, dans un châle épais, à petits pas,
Quand leur visage avait la blancheur des hosties
Et qu’elles se mouraient en ne s’en doutant pas !…

Car elles s’attachaient plus fort à l’existence,
Ne croyant pas qu’on meurt quand on n’a pas vingt ans,
Et qu’on a le cœur bon, et le désir intense
De vivre dans la joie et les fleurs du printemps.

Je me rappelle aussi les suprêmes journées :
Le sang rouge craché sur la neige des draps,
Et derrière le lit les deux Sœurs inclinées
Qui leur tenaient la tête et se parlaient tout bas…

Enfin les oraisons et les cierges funèbres,
Quand l’agonie affreuse et lente a commencé,
Jusqu’à ce qu’un grand râle au milieu des ténèbres,
Portant leurs âmes à Dieu, sur nos fronts fût passé !…

Puis on les étendit dans de fraîches toilettes
Au milieu d’un salon qu’une lampe étoilait ;
On entoura leurs fronts de pâles violettes
Et l’on mit dans leurs mains un petit chapelet.

C’était si désolant cette exquise parure
De blanche fiancée au fond du salon noir
Que nous mettions notre œil au trou de la serrure,
N’osant pas pénétrer, mais voulant les revoir !…

Le jour où leurs cercueils allèrent aux absoutes
Parmi les chants de l’orgue et des enfants de chœur,
Le soleil tamisait par les vitraux des voûtes
Son or sur le suaire avec un air moqueur.

Et lorsque le cortège en deuil passa les portes
Du cimetière empli de fleurs et de soleil,
Les oiseaux paraissaient surpris de voir des mortes
Quand tout chantait ainsi dans l’éclat du réveil !…

On posa les cercueils devant la fosse ouverte,
Et le prêtre en surplis chanta l’adieu final
Auquel le fossoyeur, tendant la branche verte,
Répondit d’un ton triste et d’un air machinal.

Enfin on fit glisser dans la tombe apprêtée
La bière qui rendit un affreux grincement ;
Et chacun à son tour jeta sa pelletée
Et la terre roula lentement, sourdement…

III

Mon dieu ! c’était pourtant une chose inutile,
Prendre ces deux enfants à leur petit foyer ;
A quoi peut-il servir que le champ soit fertile
Lorsqu’un seul coup de vent doit tout y balayer ?…

C’était bien peu pour vous les laisser vivre et croître !
Et si vous désiriez les voir à vos genoux,
Vous aviez le couvent et vous aviez le cloître
Qui nous les conservaient en les prenant pour vous !…

Car c’est triste mourir aux portes de la vie
Qui s’ouvre ainsi qu’un temple immense et parfumé,
Où l’amour sur sa croix comme un dieu vous convie
Et tomber sur le seuil sans même avoir aimé.

C’est triste s’endormir dans les mélancolies
D’un matin qui promet de si doux lendemains,
Et s’éloigner du bord comme des Ophélies
En n’ayant que des fleurs de printemps dans les mains !…

Mais c’est plus triste encore abandonner la mère
Glacée avant la mort et vieille avant le temps,
Qui caressait déjà cette folle chimère
De rajeunir avec ses filles de vingt ans !…

Seigneur ! c’est une loi cruelle, à ce qu’il semble,
De prendre ses enfants à celle qui les fit,
Et qui croit, dans l’asile où son cœur les rassemble,
Que pour les conserver son seul amour suffit.

Soit ! il faut que tout passe et que tout s’engloutisse !…
Mais on laisse grandir les arbres dans les bois ;
Et c’est la loi du moins conforme à la justice
Que l’on meure à son tour et pas à votre choix !…

C’est la loi de raison que les enfants survivent,
Et qu’aussi les parents, s’ils sont devenus vieux,
Résignés, fassent place à d’autres qui les suivent
Et qui prendront leur âme en leur fermant les yeux !

Mais ces morts de vingt ans qu’on couche sous les pierres
Vous détachent souvent bien des âmes, Seigneur !
On ne voit plus le ciel, des pleurs dans les paupières ;
On ne croit plus à Dieu quand on vit sans bonheur !…

IV

Seigneur ! que vous importe !…il faut que l’homme souffre
Et se trempe le cœur à se désespérer ;
Car si lugubre et si profond que soit le gouffre
Votre impassible front vient encor s’y mirer !…

Vous semblez accomplir plus d’un sombre mystère
En dépeuplant ainsi nos cœurs et nos maisons ;
Mais il vaut mieux plier les genoux et se taire
Et surmonter de croix les tertres des gazons.

Puisqu’au lieu des deux sœurs qui mouraient, votre grâce
Fit qu’un dernier enfant soit venu nous charmer ;
De l’une elle a l’esprit, de l’autre elle a la grâce,
Et nous pouvons encore en elle les aimer !…

Nous l’aimons donc pour trois, la dernière venue !
Comprenant aujourd’hui le même plan profond
Qui règle la clarté du cœur et de la nue :
Quand le soleil paraît, les étoiles s’en vont !

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Georges RODENBACH

Portait de Georges RODENBACH

Georges Rodenbach (né le 16 juillet 1855 à Tournai et mort le 25 décembre 1898 à Paris) était un poète symboliste et un romancier belge de la fin du XIXe siècle. Issu d’une famille bourgeoise d’origine allemande – son père, fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, est vérificateur des poids et mesures ;... [Lire la suite]

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