Poème 'Héléna – Chant II – Le Navire' de Alfred de VIGNY

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Héléna – Chant II – Le Navire

Alfred de VIGNY

O terre de Cécrops ! terre où règnent un souffle divin et des génies amis des hommes !
(Les Martyrs, Chateaubriand.)

Au cœur privé d’amour, c’est bien peu que la gloire.
Si de quelque bonheur rayonne la victoire,
Soit pour les grands guerriers, soit à ceux dont la voix
Éclaire les mortels ou leur dicte des lois,
N’est-ce point qu’en secret, chaque pas de leur vie
Retentit dans une âme invisible et ravie
Comme au sein d’un écho qui des sons éclatants
S’empare en sa retraite et les redit longtemps ?
Ainsi des chevaliers la race simple et brave
Au servage d’amour rangeait sa gloire esclave ;
Ainsi de la beauté les secrètes faveurs
Élevèrent aux Cieux les poètes rêveurs ;

Ainsi souvent, dit-on, le bonheur d’un empire
Aux peuples, par les rois, descendit d’un sourire.

Il s’est trouvé parfois, comme pour faire voir
Que du bonheur en nous est encor le pouvoir,
Deux âmes, s’élevant sur les plaines du monde,
Toujours l’une pour l’autre existence féconde,
Puissantes à sentir avec un feu pareil,
Double et brûlant rayon né d’un même soleil,
Vivant comme un seul être, intime et pur mélange,
Semblables dans leur vol aux deux ailes d’un ange,
Ou telles que des nuits les jumeaux radieux
D’un fraternel éclat illuminent les cieux.
Si l’homme a séparé leur ardeur mutuelle,
C’est alors que l’on voit et rapide et fidèle
Chacune, de la foule écartant l’épaisseur,
Traverser l’Univers et voler à sa sœur.

Belle Scio, la nuit cache ta blanche ville,
De tout corsaire Grec mystérieux asile ;
Mais il faut se hâter, de peur que le matin
Ne montre tes apprêts au Musulman lointain.
Tandis qu’au saint discours de leur vieux Patriarche,
Comme Israël jadis à l’approche de l’Arche,
Ainsi qu’un homme seul ce peuple se levait,
Solitaire au rivage un des Grecs se trouvait,
Triste, et cherchant au loin sur cette mer connue,
Si d’Athène à ces bords quelque voile est venue
Parmi tous ces vaisseaux qui d’un furtif abord
Du flot bleu de la rade avaient touché le bord.
Chaque nef y trouvait ses compagnes fidèles :
C’est ainsi qu’en hiver, les noires hirondelles
Au bord d’un lac choisi par le léger conseil,
Prêtes à s’élancer pour suivre leur soleil,
Et saluant de loin la rive hospitalière,
Préparent à grands cris leur aile aventurière.
Mais rien ne paraît plus, que la lune qui dort
Sur des flots mélangés et de saphir et d’or :
Il n’y voit s’élever que les montagnes sombres,
Les colonnes de marbre et les lointaines ombres

Des îles du couchant, dont l’aspect sérieux
S’oppose au doux sourire et des eaux et des cieux.
« Ô faites-moi mourir ou donnez-moi des ailes !
Criait-il ; aux dangers nous serons infidèles :
Le sang versé peut-être accuse ce retard.
L’ancre de nos vaisseaux se lèvera trop tard. »
Ainsi disait sa voix ; mais une voix sacrée
Ajoutait dans son cœur : « Attends, vierge adorée,
Héléna, mon espoir, avant que le soleil
Des portiques d’Athène ait doré le réveil,
Avant qu’au Minaret, des profanes prières
L’Iman ait par trois fois annoncé les dernières,
Ma main qui sur ta main ressaisira ses droits,
Sur le seuil de ta porte aura planté la Croix.
Suspends de tes beaux yeux les larmes répandues
Et tes dévotes nuits à prier assidues :
C’est à moi de veiller sur tes jours précieux,
De conquérir ta main et la faveur des Cieux.
Bientôt lorsque la paix couronnant notre épée
Rajeunira les champs de la Grèce usurpée,
Quand nos bras affranchis sauront tous appuyer
La sainteté des mœurs et l’honneur du foyer,

Alors on nous verra tous deux, ma fiancée,
Traverser lentement une foule empressée,
Devant nous les danseurs et le flambeau sacré ;
Puis du voile de feu son front sera paré,
Et les Grecs s’écrieront : ‹ Voyez, c’est la plus belle,
C’est la belle Héléna qui, pieuse et fidèle,
Pour sa patrie et Dieu, sacrifiant son cœur,
Devait périr, ou vivre avec Mora vainqueur !
Et le voici : c’est lui dont la main vengeresse
Brisa le premier nœud des chaînes de la Grèce,
Et pliant sous sa loi les corsaires domptés,
Apprit à leurs vaisseaux des flots inusités. › »
Ainsi loin de la foule émue et turbulente,
Auprès de cette mer à la vague indolente,
Rêvait le jeune Grec, et son front incliné
De cheveux blonds flottants pâlissait couronné.
Tel, loin des pins noircis qu’ébranle un sombre orage,
Sur une onde voisine où tremble son image,
Un saule retiré courbant ses longs rameaux,
Pleure et du fleuve ami trouble les belles eaux.

Mais le cri du départ succède à la prière ;
D’innombrables flambeaux que voile la poussière,
Retournent aux vaisseaux ; il y marche à grands pas ;
Changeant sa rêverie en l’espoir des combats,
Tandis que l’ancre lourde en criant se retire,
Sur le pont balancé du plus léger navire,
Il s’élance joyeux comme le cerf des bois,
Qui de sa blanche biche entend bramer la voix,
Et prompt au cri plaintif de sa timide amante
Saute d’un large bond la cascade écumante.
La voile est déployée à recevoir le vent,
Et les regards d’adieu vers le mont s’élevant,
Ont vu près d’un feu blanc dont l’île se décore,
Le vieux moine, et sa Croix qui les bénit encore.

On partait, on voguait, lorsqu’un timide esquif,
Comme aux bras de sa mère accourt l’enfant craintif,
Au milieu de la flotte en silence se glisse.
« — Êtes-vous Grecs ? Venez, que l’Ottoman périsse !

On se bat dans Athène. Une femme est ici
Qui vous demande asile, et pleure. La voici. »
On voit deux matelots puis une jeune fille ;
Ils montent sur le bord, une lumière y brille,
Un cri part : « Héléna ! » Mais les yeux d’un amant
Pouvaient seuls le savoir ; pâle d’étonnement
Lui-même a reculé, croyant voir lui sourire
Le fantôme égaré d’une jeune martyre.
Il semblait que la mort eût déjà disposé
De ce teint de seize ans par des pleurs arrosé ;
Sa bouche était bleuâtre, entr’ouverte et tremblante ;
Son sein, sous une robe en désordre et sanglante,
Se gonflait de soupirs et battait agité
Comme un flot blanc des mers par le vent tourmenté.
Un voile déchiré tombant des tresses blondes
Qu’entraînait à ses pieds l’humide poids des ondes,
Ne savait pas cacher dans ses mobiles plis
Le sang qui rougissait ses épaules de lis.
Serrant un crucifix dans ses mains réunies,
Comme un dernier trésor pour les vierges bannies,
Sur ses traits n’était pas la crainte ou l’amitié ;
Elle n’implorait point une indigne pitié,

Mais, fière, elle semblait chercher dans sa pensée
Ce qui vengerait mieux une femme offensée,
Et demander au Dieu d’amour et de douleur
Des forces pour lutter contre elle et le malheur.
Le jeune Grec disait : « Parlez, ma bien-aimée,
Votre voix à ma voix est-elle inanimée ?
Vous repoussez ce bras, ce cœur où pour toujours
Se doivent confier et s’appuyer vos jours ?
Vous le voulez ? eh bien ! je le veux, que ma bouche
S’éloigne de vos mains, et jamais ne les touche ;
Non, ne m’approchez pas, s’il le faut ; mais du moins,
Héléna, parlez-moi, nous sommes sans témoins ;
Voyez, tous les soldats ont connu ma pensée,
Ils n’ont fait que vous voir, la poupe est délaissée.
Ce voyage et la nuit auront un même cours,
Usons d’un temps sacré propice à nos discours,
C’est le dernier peut-être. O ! dites, mon amie ?
Pourquoi pas dans Athène à cette heure endormie ?
Et pourquoi dans ces lieux ? et comment ? et pourquoi
Ce désordre et vos yeux qui s’éloignent de moi ? »

Ainsi disait Mora ; mais la jeune exilée
À des propos d’amour n’était point rappelée ;
Même de chaque mot semblait naître un chagrin ;
Car, appuyant alors sa tête dans sa main,
Elle pleura long-temps. On l’entendait dans l’ombre
Comme on entend, le soir, dans le fond d’un bois sombre
Murmurer une source en un lit inconnu.
Cherchant quelque discours de son cœur bien venu,
Son ami, qui croyait dissiper sa tristesse,
Regarda vers la mer, et parla de la Grèce,
Lorsque tombe la feuille et s’abrège le jour,
Et qu’un jeune homme éteint se meurt, et meurt d’amour,
Il ne goûte plus rien des choses de la terre :
Son œil découragé, que la faiblesse altère,
Se tourne lentement vers le Ciel déjà gris,
Et sur la feuille jaune et les gazons flétris ;
Il rit d’un rire amer au deuil de la nature,
Et sous chaque arbrisseau place sa sépulture ;
Sa mère alors toujours sur le lit douloureux
Courbée, et s’efforçant à des regards heureux,
Lui dit sa santé belle, et vante l’espérance
Qui n’est pas dans son cœur, lui dit les jeux d’enfance,

Et la gloire, et l’étude, et les fleurs du beau temps,
Et ce soleil ami qui revient au printemps.

Les navires penchés volaient sur l’eau dorée
Comme de cygnes blancs une troupe égarée
Qui cherche l’air natal et le lac paternel.
Le spectacle des mers est grand et solennel ;
Ce mobile désert, bruyant et monotone,
Attriste la pensée encor plus qu’il n’étonne ;
Et l’homme, entre le Ciel et les ondes jeté,
Se plaint d’être si peu devant l’immensité.
Ce fut surtout alors que cette mer antique
Aux Grecs silencieux apparut magnifique.
La nuit, cachant les bords, ne montrait à leurs yeux
Que les tombeaux épars et les temples des dieux,
Qui brillant tour à tour au sein des îles sombres,
Escortaient les vaisseaux, comme de blanches ombres,
En leur parlant toujours et de la liberté,
Et d’amour et de gloire, et d’immortalité.

Alors Mora, semblable aux antiques Rapsodes
Qui chantaient sur les flots d’harmonieuses odes,
Enflamma ses discours de ce feu précieux
Que conservent aux Grecs l’amour et leurs beaux cieux :
« Ô regarde, Héléna ! que ta tête affligée
Se soulève un moment pour voir la mer Égée ;
Ô respirons cet air ! c’est l’air de nos aïeux,
L’air de la liberté qui fait les demi-dieux ;
La rose et le laurier qui l’embaument sans cesse,
De victoire et de paix lui portent la promesse,
Et ses beaux champs captifs qui nous sont destinés
Ont encor dans leur sein des germes fortunés ;
Le soleil affranchi va tous les faire éclore.
Vois ces îles : c’étaient les corbeilles de Flore ;
Rien n’y fut sérieux, pas même les malheurs ;
Les villes de ces bords avaient des noms de fleurs ;
Et, comme le parfum qui survit à la rose,
Autour des murs tombés leur souvenir repose.
Là, sous ces oliviers au feuillage tremblant,
Un autel de Vénus lavait son marbre blanc ;
Vois cet astre si pur dont la nuit se décore
Dans ce ciel amoureux, c’est Cythérée encore :
Par nos riants

aïeux ce ciel est enchanté,
Son plus beau feu reçut le nom de la beauté,
La beauté leur déesse. Âme de la nature,
Disaient-ils, l’univers roule dans sa ceinture :
Elle vient, le vent tombe et la terre fleurit ;
La mer sous ses pieds blancs s’apaise et lui sourit.
Mensonges gracieux, religion charmante
Que rêve encor l’amant auprès de son amante ! »

Quand un lis parfumé qu’arrose l’Ilissus
De son beau vêtement courbe les blancs tissus,
Sous l’injure des vents et de la lourde pluie,
S’il advient qu’un rayon pour un moment l’essuie.
Son front alors s’élève, et, fier dans son réveil,
Entr’ouvre un sein humide et cherche son soleil ;
Mais l’eau qui l’a flétri, prolongeant son supplice,
Tombe encor lentement des bords de son calice.
Héléna releva son front et ses beaux yeux,
Les égara long-temps sur la mer et les cieux :

Ses pleurs avaient cessé, mais non pas sa tristesse.
D’un rire dédaigneux : « C’est donc une autre Grèce,
Dit-elle, où vous voyez des temples et des fleurs ?
Moi, je vois des tombeaux brisés par des malheurs.
— Eh quoi ! derrière nous, vois-tu pas, mon amie,
Telle qu’une Sirène en ses flots endormie,
Lesbos au blanc rivage, où l’on dit qu’autrefois
Les premiers chants humains mesurèrent les voix ?
Une vague y jeta comme un divin trophée
La tête harmonieuse et la lyre d’Orphée ;
Avec le même flot, la Mélodie alors
Aborda : tous les sons connurent les accords ;
Philomèle en ces lieux gémissait plus savante.
Fière de ses enfants, cette île encor se vante
Des pleurs mélodieux et des tristes concerts
Qu’à leur mort soupiraient les Muses dans les airs. »
Mais Héléna disait, en secouant sa tête
Et ses cheveux flottants : « Votre bouche s’arrête ;
Vous craignez ma tristesse et ne me dites pas
Sapho, son abandon, sa lyre et son trépas.
Elle était comme moi, jeune, faible, amoureuse ;
Je vais mourir aussi, mais bien plus malheureuse !

Tu ne peux pas mourir, puisque je combattrai.
— Oui, vous serez vainqueur, et pourtant je mourrai !
Que les vents sont tardifs ! Quel est donc ce rivage ?
— Héléna, détournons un lugubre présage.
Bientôt nous abordons : ne vois-tu pas déjà
La flottante Délos, qu’Apollon protégea ?
Paros au marbre pur, sous le ciseau docile ?
Scyros ou bel enfant se travestit Achille ?
Vers le nord c’est Zéa qui s’élève à nos yeux,
Vois l’Attique : à présent reconnais-tu tes cieux ? »

Héléna se leva : « Lune mélancolique,
Dit-elle, ô montre-moi les rives de l’Attique !
Que tes chastes rayons dorant ses bois anciens,
L’éclairent à mes yeux sans m’éclairer aux siens !
Ô Grèce, je t’aimais comme on aime sa mère !
Que ce vent conducteur qui rase l’onde amère,
Emporte mon adieu que tu n’entendras pas,
Jusqu’aux lauriers amis de mes plus jeunes pas,

De mes pas curieux. Lorsque seule, égarée,
Sous un pudique voile, aux rives du Pirée
J’allais, de Thémistocle invoquant le tombeau,
Rêver un jeune époux, fidèle, illustre et beau,
Couple fier et joyeux, de nos temples antiques
Nous aurions d’un pas libre admiré les portiques ;
Mes destins bienheureux ne seraient plus rêvés,
Et sur les murs deux noms auraient été gravés ;
Mon sein aurait connu les douceurs maternelles,
Et, comme sur l’oiseau sa mère étend ses ailes,
J’eusse élevé les jours d’un jeune Athénien,
Libre dès le berceau, dès le berceau chrétien.
Mais d’où me vient encor ce regret de la vie ?
Ma part dans ces trésors m’est à jamais ravie :
Comment autour de moi se viennent-ils offrir ?
Devrait-elle y penser, celle qui va mourir ?
Hélas ! je suis semblable à la jeune novice
Qui change en voile noir et les fleurs, son délice,
Et les bijoux du monde, et, prête à les quitter,
Les touche et les admire avant de les jeter.
Des maux non mérités je me suis étonnée,
Et je n’ai pas compris d’abord ma destinée :

Car j’ai des ennemis, je demande le sang,
Je pleure, et cependant mon cœur est innocent,
Mon cœur est innocent, et je suis criminelle. »
Et puis sa voix s’éteint, et sa lèvre décèle
Ce murmure sans bruit par le vent emporté ;
« Et j’unis l’infamie avec la pureté ! »

D’abord le jeune Grec, d’une oreille ravie
Écoutait ces accents de bonheur et de vie.
À genoux devant elle, il admirait ses yeux,
Humides, languissants et tournés vers les Cieux ;
Immobile, attentif, il laissait fuir à peine
De sa bouche entr’ouverte une brûlante haleine ;
Il la voyait renaître : oubliant de souffrir,
Dans son heureuse extase il eût voulu mourir.
Mais lorsqu’il entendit sa mobile pensée
Redescendre à se plaindre, il la dit insensée :
Prenant ses blanches mains qu’il arrosait de pleurs,
Habile à détourner le cours de ses douleurs,

Il dit : « Hélas ! ton âme est comme la colombe
Qui monte vers le Ciel, puis gémit et retombe.
Que n’as-tu poursuivi tes discours gracieux ?
Je voyais l’avenir passer devant mes yeux.
Chasse le repentir, l’inquiétude amère,
L’époux fait pardonner d’avoir quitté la mère,
Qu’as-tu fait, dis-le-moi, de la noble fierté
Qui soulevait ton cœur au nom de liberté ?
Tu t’endors aux chagrins de quelque vain scrupule,
Quand mon vaisseau t’emporte à la terre d’Hercule ! »

Des longs pleurs d’Héléna par torrents échappés,
Il sentit ses cheveux longtemps encor trempés ;
Mais honteuse, bientôt elle éleva la tête,
Et l’on revit briller sur sa bouche muette,
Au travers de ses pleurs, un sourire vermeil,
Comme à travers la pluie un rayon de soleil.
Son regard s’allumait comme une double étoile :
Sa main rapide enlève et jette aux flots son voile ;

Elle tremble et rougit : va-t-elle raconter
Les secrets de son cœur qu’elle ne peut dompter ?
« J’avais baissé les yeux en implorant le glaive ;
J’ai trouvé le vengeur, ma tête se relève,
Dit-elle : ô donnez-moi ce luth ionien,
Nul amour pour les chants ne fut égal au mien.
Se mesurant en chœur, que vos voix cadencées
Suivent le mouvement des poupes balancées.
Ô jeunes Grecs ! chantons ; que la nuit et ces bords
Retentissent émus de nos derniers accords :
Les accords précédaient les combats de nos pères ;
Et nous, n’avons-nous pas nos trois Muses sévères,
La Douleur et la Mort toujours devant nos yeux,
Et la Vengeance aussi, la volupté des Dieux ? »

LE CHŒUR DES GRECS

Ô jeune fiancée ! ô belle fugitive !
Les guerriers vont répondre à la Vierge plaintive ;
Le dur marin sourit à la faible beauté,
Et son bras est vainqueur quand sa voix a chanté.

HÉLÉNA

Regardez, c’est la Grèce ; ô regardez ! c’est elle !
Salut, reine des Arts ! Salut, Grèce immortelle !
Le monde est amoureux de ta pourpre en lambeaux,
Et l’or des nations s’arrache tes tombeaux.

Ô fille du Soleil ! la Force et le Génie
Ont couronné ton front de gloire et d’harmonie.
Les générations avec ton souvenir
Grandissent ; ton passé règle leur avenir.

Les peuples froids du Nord, souvent pleins de ta gloire,
De leur propres aïeux ont perdu la mémoire ;
Et quand, las d’un triomphe, il dort dans son repos,
Le cœur des Francs palpite au nom de tes héros.

Ô terre de Pallas ! contrée au doux langage !
Ton front ouvert sept fois sept fois fit naître un sage.
Leur génie en grands mots dans les temps s’est inscrit ;
Et Socrate mourant devina Jésus-Christ.

LE CHŒUR

Ô

vous, de qui la voile est proche de nos voiles,
Vaisseaux Helléniens, oubliez les étoiles !
Approchez, écoutez la Vierge aux sons touchants :
La Grèce, notre mère, est belle dans ses chants.

HÉLÉNA

O fils des héros d’Homère !
Des temps vous êtes exclus ;
Telle n’est plus votre mère,
Et vos pères ne sont plus.
Chez nous l’Asie indolente
S’endort superbe et sanglante,
Et tranquilles sous ses yeux,
Les esclaves de l’esclave
Regardent la mer qui lave
L’urne vide des aïeux.

LE CHŒUR

Mais la nuit aura vu ces eaux moins malheureuses
Laver avec amour nos poupes généreuses ;
Et ces tombes sans morts, veuves de nos parents,
Regorgeront demain des os des nos tyrans.

HÉLÉNA

Non, des Ajax et des Achilles
Vous n’avez gardé que le nom :
Vos vaisseaux se cachent aux îles
Que cachaient ceux d’Agamemnon
Mahomet règne dans nos villes,
Se baigne dans les Thermopyles,
Chaudes encor d’un sang pieux ;
Son croissant dans l’air se balance…
Diomède a brisé sa lance :
On n’ose plus frapper les dieux.

LE CHŒUR

L’aube de sang viendra, vous verrez qui nous sommes :
Vos chants n’oseront plus redemander des hommes.
Compagnon mutilé de la mort de Riga
Et pirate sans fers, fugitif de Parga,
Le marin, rude enfant de l’île,
Loin de ses bords chéris flotte sans l’oublier ;
Il sait combattre comme Achille,
Et son bras est sans bouclier.

HÉLÉNA

Ô nous pourrions déjà les entendre crier !
Ces filles, ces enfants, innocentes victimes ;
Vos ennemis riants les foulent sous leurs pas,
Et leur dernier soupir s’étonne de ces crimes
Que leur âge ne savait pas.

Vous avez évité ces horribles trépas,
Vous, sœurs de mon destin, plus heureuses compagnes
Votre pudeur tremblante a fui dans les montagnes ;

Appelant de leurs mains et plaignant Héléna,
Leur troupe poursuivie arrive à Colona ;
Puis sur le cap vengeur, l’une à l’autre enlacée
Chanta d’une voix ferme, exempte de sanglots,
Et leur hymne de mort, sur le mont commencée,
S’éteignit dans les flots.

LE CHŒUR

Ô tardive vengeance ! ô vengeance sacrée !
Par trois cents ans captifs sans espoir implorée,
As-tu rempli ta coupe avec ces flots de sang ?
Quand la verseras-tu sur eux ?

HÉLÉNA

Elle descend.
Voyez-vous sur les monts ces feux patriotiques
S’agiter aux sommets de leurs croupes antiques ?
Et Colone, et l’Hymète, et le Poecile altier,
Que l’olivier brûlant éclaire tout entier ?

Comme aux fils de Léda la flamme est sur leur tête ;
Les Grecs les ont parés pour quelque grande fête ;
C’est celle de la Grèce et de la liberté ;
Le signal de nos feux à leurs yeux est porté.

Quittez vos trônes d’or, Nations de la terre,
Entourez-vous et dépouillez le deuil ;
Votre sœur soulève la pierre
Qui la couvrait dans son cercueil.
À la fois pâle, faible et fière,
Ses deux mains implorent vos mains ;
Ses yeux, que du sépulcre aveugle la poussière,
Vers ses anciens lauriers demandent leurs chemins.
La victoire la rendra belle ;
Tendez-lui de vos bras les secours belliqueux,
Les Dieux combattaient avec elle ;
Êtes-vous donc plus grandes qu’eux ?
Du moins contre la Grèce, ô n’ayez point de haine !
Encouragez-la dans l’arène ;
Par des cris fraternels secondez ses efforts ;
Et, comme autrefois Rome en leur sanglante lutte,

De ses gladiateurs jugeait de loin la chute,
Que vos oisives mains applaudissent nos morts.

———-

Elle disait. Ses bras, sa tête prophétique
Se penchaient sur les eaux et tendaient vers l’Attique.
En foule rassemblés, remplis d’étonnement,
Quand pâle, enveloppée en son blanc vêtement,
Elle s’élevait seule au sein de l’ombre noire,
Les Grecs se rappelaient ces images d’ivoire
Qu’aux poupes des vaisseaux consacraient leurs aïeux,
Pour les mieux assurer de la faveur des Dieux.


FIN DU CHANT SECOND.

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Alfred de VIGNY

Portait de Alfred de VIGNY

Alfred Victor, comte de Vigny est un écrivain, dramaturge et poète français, né le 27 mars 1797 ou 7 Germinal An 5 à Loches (Indre-et-Loire) et mort le 17 septembre 1863 à Paris, 8ème. Figure du romantisme, contemporain de Victor Hugo et de Lamartine – il fréquente le Cénacle – il écrit parallèlement à une carrière... [Lire la suite]

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