Poème 'Qui sera roi ?' de Théophile GAUTIER dans 'La Comédie de la Mort'

Qui sera roi ?

Théophile GAUTIER
Recueil : "La Comédie de la Mort"

I

BÉHÉMOT

Moi, je suis Béhémot, l’éléphant, le colosse.
Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse
Comme le dos d’un mont.
Je suis une montagne animée et qui marche :
Au déluge, je fis presque chavirer l’arche,
Et quand j’y mis le pied, l’eau monta jusqu’au pont.

Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule ;
Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle
Comme sous un bélier.
Quel est le bataillon que d’un choc je ne rompe ?
J’enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe,
Et je les jette en l’air sans plus m’en soucier !

Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l’herbe
Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe
De blessés et de morts.
Au cœur de la bataille, aux lieux où la mêlée
Rugit plus furieuse et plus échevelée,
Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.

Les flèches font sur moi le pétillement grêle,
Que par un jour d’hiver font les grains de la grêle
Sur les tuiles d’un toit.
Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,
Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,
Et par tous les chemins je marche toujours droit.

Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse ;
À travers les bambous, je folâtre et je passe
Comme un faon dans les blés.
Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,
Je dessèche son urne avec ma grande trompe,
Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.

Mes défenses d’ivoire éventreraient le monde,
Je porterais le ciel et sa coupole ronde
Tout aussi bien qu’Atlas.
Rien ne me semble lourd ; pour soutenir le pôle ;
Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule.
Je le remplacerai quand il sera trop las !

II

Quand Béhémot eut dit jusqu’au bout sa harangue,
Léviathan, ainsi, répondit, en sa langue.

III

LÉVIATHAN

Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan ;
Comme un enfant mutin je fouette l’Océan
Du revers de ma large queue.
Mes vieux os sont plus durs que des barres d’airain,
Aussi Dieu m’a fait roi de l’univers marin,
Seigneur de l’immensité bleue.

Le requin endenté d’un triple rang de dents,
Le dauphin monstrueux, aux longs fanons pendants,
Le kraken qu’on prend pour une île,
L’orque immense et difforme et le lourd cachalot,
Tout le peuple squameux qui laboure le flot,
Du cétacé jusqu’au nautile ;

Le grand serpent de mer et le poisson Macar,
Les baleines du pôle, à l’œil rond et hagard,
Qui soufflent l’eau par la narine ;
Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs,
Sur le flanc d’un rocher, peignant ses cheveux verts
Et montrant sa blanche poitrine ;

Les oursons étoilés et les crabes hideux,
Comme des coutelas agitant autour d’eux
L’arsenal crochu de leurs pinces ;
Tous, d’un commun accord, m’ont reconnu pour roi.
Dans leurs antres profonds, ils se cachent d’effroi
Quand je visite mes provinces.

Pour l’œil qui peut plonger au fond du gouffre noir,
Mon royaume est superbe et magnifique à voir :
Des végétations étranges,
Éponges, polypiers, madrépores, coraux,
Comme dans les forêts, s’y courbent en arceaux,
S’y découpent en vertes franges.

Le frisson de mon dos fait trembler l’Océan,
Ma respiration soulève l’ouragan
Et se condense en noirs nuages ;
Le souffle impétueux de mes larges naseaux,
Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
Avec les pâles équipages.

Ainsi, vous avez tort de tant faire le fier ;
Pour avoir une peau plus dure que le fer
Et renversé quelque muraille ;
Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.
Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment
Vous êtes de petite taille.

L’empire revient donc à moi, prince des eaux ;
Qui mène chaque soir les difformes troupeaux
Paître dans les moites campagnes ;
Moi témoin du déluge et des temps disparus ;
Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus
Les grands aigles sur les montagnes !

IV

Léviathan se tut et plongea sous les flots ;
Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.

V

L’OISEAU ROCK

Là bas, tout là bas, il me semble
Que j’entends quereller ensemble
Béhémot et Léviathan ;
Chacun des deux rivaux aspire,
Ambition folle, à l’empire
De la terre et de l’Océan.

Eh quoi ! Léviathan l’énorme,
S’asseoirait, majesté difforme,
Sur le trône de l’univers !
N’a-t-il pas ses grottes profondes,
Son palais d’azur sous les ondes ?
N’est-il pas roi des peuples verts ?

Béhémot, dans sa patte immonde,
Veut prendre le sceptre du monde
Et se poser en souverain.
Béhémot, avec son gros ventre,
Veut faire venir à son antre,
L’Univers terrestre et marin.

La prétention est étrange
Pour ces deux pétrisseurs de fange,
Qui ne sauraient quitter le sol.
C’est moi, l’oiseau Rock, qui dois être,
De ce monde, seigneur et maître,
Et je suis roi de par mon vol.

Je pourrais, dans ma forte serre,
Prendre la boule de la terre
Avec le ciel pour écusson.
Créez deux mondes ; je me flatte
D’en tenir un dans chaque patte,
Comme les aigles du blason.

Je nage en plein dans la lumière,
Et ma prunelle sans paupière
Regarde en face le soleil.
Lorsque, par les airs, je voyage,
Mon ombre, comme un grand nuage,
Obscurcit l’horizon vermeil.

Je cause avec l’étoile bleue
Et la comète à pâle queue ;
Dans la lune je fais mon nid ;
Je perche sur l’arc d’une sphère ;
D’un coup de mon aile légère,
Je fais le tour de l’infini.

VI

L’HOMME

Léviathan, je vais, malgré les deux cascades
Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades ;
La mer qui se soulève à tes reniflements,
Et les glaces du pôle et tous les éléments,
Monté sur une barque entr’ouverte et disjointe,
T’enfoncer dans le flanc une mortelle pointe ;
Car il faut un peu d’huile à ma lampe le soir,
Quant le soleil s’éteint et qu’on n’y peut plus voir.
Béhémot, à genoux, que je pose la charge
Sur ta croupe arrondie et ton épaule large ;
Je ne suis pas ému de ton énormité ;
Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté,
Et je te couperai tes immenses oreilles,
Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles
Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.
Oiseau Rock, prête-moi ta plume et ton duvet,
Mon plomb saura t’atteindre, et, l’aile fracassée,
Sans pouvoir achever la courbe commencée,
Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc,
Tu tomberas tout droit, orgueilleux oiseau Rock.

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Commentaires

  1. Rose éléphantine, rose baleinière et rose volante
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    La rose éléphantine en la plaine est en marche,
    Sa fleur est gigantesque et s'ouvre comme une arche ;
    Jamais elle ne craint la licorne-bélier,
    Sa tige monte au ciel, comme un vivant pilier.

    La rose baleinière, en l'immensité bleue,
    Au long des froids courants traîne sa belle queue ;
    Elle garde son cap, comme une nef d'airain,
    Complice de l'orage et des monstres marins.

    Mais ma fleur préférée, c'est la rose volante
    Qui plane dans le ciel des oasis brûlantes ;
    Elle rit, peu lui chaut que le sol soit de roc,
    Pour elle, une charrue n'usera pas son soc.

  2. Éléphantasme
    -------------------

    Bien qu'il n'existe pas, c'est un sacré colosse ;
    Mais il ne faut jamais le troubler quand il bosse,
    Il serait agressif, et pire qu'un jumart,
    Les gens l'ont surnommé, parfois, «tête de lard»

    Un pluvian est souvent posé sur son épaule ;
    Il aime le contact de l'oiseau qui le frôle,
    Hochant, de-ci, de-là,son petit crâne rond ;
    C'est quand même moins lourd que transporter un tronc.

    D'autres jours, il veut bien se promener dans l'herbe,
    Ou dans les blés dorés qu'il consomme par gerbes.
    Les gens le voient avec des sentiments mêlés,
    Regrettant leur froment, trésor échevelé.

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Théophile GAUTIER

Portait de Théophile GAUTIER

Pierre Jules Théophile Gautier est un poète, romancier, peintre et critique d’art français, né à Tarbes le 30 août 1811 et mort à Neuilly-sur-Seine le 23 octobre 1872 à 61 ans. Né à Tarbes le 30 août 1811, le tout jeune Théophile garde longtemps « le souvenir des montagnes bleues ». Il a trois ans lorsque sa famille... [Lire la suite]

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