Poème 'Les Morts' de Émile VERHAEREN dans 'Les Flammes Hautes'

Les Morts

Émile VERHAEREN
Recueil : "Les Flammes Hautes"

O morts ! dans vos tombeaux vous dormez solitaires,
Et vous ne portez plus le fardeau des misères
Du monde où nous vivons.
Pour vous le ciel n’a plus d’étoiles ni d’orages,
Le printemps, de parfums, l’horizon, de nuages,
Le soleil, de rayons.

Immobiles et froids dans la fosse profonde,
Vous ne demandez pas si les échos du monde
Sont tristes ou joyeux ;
Car vous n’entendez plus les vains discours des hommes,
Qui flétrissent le coeur et qui font que nous sommes
Méchants et malheureux.

Le vent de la douleur, le souffle de l’envie,
Ne vient plus dessécher, comme au jour de la vie,
La moelle de vos os ;
Et vous trouvez ce bien au fond du cimetière,
Que cherche vainement notre existence entière,
Vous trouvez le repos.

Tandis que nous allons, pleins de tristes pensées,
Qui tiennent tout le jour nos âmes oppressées,
Seuls et silencieux,
Vous écoutez chanter les voix du sanctuaire
Qui vous viennent d’en haut et passent sur la terre
Pour remonter aux cieux.

Vous ne demandez rien à la foule qui passe,
Sans donner seulement aux tombeaux qu’elle efface
Une larme, un soupir;
Vous ne demandez rien à la brise qui jette
Son haleine embaumée à la tombe muette,
Rien, rien qu’un souvenir.

Toutes les voluptés où notre âme se mêle,
Ne valent pas pour vous un souvenir fidèle,
Cette aumône du coeur,
Qui s’en vient réchauffer votre froide poussière,
Et porte votre nom, gardé par la prière,
Au trône du Seigneur.

Hélas ! en souvenir que l’amitié vous donne,
Dans le coeur, meurt avant que le corps n’abandonne
Ses vêtements de deuil,
Et l’oubli des vivants, pesant sur votre tombe,
Sur vos os décharnés plus lourdement retombe
Que le plomb du cercueil !

Notre coeur égoïste au présent seul se livre,
Et ne voit plus en vous que les feuillets d’un livre
Que l’on a déjà lus ;
Car il ne sait aimer dans sa joie ou sa peine
Que ceux qui serviront son orgueil ou sa haine:
Les morts ne servent plus.

A nos ambitions, à nos plaisirs futiles,
O cadavres poudreux vous êtes inutiles !
Nous vous donnons l’oubli.
Que nous importe à nous ce monde de souffrance
Qui gémit au-delà du mur lugubre, immense
Par la mort établi ?

On dit que souffrant trop de notre ingratitude,
Vous quittez quelquefois la froide solitude,
Où nous vous délaissons ;
Et que vous paraissez au milieu des ténèbres
En laissant échapper de vos bouches funèbres
De lamentables sons.

Tristes, pleurantes ombres,
Qui dans les forêts sombres,
Montrez vos blancs manteaux,
Et jetez cette plainte
Qu’on écoute avec crainte
Gémir dans les roseaux ;

O lumières errantes !
Flammes étincelantes,
Qu’on aperçoit la nuit
Dans la vallée humide,
Où la brise rapide
Vous promène sans bruit ;

Voix lentes et plaintives,
Qu’on entend sur les rives
Quand les ombres du soir
Épaississant leur voile
Font briller chaque étoile
Comme un riche ostensoir ;

Clameur mystérieuse,
Que la mer furieuse
Nous jette avec le vent,
Et dont l’écho sonore
Va retentir encore
Dans le sable mouvant :

Clameur, ombres et flammes,
Êtes-vous donc les âmes
De ceux que le tombeau,
Comme un gardien fidèle,
Pour la nuit éternelle
Retient dans son réseau ?

En quittant votre bière,
Cherchez-vous sur la terre
Le pardon d’un mortel ?
Demandez-vous la voie
Où la prière envoie
Tous ceux qu’attend le ciel ?

Quand le doux rossignol a quitté les bocages,
Quand le ciel gris d’automne, amassant ses nuages,
Prépare le linceul que l’hiver doit jeter
Sur les champs refroidis, il est un jour austère,
Où nos coeurs, oubliant les vains soins de la terre,
Sur ceux qui ne sont plus aiment à méditer.

C’est le jour où les morts abandonnant leurs tombes,
Comme on voit s’envoler de joyeuses colombes,
S’échappent un instant de leurs froides prisons ;
En nous apparaissant, ils n’ont rien qui repousse ;
Leur aspect est rêveur et leur figure est douce,
Et leur oeil fixe et creux n’a pas de trahisons.

Quand ils viennent ainsi, quand leur regard contemple
La foule qui pour eux implore dans le temple
La clémence du ciel, un éclair de bonheur,
Pareil au pur rayon qui brille sur l’opale,
Vient errer un instant sur leur front calme et pâle
Et dans leur coeur glacé verse un peu de chaleur.

Tous les élus du ciel, toutes les âmes saintes,
Qui portent leur fardeau sans murmure et sans plaintes
Et marchent tout le jour sous le regard de Dieu,
Dorment toute la nuit sous la garde des anges,
Sans que leur oeil troublé de visions étranges
Aperçoive en rêvant des abîmes de feu ;

Tous ceux dont le coeur pur n’écoute sur la terre
Que les échos du ciel, qui rendent moins amère
La douloureuse voie où l’homme doit marcher,
Et, des biens d’ici-bas reconnaissant le vide,
Déroulent leur vertu comme un tapis splendide,
Et marchent sur le mal sans jamais le toucher;

Quand les hôtes plaintifs de la cité pleurante,
Qu’en un rêve sublime entrevit le vieux Dante,
Paraissent parmi nous en ce jour solennel,
Ce n’est que pour ceux-là. Seuls ils peuvent entendre
Les secrets de la tombe. Eux seuls savent comprendre
Ces pâles mendiants qui demandent le ciel.

Les cantiques sacrés du barde de Solyme,
Accompagnant de Job la tristesse sublime,
Au fond du sanctuaire éclatent en sanglots ;
Et le son de l’airain, plein de sombres alarmes,
Jette son glas funèbre et demande des larmes
Pour les spectres errants, nombreux comme les flots.

Donnez donc en ce jour, où l’église pleurante,
Fait entendre pour eux une plainte touchante,
Pour calmer vos regrets, peut-être vos remords,
Donnez, du souvenir ressuscitant la flamme,
Une fleur à la tombe, une prière à l’âme,
Ces deux parfums du ciel qui consolent les morts.

Priez pour vos amis, priez pour votre mère,
Qui vous fit d’heureux jours dans cette vie amère,
Pour les parts de vos coeurs dormant dans les tombeaux.
Hélas ! tous ces objets de vos jeunes tendresses
Dans leur étroit cercueil n’ont plus d’autres caresses
Que les baisers du ver qui dévore leurs os.

Priez surtout pour l’âme à votre amour ravie,
Qui courant avec vous les hasards de la vie,
Pour vous de l’éternel répudia la loi.
Priez, pour que jamais son ombre vengeresse
Ne vienne crier de sa voix en détresse:
Pourquoi ne pas prier quand je souffre pour toi ?

Priez pour l’exilé, qui, loin de sa patrie,
Expira sans entendre une parole amie ;
Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,
Personne ne viendra donner une prière,
L’aumône d’une larme à la tombe étrangère !
Qui pense à l’inconnu qui sous la terre dort ?

Priez encor pour ceux dont les âmes blessées,
Ici-bas n’ont connu que les sombres pensées
Qui font les jours sans joie et les nuits sans sommeil ;
Pour ceux qui, chaque soir, bénissant l’existence,
N’ont trouvé, le matin, au lieu de l’espérance,
A leurs rêves dorés qu’un horrible réveil.

Ah ! pour ces parias de la famille humaine,
Qui, lourdement chargés de leur fardeau de peine,
Ont monté jusqu’au bout l’échelle de douleur,
Que votre coeur touché vienne donner l’obole
D’un pieux souvenir, d’une sainte parole,
Qui découvre à leurs yeux la face du Seigneur.

Apportez ce tribut de prière et de larmes,
Afin qu’en ce moment terrible et plein d’alarmes,
Où de vos jours le terme enfin sera venu,
Votre nom, répété par la reconnaissance,
De ceux dont vous aurez abrégé la souffrance,
En arrivant là haut, ne soit pas inconnu.

Et prenant ce tribut, un ange aux blanches ailes,
Avant de le porter aux sphères éternelles,
Le dépose un instant sur les tombeaux amis ;
Et les mourantes fleurs du sombre cimetière,
Se ranimant soudain au vent de la prière,
Versent tous leurs parfums sur les morts endormis.

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Émile VERHAEREN

Portait de Émile VERHAEREN

Émile Adolphe Gustave Verhaeren, né à Saint-Amand dans la province d’Anvers, Belgique, le 21 mai 1855 et mort à Rouen le 27 novembre 1916, est un poète belge flamand, d’expression française. Dans ses poèmes influencés par le symbolisme, où il pratique le vers libre, sa conscience sociale lui fait évoquer les grandes villes... [Lire la suite]

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