Poème 'Les Cerfs' de Anatole FRANCE dans 'Les Poèmes dorés'

Les Cerfs

Anatole FRANCE
Recueil : "Les Poèmes dorés"

Aux vapeurs du matin, sous les fauves ramures
Que le vent automnal emplit de longs murmures,
Les rivaux, les deux cerfs luttent dans les halliers :
Depuis l’heure du soir où leur fureur errante
Les entraîna tous deux vers la biche odorante,
Ils se frappent l’un l’autre à grands coups d’andouillers.

Suants, fumants, en feu, quant vint l’aube incertaine,
Tous deux sont allés boire ensemble à la fontaine,
Puis d’un choc plus terrible ils ont mêlé leurs bois.
Leurs bonds dans les taillis font le bruit de la grêle
Ils halètent, ils sont fourbus, leur jarret grêle
Flageole du frisson de leurs prochains abois.

Et cependant, tranquille et sa robe lustrée,
La biche au ventre clair, la bête désirée
Attend; ses jeunes dents mordent les arbrisseaux;
Elle écoute passer les souffles et les râles;
Et, tiède dans le vent, la fauve odeur des mâles
D’un prompt frémissement effleure ses naseaux.

Enfin l’un des deux cerfs, celui que la Nature
Arma trop faiblement pour la lutte future,
S’abat, le ventre ouvert, écumant et sanglant.
L’oeil terne, il a léché sa mâchoire brisée;
Et la mort vient déjà, dans l’aube et la rosée.
Apaiser par degrés son poitrail pantelant.

Douce aux destins nouveaux, son âme végétale
Se disperse aisément dans la forêt natale ;
L’universelle vie accueille ses esprits :
Il redonne à la terre, aux vents aromatiques.
Aux chênes, aux sapins, ses nourriciers antiques.
Aux fontaines, aux fleurs, tout ce qu’il leur a pris.

Telle est la guerre au sein des forêts maternelles.
Qu’elle ne trouble point nos sereines prunelles :
Ce cerf vécut et meurt selon de bonnes lois,
Car son âme confuse et vaguement ravie
A dans les jours de paix goûté la douce vie;
Son âme s’est complu, muette, au sein des bois.

Au sein des bois sacrés, le temps coule limpide,
La peur est ignorée et la mort est rapide ;
Aucun être n’existe ou ne périt en vain.
Et le vainqueur sanglant qui brame à la lumière.
Et que suit désormais la biche douce et fière,
A les reins et le cœur bons pour l’œuvre divin.

L’Amour, l’Amour puissant, la Volupté féconde.
Voilà le dieu qui crée incessamment le monde.
Le père de la vie et des destins futurs !
C’est par l’Amour fatal, par ses luttes cruelles.
Que l’univers s’anime en des formes plus belles.
S’achève et se connaît en des esprits plus purs.

Septembre 1871.

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Commentaires

  1. Cerf-girafe
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    Sa mère fut girafe, on a lieu de le croire,
    Ce dont le cervidé ne tire aucun orgueil,
    Car cela ne lui fait gagner nulle victoire,
    Sinon d’avoir besoin d’un plus vaste cercueil.

    Être giraffidé, ce n’est pas une gloire
    Et pour ses deux parents il mena même deuil,
    De girafe et de cerf la commune mémoire
    En son hybride esprit subsiste sans écueils.

    Mais cet état de fait n’aurait-il aucun charme ?
    Voit-on le cerf-girafe essuyer une larme ?
    Non, il aime son sort, sa mère y a veillé.

    Il contemple, au couchant, le ciel couleur de flamme,
    Sachant que l’univers n’est nullement infâme
    Et qu’à de beaux sonnets l’on y peut travailler.

  2. Sagesse de l’ambicerf
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    Bête à double ramure, excellent combattant,
    Limpide est mon esprit et vaillante est mon âme ;
    Maintes biches au bois pour Seigneur me proclament,
    Car j’eus sur maint rival un triomphe éclatant.

    J’entends les battements de mon coeur palpitant,
    Je respire la brise et le désir m’enflamme ;
    Comme un fier chevalier qui convoite une Dame,
    Je me livre avec fièvre aux assauts excitants.

    Biche aux yeux de velours, n’en sois pas effarée,
    Toi que j’ai dans mes vers aux Dames comparée ;
    Car j’ai de la tendresse, autant que mes pareils.

    Je deviendrai très doux, pour t’être désirable ;
    Soyons deux découvreurs de ce monde admirable,
    De ce vert paradis que baigne le soleil.

  3. Mange-cerfs
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    La biche est délectable, et tu peux bien m’en croire,
    Mais celui qui la prend n’en tire aucun orgueil ;
    Mieux vaut donc sur le cerf obtenir la victoire,
    Et que ton estomac lui serve de cercueil.

    Ce fut pour Artémis un vrai sujet de gloire
    Le jour où d’Actéon les dieux ont pris le deuil ;
    Un noble fabuliste en transmet la mémoire
    Qui traversa le temps, malgré quelques écueils.

    Je sais que de ces bois mon chant trouble le charme,
    Mieux vaut t’en divertir que de verser des larmes ;
    D’ailleurs, mon appétit vient de se réveiller.

    Un roi fit le projet de me livrer aux flammes,
    Je lui fis regretter cette démarche infâme ;
    Ainsi, son successeur n’ose me surveiller.

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