Poème '06 – Épitre VI – À M. de Lamoignon' de Nicolas BOILEAU dans 'Épitres'

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06 – Épitre VI – À M. de Lamoignon

Nicolas BOILEAU
Recueil : "Épitres"

À M. DE LAMOIGNON,
AVOCAT GÉNÉRAL

Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville,
Et contre eux la campagne est mon unique asile.
Du lieu qui m’y retient veux-tu voir le tableau ?
C’est un petit village, ou plutôt un hameau,
Bâti sur le penchant d’un long rang de collines,
D’où l’œil s’égare au loin dans les plaines voisines.
La Seine, au pied des monts que son flot vient laver,
Voit du sein de ses eaux vingt îles s’élever,
Qui, partageant son cours en diverses manières,
D’une rivière seule y forment vingt rivières.
Tous ses bords sont couverts de saules non plantés,
Et de noyers souvent du passant insultés.
Le village au-dessus forme un amphithéâtre :
L’habitant ne connaît ni la chaux ni le plâtre ;
Et dans le roc, qui cède et se coupe aisément,
Chacun sait de sa main creuser son logement.
La maison du seigneur, seule un peu plus ornée,
Se présente au dehors de murs environnée.
Le soleil en naissant la regarde d’abord,
Et le mont la défend des outrages du nord.
C’est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille
Met à profit les jours que la Parque me file.
Ici dans un vallon bornant tous mes désirs,
J’achète à peu de frais de solides plaisirs.
Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies,
J’occupe ma raison d’utiles rêveries :
Tantôt, cherchant la fin d’un vers que je construi,
Je trouve au coin d’un bois le mot qui m’avait fui ;
Quelquefois, aux appas d’un hameçon perfide,
J’amorce en badinant le poisson trop avide ;
Ou d’un plomb qui suit l’œil, et part avec l’éclair,
Je vais faire la guerre aux habitants de l’air.
Une table au retour, propre et non magnifique,
Nous présente un repas agréable et rustique :
Là, sans s’assujettir aux dogmes du Broussain,
Tout ce qu’on boit est bon, tout ce qu’on mange est sain ;
La maison le fournit, la fermière l’ordonne,
Et mieux que Bergerat l’appétit l’assaisonne.
Ô fortuné séjour ! ô champs aimés des cieux !
Que, pour jamais foulant vos prés délicieux,
Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde,
Et connu de vous seuls oublier tout le monde !
Mais à peine, du sein de vos vallons chéris
Arraché malgré moi, je rentre dans Paris,
Qu’en tous lieux les chagrins m’attendent au passage.
Un cousin, abusant d’un fâcheux parentage,
Veut qu’encor tout poudreux, et sans me débotter,
Chez vingt juges pour lui j’aille solliciter :
II faut voir de ce pas les plus considérables ;
L’un demeure au Marais, et l’autre aux Incurables.
Je reçois vingt avis qui me glacent d’effroi :
Hier, dit-on, de vous on parla chez le roi,
Et d’attentat horrible on traita la satire. —
Et le roi, que dit-il ? — Le roi se prit à rire.
Contre vos derniers vers on est fort en courroux ;
Pradon a mis au jour un livre contre vous ;
Et chez le chapelier du coin de notre place,
Autour d’un caudebec j’en ai lu la préface ;
L’autre jour sur un mot la cour vous condamna ;
Le bruit court qu’avant-hier on vous assassina ;
Un écrit scandaleux sous votre nom se donne ;
D’un pasquin qu’on a fait, au Louvre on vous soupçonne.
Moi ? — Vous : on nous l’a dit dans le Palais-Royal.
Douze ans sont écoulés depuis le jour fatal
Qu’un libraire, imprimant les essais de ma plume,
Donna, pour mon malheur, un trop heureux volume.
Toujours, depuis ce temps, en proie aux sots discours,
Contre eux la vérité m’est un faible secours.
Vient-il de la province une satire fade,
D’un plaisant du pays insipide boutade ?
Pour la faire courir on dit qu’elle est de moi :
Et le sot campagnard le croit de bonne foi.
J’ai beau prendre à témoin et la cour et la ville :
Non ; à d’autres, dit-il : on connaît votre style.
Combien de temps ces vers vous ont-ils bien couté ? —
Ils ne sont point de moi, monsieur, en vérité :
Peut-on m’attribuer ces sottises étranges ? —
Ah! monsieur, vos mépris vous servent de louanges.
Ainsi, de cent chagrins dans Paris accablé,
Juge si, toujours triste, interrompu, troublé,
Lamoignon, j’ai le temps de courtiser les Muses !
Le monde cependant se rit de mes excuses,
Croit que, pour m’inspirer sur chaque événement,
Apollon doit venir au premier mandement.
Un bruit court que le roi va tout réduire en poudre,
Et dans Valencienne est entré comme un foudre ;
Que Cambrai, des Français l’épouvantable écueil,
A vu tomber enfin ses murs et son orgueil ;
Que devant Saint-Omer, Nassau, par sa défaite,
De Philippe vainqueur rend la gloire complète.
Dieu sait comme les vers chez vous s’en vont couler !
Dit d’abord un ami qui veut me cajoler ;
Et, dans ce temps guerrier, si fécond en Achilles,
Croit que l’on fait les vers comme l’on prend les villes.
Mais moi, dont le génie est mort en ce moment,
Je ne sais que répondre à ce vain compliment ;
Et, justement confus de mon peu d’abondance,
Je me fais un chagrin du bonheur de la France.
Qu’heureux est le mortel qui, du monde ignoré,
Vit content de soi-même en un coin retiré ;
Que l’amour de ce rien qu’on nomme renommée
N’a jamais enivré d’une vaine fumée ;
Qui de sa liberté forme tout son plaisir,
Et ne rend qu’à lui seul compte de son loisir !
Il n’a point à souffrir d’affronts ni d’injustices,
Et du peuple inconstant il brave les caprices.
Mais nous autres faiseurs de livres et d’écrits,
Sur les bords du Permesse aux louanges nourris,
Nous ne saurions briser nos fers et nos entraves,
Du lecteur dédaigneux honorables esclaves.
Du rang où notre esprit une fois s’est fait voir,
Sans un fâcheux éclat nous ne saurions déchoir.
Le public, enrichi du tribut de nos veilles,
Croit qu’on doit ajouter merveilles sur merveilles.
Au comble parvenus, il veut que nous croissions :
Il veut en vieillissant que nous rajeunissions.
Cependant tout décroît : et moi-même à qui l’âge
D’aucune ride encor n’a flétri le visage,
Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix
J’ai besoin du silence et de l’ombre des bois :
Ma muse, qui se plaît dans leurs routes perdues,
Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues.
Ce n’est que dans ces bois, propres à m’exciter,
Qu’Apollon quelquefois daigne encor m’écouter.
Ne demande donc plus par quelle humeur sauvage
Tout l’été, loin de toi, demeurant au village,
J’y passe obstinément les ardeurs du Lion,
Et montre pour Paris si peu de passion.
C’est à toi, Lamoignon, que le rang, la naissance,
Le mérite éclatant, et la haute éloquence,
Appellent dans Paris aux sublimes emplois,
Qu’il sied bien d’y veiller pour le maintien des lois.
Tu dois là tous tes soins au bien de ta patrie :
Tu ne t’en peux bannir que l’orphelin ne crie,
Que l’oppresseur ne montre un front audacieux ;
Et Thémis pour voir clair a besoin de tes yeux.
Mais pour moi, de Paris citoyen inhabile,
Qui ne lui puis fournir qu’un rêveur inutile,
Il me faut du repos, des prés et des forêts.
Laisse-moi donc ici, sous leurs ombrages frais,
Attendre que septembre ait ramené l’automne,
Et que Cérès contente ait fait place à Pomone.
Quand Bacchus comblera de ses nouveaux bienfaits
Le vendangeur ravi de ployer sous le faix,
Aussitôt ton ami, redoutant moins la ville,
T’ira joindre à Paris, pour s’enfuir à Bâville.
Là, dans le seul loisir que Thémis t’a laissé,
Tu me verras souvent à te suivre empressé ;
Pour monter à cheval rappelant mon audace,
Apprenti cavalier galoper sur ta trace.
Tantôt sur l’herbe assis, au pied de ces coteaux
Où Polycrène épand ses libérales eaux,
Lamoignon, nous irons, libres d’inquiétude,
Discourir des vertus dont tu fais ton étude ;
Chercher quels sont les biens véritables ou faux ;
Si l’honnête homme en soi doit souffrir des défauts ;
Quel chemin le plus droit à la gloire nous guide,
Ou la vaste science, ou la vertu solide.
C’est ainsi que chez toi tu sauras m’attacher.
Heureux si les fâcheux, prompts à nous y chercher,
N’y viennent point semer l’ennuyeuse tristesse !
Car, dans ce grand concours d’hommes de toute espèce,
Que sans cesse à Bâville attire le devoir,
Au lieu de quatre amis qu’on attendait le soir,
Quelquefois de fâcheux arrivent trois volées,
Qui du parc à l’instant assiègent les allées.
Alors sauve qui peut : et quatre fois heureux
Qui sait pour s’échapper quelque antre ignoré d’eux !

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