Poème 'Quand de la jeune amante…' de Charles-Augustin SAINTE-BEUVE dans 'Pensées d'août'

Quand de la jeune amante…

Charles-Augustin SAINTE-BEUVE
Recueil : "Pensées d'août"

Quand, de la jeune amante, en son linceul couchée,
Accompagnant le corps, deux Amis d’autrefois,
Qui ne nous voyons plus qu’à de mornes convois,
À cet âge où déjà toute larme est séchée ;

Quand, l’office entendu, tous deux silencieux,
Suivant du corbillard la lenteur qui nous traîne,
Nous pûmes, dans le fiacre où six tenaient à peine,
L’un devant l’autre assis, ne pas mêler nos yeux,

Et ne pas nous sourire, ou ne pas sentir même
Une prompte rougeur colorer notre front,
Un reste de colère, un battement suprême
D’une amitié si grande, et dont tous parleront ;

Quand, par ce ciel funèbre et d’avare lumière,
Le pied sur cette fosse où l’on descend demain,
Nous pûmes jusqu’au bout, sans nous saisir la main,
Voir tomber de la pelle une terre dernière ;

Quand chacun, tout fini, s’en alla de son bord,
Oh ! dites ! du cercueil de cette jeune femme,
Ou du sentiment mort, abîmé dans notre âme,
Lequel était plus mort ?

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Commentaires

  1. Dame du Karma
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    La dame du Karma repasse des linceuls,
    Mais vers la fin du jour sa besogne est finie ;
    Alors, elle s’en va rêver sous un tilleul
    Que son père planta, venu de Roumanie.

    Elle feuillette un livre écrit par son aïeul,
    Elle retient par coeur ses paroles bénies ;
    Elle songe au vieillard, qui longtemps vécut seul,
    Composant de la prose au fil des insomnies.

    Au jardin vient une oie ; son plumage est si beau
    Que l’admirent le cygne, et même le corbeau ;
    Et la légende dit qu’elle est un peu sorcière.

    Voyant ce volatile en plumes d’apparat,
    La dame à ce moment s’en réconfortera,
    Oubliant tout à fait que le monde est poussière.

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