Poème 'Du silence' de Georges RODENBACH dans 'Le Règne du silence'

Du silence

Georges RODENBACH
Recueil : "Le Règne du silence"

I

Silence : c’est la voix qui se traîne, un peu lasse,
De la dame de mon silence, à très doux pas
Effeuillant les lis blancs de son teint dans la glace ;
Convalescente à peine, et qui voit tout là-bas
Les arbres, les passants, des ponts, une rivière
Où cheminent de grands nuages de lumière,
Mais qui, trop faible encore, est prise tout à coup
D’un ennui de la vie et comme d’un dégoût
Et, — plus subtile, étant malade, — mi-brisée,
Dit : « Le bruit me fait mal ; qu’on ferme la croisée… »

II

Douceur du soir ! Douceur de la chambre sans lampe !
Le crépuscule est doux comme une bonne mort
Et l’ombre lentement qui s’insinue et rampe
Se déroule en fumée au plafond. Tout s’endort.
Comme une bonne mort sourit le crépuscule
Et dans le miroir terne, en un geste d’adieu,
Il semble doucement que soi-même on recule,
Qu’on s’en aille plus pâle et qu’on y meure un peu.

Sur les tableaux pendus aux murs, dans la mémoire
Où sont les souvenirs en leurs cadres déteints,
Paysages de l’âme et paysages peints,
On croit sentir tomber comme une neige noire.
Douceur du soir ! Douceur qui fait qu’on s’habitue
À la sourdine, aux sons de viole assoupis ;
L’amant entend songer l’amante qui s’est tue
Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis.
Et langoureusement la clarté se retire ;
Douceur ! Ne plus se voir distincts ! N’être plus qu’un !
Silence ! Deux senteurs en un même parfum :
Penser la même chose et ne pas se le dire.

III

Silence de la chambre assoupie et gagnée
Par de l’ombre qui tend ses toiles d’araignée
Dans les angles, obscurs les premiers, où l’essor
Des rêves va finir son vol de mouches d’or !
Silence où toute l’âme assombrie est encline
À se sentir de plus en plus comme orpheline,
Toute seule parmi le soir endolori
À revoir son passé comme un tombeau fleuri.
Et le songeur muet resonge à son enfance
Qui s’écoule et qui fond dans cet obscur silence
Dont la vague se mêle à son plus vague ennui.

Il entre dans du noir et du noir entre en lui
Et la sensation lui vient, douce et suprême,
De changer peu à peu tout en restant lui-même
Douceur de ce silence et de ne plus savoir
S’analyser et d’être à ce point qu’on croit voir
Des fils d’ombre dans la chambre de sa mémoire
Descendre et se confondre en une tache noire
Comme la toile d’une araignée où l’essor
Des songes va finir son vol de mouches d’or
Et tout s’éteint ! Plus de rêve qui se dévide !
Douceur ! Penser du vague et regarder du vide !

IV

Seuls les rideaux, tandis que la chambre est obscure,
Tout brodés, restent blancs, d’un blanc mat qui figure
Un printemps blanc parmi l’hiver de la maison.
Sur les vitres, ce sont des fleurs de guérison
Pareilles dans le soir à ces palmes de givre
Que sur les carreaux froids les nuits d’hiver font vivre.
Et dans ces floraisons de guipure on croit voir
Tous les souvenirs blancs parmi le présent noir ;
Ce sont les rideaux clairs du berceau ; c’est la bonne
Aïeule aux cheveux blancs en bandeaux de madone ;
Ce sont les grands jardins d’enfance où les pommiers
Étaient poudrés ; ce sont les cierges coutumiers
Et les nappes d’autel pour les communiantes ;
C’est l’hostie aux lys purs de leurs lèvres priantes ;
Puis c’est le clair de lune épars comme du lait
Dans la forêt magique où l’art nous appelait
Parmi sa gloire et ses blancheurs éternisées !

Puis la guirlande en fleur au front des épousées
Dont l’espoir doux se fane irréparablement
Parmi cette blancheur vaporeuse qui ment.
Car le leurre est rapide en cette ombre équivoque,
Et tous les autres blancs du passé qu’on évoque
Vont se faner avec les souvenirs d’amour
Quand descendra dans les rideaux la mort du jour.

V

Les miroirs, par les jours abrégés des décembres,
Songent-telles des eaux captives-dans les chambres,
Et leur mélancolie a pour causes lointaines
Tant de visages doux fanés dans ces fontaines
Qui s’y voyaient naguère, embellis du sourire !
Et voilà maintenant, quand soi-même on s’y mire,
Qu’on croit y retrouver l’une après l’autre et seules
Ces figures de sœurs défuntes et d’aïeules
Et qu’on croit, se penchant sur la claire surface,
Y baiser leurs fronts morts, demeurés dans la glace !

VI

Il flotte une musique éteinte en de certaines
Chambres, une musique aux tristesses lointaines
Qui s’apparie à la couleur des meubles vieux…
Musique d’ariette en dentelle et fumée,
Ariette d’antan qu’on aurait exhumée,
Informulée encore, et qu’on cherche des yeux :
Rythmes se renouant, musique qui tâtonne,
Le vieil air se dégage un peu, se nuançant
Grâce au pianotement de la pluie, en automne,
Sur les vitres ; et l’air, changé comme un absent.

Réapparaît soudain en des grâces fluettes ;
Puis peu à peu précis, on retrouve ses traits
Et tout l’air passe encor dans les chambres muettes
Oh ! Musique rapprise aux lèvres des portraits !

VII

La chambre avait un air mortuaire et fermé
Dans cette hôtellerie, en une ville morte,
Où nous avons vécu, ce divin soir de mai !
Silencieusement se referma la porte,
Comme en peine de voir entrer notre bonheur.
Et nous allions à pas étouffés, pris de peur,
Comme on entre dans la chambre d’une malade…
Il flottait quelque chose encor d’une odeur fade
D’anciens bouquets mêlés jadis à des baisers
Et maintenant défunts en d’invisibles verres.
Et les sombres rideaux aux plis éternisés
Et les meubles d’un luxe âgé, froids et sévères,
Gardaient sur eux de la poussière en flocons noirs
Qui parmi l’autrefois des étoffes fanées
Mélancoliquement, depuis tant de longs soirs,
Avaient neigé du lent sablier des années !
Chambre étrange : on eût dit qu’elle avait un secret
D’une chose très stricte et dont elle était lasse
D’avoir vu le mystère en fuite dans la glace ! …
Car notre amour faisait du mal à son regret.

Et même lorsque avec des mains presque dévotes
Tu vins frôler le vieux clavecin endormi,
Ce fut un chant si pâle et si dolent parmi
La solitude offerte au réveil des gavottes
Que tu tremblas comme au contact d’un clavier mort.
Et muets, nous sentions, dans cette chambre étrange
Avec qui notre joie était en désaccord,
L’hostilité d’un grand silence qu’on dérange !

VIII

Dans le silence et dans le soir de la maison
A retenti le carillon de la pendule.
On ne sait si joyeux ou triste, un air ondule :
Tantôt le chapelet de l’heure en oraison ;
Puis ce semble un oiseau si peu viable et frêle
Qui se baigne et qui joue avec des perles d’eau ;
Puis du verre qui pleut mêlé de fer qui grêle ;
Étincelles de bruit sous un vague marteau,
Musique d’une noce au retour, clopinante
Qui monte un escalier tournant, et disparaît ;
Bruit de verres choqués, cristal qui se lamente,
Grelots de la folie-oh ! Valses, vin clairet,
Carnaval fatigué de danses enragées
Qui s’en revient vidé d’argent et de raison
Et qui laisse dégringoler dans la maison
Ses derniers confetti, des sous et des dragées.

IX

Les dimanches : tant de tristesse et tant de cloches !
Volets fermés, outils au repos, piano
Grêlement tapoté par des doigts sans anneau,
Des doigts de vierges dont les cœurs sont sans reproches.
Solitude où quelques passants ; vêpres qui geint ;
Couleur de demi-deuil planant sur les dimanches,
Avec de la fumée en lentes vapeurs blanches
Et du triste dans l’air comme un jour de toussaint.

Silence des quartiers monotones. L’espace
Est indistinct, d’un vague où tout semble éloigné ;
Et l’on entend, tandis que le soir a saigné,
Les lointains cris d’enfants en oubli de la classe.
Sois-même, dans la rue, on regrette les bons
Naguères parmi la maison familiale
Et son enfance et l’âme en ce temps liliale
Et la tiède chaleur de lampe et de charbons.
Les dimanches : tant de tristesses ! Tant de cloches
Vers le faubourg où la lenteur des pas conduit…
Une lanterne en ce commencement de nuit
S’éclaire doucement comme un œil qui reproche.

L’horizon noir ressemble à des linceuls cousus…
Puis voici qu’un second réverbère s’allume
Triste, si triste au loin, clignotant dans la brume,
Tous deux, —comme les yeux d’enfants qu’on n’a pas eus.

X

Musiques de la rue : accordéons
Qu’une chanson amoureuse commente,
Rythme indistinct auquel nous suppléons,
Qui du meilleur de nous rit et s’augmente ;
Clairons de cuivre au-devant des soldats,
Processions, chants des catéchumènes,
Marche guerrière ou psaumes presque bas
Psalmodiés par des lèvres amènes ;
Toute la joie éparse dans le bruit :
Accords lointains qui traversent les vitres
De notre âme, violons dans la nuit,
Tambours mêlés aux boniments des pitres,
Fête des sons ! Ivresse des crincrins ! …
Pourtant rien n’est plus triste, rien ne glace
Quand on fléchit pour sa part de chagrins
Que d’entendre la musique qui passe.

XI

Ah ! Vous êtes mes sœurs, les âmes qui vivez
Dans ce doux nonchaloir des rêves mi-rêvés
Parmi l’isolement léthargique des villes
Qui somnolent au long des rivières débiles ;
Âmes dont le silence est une piété,
Âmes à qui le bruit fait mal ; dont l’amour n’aime
Que ce qui pouvait être et n’aura pas été ;
Mystiques réfectés d’hostie et de saint chrême ;
Solitaires de qui la jeunesse rêva
Un départ fabuleux vers quelque ville immense,
Dont le songe à présent sur l’eau pâle s’en va,
L’eau pâle qui s’allonge en chemins de silence…

Et vous êtes mes sœurs, âmes des bons reclus
Et novices du ciel chez les visitandines,
Âmes comme des fleurs et comme des sourdines
Autour de qui vont s’enroulant les angélus
Comme autour des rouets la douceur de la laine !
Et vous aussi, mes sœurs, vous qui n’êtes en peine
Que d’un long chapelet bénit à dépêcher
En un doux béguinage à l’ombre d’un clocher,
Oh ! Vous, mes sœurs, —car c’est ce cher nom que l’église
M’enseigne à vous donner, sœurs pleines de douceurs,
Dans ce halo de linge où le front s’angélise,
Oh ! Vous qui m’êtes plus que pour d’autres des sœurs
Chastes dans votre robe à plis qui se balance,
Ô vous mes sœurs en notre mère, le silence !

XII

L’hostie est comme un clair de lune dans l’église.
Or les songeurs errants et les extasiés
Qui vont par les jardins où dans une ombre grise
Des papillons fripés meurent sur les rosiers,
Ceux que la nuit pieuse a pour catéchumènes
Regardant l’astre à la chevelure d’argent
Peu à peu croient y voir un sourire indulgent,
Un visage d’aïeule et des lèvres humaines !
Or l’hostie est un clair de lune au fond du chœur !

Et tandis que l’encens azure le silence
Et que l’orgue au jubé déroule sa langueur,
Qu’à peine un encensoir mollement se balance,
Tous les benoîts chrétiens dans l’hostie ont cru voir,
— Comme un visage dans la lune qui se lève, —
La face aux cheveux d’or d’un doux jésus qui rêve
Et qui se rend visible à ses amis du soir !

XIII

Dans l’étang d’un grand cœur quand la douleur s’épanche
Comme du soir, et met un tain d’ombre et de nuit
Sous la surface en fleur de cette eau longtemps blanche
Qui, durant le soleil et le bonheur enfui,
N’avait rien reflété que le songe des rives,
Alors l’étang du cœur se colore soudain
D’un mirage agrandi dans le noir des eaux vives
Arbres longs et mouillés d’un nocturne jardin,
Maisons se décalquant, étoiles délayées.
Tout se précise et se nuance maintenant
Dans ces routes de l’eau que le soir a frayées.
Et la douleur qui fait de l’âme un lac stagnant
La remplit de lueurs et de nobles pensées
Qui sont comme, dans l’eau, les branches balancées ;
Et la remplit aussi de grands rêves qui sont
Comme, dans l’eau, les tours se mirant jusqu’au fond.
Or parmi cette eau morte et pourtant animée
Surnage ton visage, ô toi, l’unique aimée !
Et ton visage blanc dans la lune sourit,
La lune de profil, la lune émaciée
— Ô la visionnaire, et la suppliciée ! —
Qui douloureusement dans l’eau froide périt ;
Car la douleur accrue éteint tous les mirages
Et des cygnes, nageant vers la face au halo,
Les cygnes noirs du désespoir, durs et sauvages,
Inexorablement la déchirent dans l’eau !

XIV

Chagrin d’être un sans gloire qui chemine
Dans le grand parc d’octobre délabré,
Chagrin encor de s’être remembré
Le printemps vert que le vent dissémine,
Le vent qui pleure, au loin, comme un tambour
Battant l’appel des anciennes années…
Et l’on se sent, dans l’exil du faubourg,
Les yeux aussi pleins de choses fanées.

Et, bien qu’en la jeunesse encore-on croit
Que son printemps a presque un air d’automne,
Avec l’ennui d’un jet d’eau monotone
Dont la chanson, comme un amour, décroît.
Et, triste à voir le vent froid qui balance
Des fils de la vierge fins et frileux,
On s’imagine en ce parc de silence
Que ces fils blancs entrent dans les cheveux.

XV

Ô neige, toi la douce endormeuse des bruits
Si douce, toi la sœur pensive du silence,
Ô toi l’immaculée en manteau d’indolence
Qui gardes ta pâleur même à travers les nuits,
Douce ! Tu les éteins et tu les atténues
Les tumultes épars, les contours, les rumeurs ;
Ô neige vacillante, on dirait que tu meurs
Loin, tout au loin, dans le vague des avenues !
Et tu meurs d’une mort comme nous l’invoquons,
Une mort blanche et lente et pieuse et sereine,
Une mort pardonnée et dont le calme égrène
Un chapelet de ouate, un rosaire en flocons.

Et c’est la fin : le ciel sous de funèbres toiles
Est trépassé ; voici qu’il croule en flocons lents,
Le ciel croule ; mon cœur se remplit d’astres blancs
Et mon cœur est un grand cimetière d’étoiles !

XVI

La lune dans le ciel nocturne s’étalait
Comme un sein chaste et nu, sein de bonne nourrice
Tendu pour les songeurs de qui c’est le caprice
De boire sa clarté blanche comme du lait.
Et c’est assez pour me nourrir. De quoi me plains-je ?
Surtout que je m’endors sur ce grand sein les soirs
De tristesses et de recommencements noirs…
Et le ciel tout autour a des fraîcheurs de linge.

XVII

À l’heure délicate où comme de l’encens
Le jour se décompose en molles vapeurs bleues,
Va dans l’abandon noir des quartiers finissants,
Va donc, ô toi dont l’âme est la sœur des banlieues,
Toi dont l’âme est morose et souffre au moindre bruit,
À travers le faubourg, comme au hasard construit,
Le faubourg où la ville agonise et s’achève
Dans du brouillard, dans de l’eau morte et dans du rêve…
Et vois ! Tout au lointain parmi des fonds aigris
S’allumer droitement la ligne des lanternes
Mettant leur ganse jaune au long des chemins gris.
Oh ! Lanternes debout sur les horizons ternes !

Survivance de la lumière dans le soir,
Survivance de la jeunesse dans la vie !
Ces lueurs devant toi, sur la route suivie,
— Calices d’or s’ouvrant en dépit du vent noir—
Vois ! C’est tout ce qui reste, en ce doux crépuscule,
Du soleil mort, de ta jeunesse qui recule :
Quelques vagues espoirs de gloires et d’amours,
Quelques vagues clartés dans la pâleur des verres
Que l’avenir, pareil à ces mornes faubourgs,
Te garde en ses mélancoliques réverbères !

XVIII

Des cloches, j’en ai su qui cheminaient sans bruit,
Des cloches pauvres, qui vivaient dans des tourelles
Sordides, et semblaient se lamenter entre elles
De n’avoir de repos ni le jour ni la nuit.
Des cloches de faubourg toussotantes, brisées ;
Des vieilles, eût-on dit, qui dans la fin du jour
Allaient se visiter de l’une à l’autre tour,
Chancelantes, dans leurs robes de bronze usées.

XIX

Les cygnes blancs, dans les canaux des villes mortes,
Parmi l’eau pâle où les vieux murs sont décalqués
Avec des noirs usés d’estampes et d’eaux-fortes,
Les cygnes vont comme du songe entre les quais.
Et le soir, sur les eaux doucement remuées,
Ces cygnes imprévus, venant on ne sait d’où,
Dans un chemin lacté d’astres et de nuées
Mangent des fleurs de lune en allongeant le cou.

Or ces cygnes, ce sont des âmes de naguères
Qui n’ont vécu qu’à peine et renaîtront plus tard,
Poètes s’apprenant aux silences de l’art,
Qui s’épurent encore en ces blancs sanctuaires,
Poètes décédés enfants, sans avoir pu
Fleurir avec des pleurs une gloire et des nimbes,
Âmes qui reprendront leur œuvre interrompu
Et demeurent dans ces canaux comme en des limbes !
Mais les cygnes royaux sentant la mort venir
Se mettront à chanter parmi ces eaux plaintives
Et leur voix presque humaine ira meurtrir les rives
D’un air de commencer plutôt que de finir…

Car dans votre agonie, ô grands oiseaux insignes,
Ce qui chante déjà c’est l’âme s’évadant
D’enfants-poètes qui vont revivre en gardant
Quelque chose de vous, les ancêtres, les cygnes !

XX

Dans l’horizon du soir où le soleil recule
La fumée éphémère et pacifique ondule
Comme une gaze où des prunelles sont cachées ;
Et l’on sent, rien qu’à voir ces brumes détachées,
Un douloureux regret de ciel et de voyage,
Car la blanche fumée est la sœur du nuage
Et va vers les lointains où se mêlent en rêve
L’odeur fanée et la musique qui s’achève.
Et la fumée entraîne en ses molles spirales
L’âme s’exténuant des cloches vespérales
Qui s’éteint avec elle en très lente agonie ;
Et tout le triste doux d’une chose finie
Et tout le triste doux d’une chose en allée
Subsiste après ce bleu de vapeur exhalée
Comme si la fumée, on savait qu’elle porte
Un linceul impalpable à quelque étoile morte !

XXI

Très défuntes sont les maisons patriciennes
Et très dorénavant closes dans du silence
Parmi des quartiers froids, en des villes anciennes,
Où les pignons, pris d’une inerte somnolence,
Ne voient plus rien de grand, dans le soir diaphane,
Qui descende sur eux du soleil qui se fane ;
Et, pour fleurir le deuil de ces vieilles demeures
Qui sont les tombeaux noirs des choses disparues,
Seul le carillon lent sème tous les quarts d’heures
Ses lourdes fleurs de fer dans le vide des rues !

XXII

Les canaux somnolents entre les quais de pierre
Songent, entre les quais rugueux, comme en exil,
Sans paysage clair qui se renverse au fil
De l’eau qui rêve, — ainsi s’isole une âme fière, —
L’âme de l’eau captive entre les quais dormants
Où le ciel se transpose en pensive nuance
Dont la douceur à du silence se fiance.
Quelques nuages seuls cheminent par moments
Dans les canaux muets aux eaux inanimées
Qui semblent des miroirs réflétant des fumées.

Puis le ciel s’unifie, incolore et profond,
Et les pâles canaux entre leurs quais de pierre
Sont sans mirage, —ainsi dédaigne une âme fière, —
Et tout passage d’aile en leur cristal se fond ;
Plus rien n’entre parmi leurs eaux coagulées
Dont la blancheur ressemble à des vitres gelées
Derrière qui l’on voit, dans le triste du soir,
L’âme de l’eau, captive au fond, qui persévère
À ne rien regretter du monde en son lit noir
Et qui semble dormir dans des chambres de verre !

XXIII

Mon rêve s’en retourne en souvenirs tranquilles
Vers votre humilité, vieilles petites villes,
Villes de mon passé, villes élégiaques,
Si dolentes les soirs de noël et de pâques,
Villes aux noms si doux : Audenarde, Malines,
Pieuses, qui priez comme des ursulines
En rythmant des avé sur les carillons tristes !
Oh ! Villes de couvents, villes de catéchistes,
Avec la sainte odeur des encens et des cires,
Villes s’assoupissant, si doucement martyres

De n’avoir pas été suffisamment aimées,
Qui, dégageant le gris mourant de leurs fumées
Comme une plainte d’âme exténuée et vierge,
Agonisent dans le brouillard qui les submerge.
Ensommeillement doux de mes villes natales
Que, le soir, je retrouve en des marches mentales ;
Mais, le long des vieux quais, ô mon rêve, où tu erres,
Hélas ! Tu reconnais des maisons mortuaires
Que dénoncent, jusqu’à l’obit, parmi la brume,
Ce cérémonial d’une antique coutume :
Un nœud de crêpe noir qui flotte sur les portes ;
On dirait des oiseaux cloués, des ailes mortes…
Puis, sur les volets clos, une grande lanterne
Pend, de qui la lueur si grelottante et terne
Brûle, en forme de cœur, dans la prison du verre.
C’est comme de la vie encor qui persévère
Et l’on croirait que l’âme ancienne est là qui pleure
Et guette pour rentrer un peu dans sa demeure !

XXIV

En province, dans la langueur matutinale
Tinte le carillon, tinte dans la douceur
De l’aube qui regarde avec des yeux de sœur,
Tinte le carillon, —et sa musique pâle
S’effeuille fleur à fleur sur les toits d’alentour,
Et sur les escaliers des pignons noirs s’effeuille
Comme un bouquet de sons mouillés que le vent cueille :
Musique du matin qui tombe de la tour,
Qui tombe de très loin en guirlandes fanées,
Qui tombe de naguère en invisibles lis,
En pétales si lents, si froids et si pâlis
Qu’ils semblent s’effeuiller du front mort des années.

XXV

La ville est morte, morte, irréparablement !
D’une lente anémie et d’un secret tourment,
Est morte jour à jour de l’ennui d’être seule…
Petite ville éteinte et de l’autre temps qui
Conserve on ne sait quoi de vierge et d’alangui
Et semble encor dormir tandis qu’on l’enlinceule ;
Car voici qu’à présent, pour embaumer sa mort,
Les canaux, pareils à des étoffes tramées
Dont les points d’or du gaz ont faufilé le bord,
Et le frêle tissu des flottantes fumées
S’enroulent en formant des bandelettes d’eau
Et de brouillard, autour de la pâle endormie
— Tel le cadavre emmailloté d’une momie
Et la lune à son front ajoute un clair bandeau !

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Georges RODENBACH

Portait de Georges RODENBACH

Georges Rodenbach (né le 16 juillet 1855 à Tournai et mort le 25 décembre 1898 à Paris) était un poète symboliste et un romancier belge de la fin du XIXe siècle. Issu d’une famille bourgeoise d’origine allemande – son père, fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, est vérificateur des poids et mesures ;... [Lire la suite]

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