Poème '03 – Satire III – Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère…' de Nicolas BOILEAU dans 'Les Satires'

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03 – Satire III – Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère…

Nicolas BOILEAU
Recueil : "Les Satires"

Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère,
D’où vous vient aujourd’hui cet air sombre et sévère,
Et ce visage enfin plus pâle qu’un rentier
A l’aspect d’un arrêt qui retranche un quartier ?
Qu’est devenu ce teint dont la couleur fleurie
Semblait d’ortolans seuls et de bisques nourrie,
Où la joie en son lustre attirait les regards,
Et le vin en rubis brillait de toutes parts ?
Qui vous a pu plonger dans cette humeur chagrine ?
A-t-on par quelque édit réformé la cuisine ?
Ou quelque longue pluie, inondant vos vallons,
A-t-elle fait couler vos vins et vos melons ?
Répondez donc enfin, ou bien je me retire.
P. Ah ! de grâce, un moment, souffrez que je respire.
Je sors de chez un fat, qui, pour m’empoisonner,
Je pense, exprès chez lui m’a forcé de dîner.
Je l’avais bien prévu. Depuis près d’une année
J’éludais tous les jours sa poursuite obstinée.
Mais hier il m’aborde, et, me serrant la main,
Ah ! monsieur, m’a-t-il dit, je vous attends demain.
N’y manquez pas au moins. J’ai quatorze bouteilles
D’un vin vieux… Boucingo n’en a point de pareilles
Et je gagerais bien que, chez le commandeur,
Villandri priserait sa sève et sa verdeur.
Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle ;
Et Lambert, qui plus est, m’a donné sa parole.
C’est tout dire en un mot, et vous le connaissez. -
Quoi ! Lambert ? – Oui, Lambert. A demain. – C’est assez.
Ce matin donc, séduit par sa vaine promesse,
J’y cours, midi sonnant, au sortir de la messe.
A peine étais-je entré, que ravi de me voir,
Mon homme, en m’embrassant, m’est venu recevoir ;
Et, montrant à mes yeux une allégresse entière,
Nous n’avons, m’a-t-il dit, ni Lambert ni Molière ;
Mais, puisque je vous vois, je me tiens trop content.
Vous êtes un brave homme ; entrez : on vous attend.
A ces mots, mais trop tard, reconnaissant ma faute,
Je le suis en tremblant dans une chambre haute,
Où, malgré les volets, le soleil irrité
Formait un poêle ardent au milieu de l’été.
Le couvert était mis dans ce lieu de plaisance,
Où j’ai trouvé d’abord, pour toute connaissance,
Deux nobles campagnards grands lecteurs de romans,
Qui m’ont dit tout Cyrus dans leurs longs compliments.
J’enrageais. Cependant on apporte un potage,
Un coq y paraissait en pompeux équipage,
Qui, changeant sur ce plat et d’état et de nom,
Par tous les conviés s’est appelé chapon.
Deux assiettes suivaient, dont l’une était ornée
D’une langue en ragoût, de persil couronnée ;
L’autre, d’un godiveau tout brûlé par dehors,
Dont un beurre gluant inondait tous les bords.
On s’assied : mais d’abord notre troupe serrée
Tenait à peine autour d’une table carrée,
Où chacun, malgré soi, l’un sur l’autre porté,
Faisait un tour à gauche, et mangeait de côté.
Jugez en cet état, si je pouvais me plaire,
Moi qui ne compte rien ni le vin ni la chère,
Si l’on n’est plus au large assis en un festin,
Qu’aux sermons de Cassaigne, ou de l’abbé Cotin.
Notre hôte cependant, s’adressant à la troupe,
Que vous semble, a-t-il dit, du goût de cette soupe ?
Sentez-vous le citron dont on a mis le jus
Avec des jaunes d’œufs mêlés dans du verjus ?
Ma foi, vive Mignot et tout ce qu’il apprête !
Les cheveux cependant me dressaient à la tête :
Car Mignot, c’est tout dire, et dans le monde entier
Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier.
J’approuvais tout pourtant de la mine et du geste,
Pensant qu’au moins le vin dût réparer le reste.
Pour m’en éclaircir donc, j’en demande ; et d’abord
Un laquais effronté m’apporte un rouge bord
D’un Auvernat fumeux, qui, mêlé de Lignage,
Se vendait chez Crenet pour vin de l’Hermitage,
Et qui, rouge et vermeil, mais fade et doucereux,
N’avait rien qu’un goût plat, et qu’un déboire affreux.
A peine ai-je senti cette liqueur traîtresse,
Que de ces vins mêlés j’ai reconnu l’adresse.
Toutefois avec l’eau que j’y mets à foison,
J’espérais adoucir la force du poison.
Mais, qui l’aurait pensé ? pour comble de disgrâce,
Par le chaud qu’il faisait nous n’avions point de glace.
Point de glace, bon Dieu ! dans le fort de l’été !
Au mois de juin ! Pour moi, j’étais si transporté,
Que, donnant de fureur tout le festin au diable,
Je me suis vu vingt fois prêt à quitter la table ;
Et, dût-on m’appeler et fantasque et bourru,
J’allais sortir enfin quand le rôt a paru.
Sur un lièvre flanqué de six poulets étiques,
S’élevaient trois lapins, animaux domestiques,
Qui, dès leur tendre enfance élevés dans Paris,
Sentaient encor le chou dont ils furent nourris.
Autour de cet amas de viandes entassées
Régnait un long cordon d’alouettes pressées,
Et sur les bords du plat six pigeons étalés
Présentaient pour renfort leurs squelettes brûlés.
A côté de ce plat paraissaient deux salades,
L’une de pourpier jaune, et l’autre d’herbes fades,
Dont l’huile de fort loin saisissait l’odorat,
Et nageait dans des flots de vinaigre rosat.
Tous mes sots, à l’instant changeant de contenance,
Ont loué du festin la superbe ordonnance ;
Tandis que mon faquin qui se voyait priser,
Avec un ris moqueur les priait d’excuser.
Surtout certain hâbleur, à la gueule affamée,
Qui vint à ce festin conduit par la fumée,
Et qui s’est dit profès dans l’ordre des coteaux,
A fait, en bien mangeant, l’éloge des morceaux.
Je riais de le voir, avec sa mine étique,
Son rabat jadis blanc, et sa perruque antique,
En lapins de garenne ériger nos clapiers,
Et nos pigeons cauchois en superbes ramiers ;
Et, pour flatter notre hôte, observant son visage,
Composer sur ses yeux son geste et son langage ;
Quand notre hôte charmé, m’avisant sur ce point :
Qu’avez-vous donc, dit-il, que vous ne mangez point ?
Je vous trouve aujourd’hui l’âme toute inquiète,
Et les morceaux entiers restent sur votre assiette.
Aimez-vous la muscade ? on en a mis partout.
Ah ! monsieur, ces poulets sont d’un merveilleux goût,
Ces pigeons sont dodus, mangez, sur ma parole.
J’aime à voir aux lapins cette chair blanche et molle.
Ma foi, tout est passable, il le faut confesser,
Et Mignot aujourd’hui s’est voulu surpasser,
Quand on parle de sauce, il faut qu’on y raffine ;
Pour moi, j’aime surtout que le poivre y domine :
J’en suis fourni, Dieu sait ! et j’ai tout Pelletier
Roulé dans mon office en cornets de papier.
A tous ces beaux discours j’étais comme une pierre,
Ou comme la statue est au Festin de Pierre ;
Et, sans dire un seul mot, j’avalais au hasard,
Quelque aile de poulet dont j’arrachais le lard.
Cependant mon hâbleur, avec une voix haute,
Porte à mes campagnards la santé de notre hôte,
Qui tous deux pleins de joie, en jetant un grand cri,
Avec un rouge bord acceptent son défi.
Un si galant exploit réveillant tout le monde,
On a porté partout des verres à la ronde,
Où les doigts des laquais, dans la crasse tracés,
Témoignaient par écrit qu’on les avait rincés :
Quand un des conviés, d’un ton mélancolique,
Lamentant tristement une chanson bachique,
Tous mes sots à la fois ravis de l’écouter,
Détonnant de concert, se mettent à chanter.
La musique sans doute était rare et charmante !
L’un traîne en longs fredons une voix glapissante,
Et l’autre, l’appuyant de son aigre fausset,
Semble un violon faux qui jure sous l’archet.
Sur ce point, un jambon d’assez maigre apparence
Arrive sous le nom de jambon de Mayence.
Un valet le portait, marchant à pas comptés,
Comme un recteur suivi des quatre facultés.
Deux marmitons crasseux, revêtus de serviettes,
Lui servaient de massiers, et portaient deux assiettes,
L’une de champignons avec des ris de veau,
Et l’autre de pois verts qui se noyaient dans l’eau.
Un spectacle si beau surprenant l’assemblée,
Chez tous les conviés la joie est redoublée ;
Et la troupe à l’instant, cessant de fredonner,
D’un ton gravement fou s’est mise à raisonner.
Le vin au plus muet fournissant des paroles,
Chacun a débité ses maximes frivoles,
Réglé les intérêts de chaque potentat,
Corrigé la police, et réformé l’Etat,
Puis, de là s’embarquant dans la nouvelle guerre,
A vaincu la Hollande, ou battu l’Angleterre.
Enfin, laissant en paix tous ces peuples divers,
De propos en propos on a parlé de vers.
Là, tous mes sots, enflés d’une nouvelle audace,
Ont jugé des auteurs en maîtres du Parnasse :
Mais notre hôte surtout, pour la justesse et l’art,
Elevait jusqu’au ciel Théophile et Ronsard ;
Quand un des campagnards relevant sa moustache,
Et son feutre à grands poils ombragé d’un pennache,
Impose à tous silence, et d’un ton de docteur :
Morbleu ! dit-il, La Serre est un charmant auteur !
Ses vers sont d’un beau style, et sa prose est coulante.
La Pucelle est encore une œuvre bien galante,
Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.
Le Pays, sans mentir, est un bouffon plaisant :
Mais je ne trouve rien de beau dans ce Voiture.
Ma foi, le jugement sert bien dans la lecture.
A mon gré, le Corneille est joli quelquefois.
En vérité, pour moi j’aime le beau françois.
Je ne sais pas pourquoi l’on vante l’Alexandre,
Ce n’est qu’un glorieux qui ne dit rien de tendre,
Les héros chez Quinault parlent bien autrement,
Et jusqu’à Je vous hais, tout s’y dit tendrement.
On dit qu’on l’a drapé dans certaine satire ;
Qu’un jeune homme… Ah ! je sais ce que vous voulez dire,
A répondu notre hôte : « Un auteur sans défaut,
« La raison dit Virgile, et la rime Quinault. »
- Justement. A mon gré, la pièce est assez plate.
Et puis, blâmer Quinault !… Avez-vous vu l’Astrate ?
C’est là ce qu’on appelle un ouvrage achevé.
Surtout « l’Anneau royal » me semble bien trouvé.
Son sujet est conduit d’une belle manière ;
Et chaque acte, en sa pièce, est une pièce entière.
Je ne puis plus souffrir ce que les autres font.
Il est vrai que Quinault est un esprit profond,
A repris certain fat, qu’à sa mine discrète
Et son maintien jaloux j’ai reconnu poète,
Mais il en est pourtant qui le pourraient valoir.
Ma foi, ce n’est pas vous qui nous le ferez voir,
A dit mon campagnard avec une voix claire,
Et déjà tout bouillant de vin et de colère.
Peut-être, a dit l’auteur pâlissant de courroux :
Mais vous, pour en parler, vous y connaissez-vous ?
Mieux que vous mille fois, dit le noble en furie.
Vous ? mon Dieu ! mêlez-vous de boire, je vous prie,
A l’auteur sur-le-champ aigrement reparti.
Je suis donc un sot ? moi ? vous en avez menti,
Reprend le campagnard ; et, sans plus de langage,
Lui jette pour défi son assiette au visage.
L’autre esquive le coup, et l’assiette volant
S’en va frapper le mur, et revient en roulant.
A cet affront, l’auteur, se levant de la table,
Lance à mon campagnard un regard effroyable ;
Et, chacun vainement se ruant entre deux,
Nos braves s’accrochant se prennent aux cheveux.
Aussitôt sous leurs pieds les tables renversées
Font voir un long débris de bouteilles cassées :
En vain à lever tout les valets sont fort prompts,
Et les ruisseaux de vin coulent aux environs.
Enfin, pour arrêter cette lutte barbare,
De nouveau l’on s’efforce, on crie, on les sépare ;
Et, leur première ardeur passant en un moment,
On a parlé de paix et d’accommodement.
Mais, tandis qu’à l’envi tout le monde y conspire,
J’ai gagné doucement la porte sans rien dire,
Avec un bon serment que, si pour l’avenir
En pareille cohue on me peut retenir,
Je consens de bon cœur, pour punir ma folie,
Que tous les vins pour moi deviennent vins de Brie,
Qu’à Paris le gibier manque tous les hivers,
Et qu’à peine au mois d’août l’on mange des pois verts.

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