Poème 'Shakspeare' de Amable TASTU dans 'Poésies'

Shakspeare

Amable TASTU
Recueil : "Poésies"


…. Nature might stand up
And say lo all the world : This was a man !
Shakspeare.

La nature pouvait se lever, et dire au monde entier : C’était
un homme !

Telle, aux regards surpris d’un jeune passager,
Jeté par le hasard sous un ciel étranger,
Où d’un monde inconnu l’aspect nouveau commence,
Apparaît tout à coup la cataracte immense.
Vaste et profond torrent, le fleuve impétueux
Précipite des monts ses flots tumultueux ;
Des arbres, des rochers, des fleurs de ses rivages
Il reflète en passant les fuyantes images :
Là, dans le gouffre ému d’un formidable bruit,
Il s’engloutit couvert d’une éternelle nuit,
Laissant à peine à l’œil qui le poursuit dans l’ombre
Mesurer la hauteur de sa colonne sombre ;
Et plus loin, la cascade aux caprices des vents,
Aux rayons du soleil, livrant ses plis mouvans,
Comme un voile argenté se déploie avec grâce ;
Un millier d’arcs-en-ciel se joue à sa surface ;
Et l’onde, aux feux du jour lançant des feux pareils,
Scintille, divisée en globules vermeils ;
Mais en touchant le but de sa chute rapide,
Ce n’est plus qu’un brouillard, dont l’épaisseur humide
Présente aux yeux trompés par la blanche vapeur
Ces spectres, vains enfans de l’ombre et de la peur.
Le voyageur, qu’émeut ce spectacle sublime ,
Demande-t-il au fleuve entraîné vers l’abîme,
Alors qu’il le contemple immobile et surpris,
S’il roule dans ses flots quelques fangeux débris ?
Non, il suit dans son cours l’imposant phénomène ;
De beautés en beautés son regard se promène,
Et sans même opposer à ses flots éternels
Les flots purs et féconds des fleuves paternels,
D’une pompe inconnue à son natal rivage
Il admire long-temps la majesté sauvage !
Telle, sous mille aspects fidèles et divers,
Reflétant les tableaux d’un magique univers,
Telle du barde anglais m’apparut l’harmonie
Alors que par degrés j’entrevis son génie.
De ces fils immortels que sous des traits humains
Il a laissé, vivans, s’échapper de ses mains,
Il semble que nos yeux aient connu le visage,
Tant la mémoire est prompte à garder leur image !
A son gré, ces récits, vaine ombre du passé,
S’animent ; et semblable, en son vol cadencé,
Au coursier merveilleux dont l’aile vagabonde
Emportait d’un seul bond Astolphe au bout du monde,
Dans son élan sublime il échappe aux regards,
Et de l’antique Rome il touche les remparts.

Tremble, César ! la nuit en prodiges féconde
En vain en ta faveur semble ébranler le monde,
Elle n’ébranle point ces cœurs audacieux
Qui cherchent en eux seuls la volonté des Dieux.
Dans cette nuit terrible, à mes yeux se présente
Du second des Brutus la figure imposante.
Brunis ! âme de Rome, honneur de tes aïeux,
Quel dessein redoutable est écrit dans tes yeux ?
Est-ce pour échapper à des pensers funèbres
Que tes pas agités errent dans les ténèbres ?
Fuis-tu de ton pays l’impérieuse voix ?
Ou, tout près d’accomplir ses rigoureuses lois,
Aux regards pénétrans d’une épouse fidèle
Crains-tu de te trahir ?… Écoutons !… il appelle…

BRUTUS.
Esclave ! Lucius !… Il dort profondément !
Eh bien, de cette paix goûte l’enchantement !
Je ne troublerai point, quelqu’ennui qui me presse,
De ton jeune sommeil la salutaire ivresse :
Nos rêves inquiets, nos projets soucieux,
N’écartent point encor ses douceurs de tes yeux,
Et de fantômes vains ton sein n’est point l’asile :
Aussi ta vie est calme et ton repos facile ;
Tu peux dormir !…

PORCIA entre.
Seigneur !

BRUTUS.
Porcia, vous ici ?
A l’air froid du matin, par la brume épaissi,
Votre sexe doit-il exposer sa faiblesse ?
Rentrez…

PORCIA.
N’espérez point, Brutus, que je vous laisse
Vous livrer sans relâche au chagrin qui vous suit.
Je le vois, de mon Ut il vous chasse la nuii ;
Le jour, il vous contraint d’abandonner la table ;
A toute heure, en tout lieu, sans cesse il vous accable ;
De vos sombres pensers si j’interromps le cours,
Soudain vous imposez un frein à mes discours,
Et d’un geste irrité m’ordonnez le silence.
Je me tais ; cependant ma triste vigilance,
Épiant vos secrets dans vos yeux obscurcis,
Sans les interroger partage vos soucis ;
C’est en vain que le jour ou commence ou s’achève,
A votre sombre humeur je ne vois point de trêve,
Et si vos traits comme elle étaient changés, Brutus,
Mes regards affligés ne vous connaj^raient plus.
Qu’avez-vous ?…

BRUTUS.
Moi ? je souffre ; un mal secret m’obsède.

PORCIA.
On vous verrait alors en chercher le remède :
Vous ne le faites point.

BRUTUS.
Demeurez sans effroi.
Rentrez, ma Porcia, rentrez et laissez-moi.

PORCIA.
Vous malade !… Et je vois votre tète exposée
Aux brouillards malfaisans, à l’humide rosée !
Vous malade, Brutus, quand vous bravez sans peur,
Le corps demi-vêtu, cette impure vapeur !
Non, non, je le vois trop, le mal est dans votre âme,
Une part m’en est due et mon cœur la réclame ;
Donnez, donnez-la-moi ; pour l’obtenir de vous
Je saurai, s’il le faut, l’implorer à genoux.
Au nom de ma beauté que vantait l’Italie,
Au nom de vos sermens, de ce vœu qui nous lie,
De mes titres sacrés, de ma tendre amitié,
Si ce n’est par amour, parlez-moi par pitié ;
Révélez vos secrets à celle qui vous aime ;
Parlez, que craignez-vous ? c’est un autre vous-même.
Quels sont ceux qui chez vous ont pénétré sans bruit ?
Ils semblaient redouter l’œil même de la nuit,
Et de sombres manteaux me cachaient leur visage !

BRUITS.
De grâce, levez-vous ; cessez un tel langage.

PORCIA.
Eh ! pourquoi me forcer vous-même à l’employer ?
Devrais-je être , Brutus, réduite à vous prier !
Si le sort à la vôtre a joint ma destinée,
Au plaisir de vos yeux il ne Ta point bornée ;
Ou mon partage est-il en ce commun lien,
De soutenir par fois un frivole entretien,
D’égayer vos repas, d’embellir votre couche ?
Dois-je enfin, étrangère à tout ce qui le touche,
De Brutus seulement amuser les loisirs ?
S’il ne me veut donner de part qu’à ses plaisirs,
S’il ne m’ouvre ses bras qu’en me fermant son âme ,
Je suis sa concubine et ne suis point sa femme !

BRUTUS.
Vous êtes, Porcia, le premier de mes biens.

PORCIA.
Pourquoi donc vos secrets ne sont-ils pas les miens ?
Votre prudence est elle à ce point alarmée ?…
Je suis femme il est vrai, mais cette femme aimée
Que le noble Brutus honora de son nom,
Je suis femme il est vrai, mais fille de Caton !
M’osez-vous soupçonner d’un courage vulgaire,
Femme d’un tel époux et fille d’un tel père ?
Un fer tranchant qu’ici j’enfonçai de mes mains
Est garant de ma force à garder vos desseins :
Si j’ai, sans le trahir par un lâche murmure,
Caché, dix jours entiers, ce fer dans ma blessure ,
Douterez vous encor, Brutus, me croirez-vous
Indigne de porter les secrets d’un époux ?…

BRUTUS.
Vous ? Dieux qui l’entendez, rendez-moi digne d’elle !
Oui, noble Porcia, bientôt ton sein fidèle
De ces tristes secrets va partager le poids ;
Apprends donc.. .Mais quel est ce bruit confus de voix’
On vient, accorde-moi quelques momens encore ;
Rentre, tu sauras tout !…

*
o
+

Ce secret qu’elle implore
Sera trop tôt connu. Voyez ces fiers Romains,
Le fer libérateur étincelle en leurs mains.
Déjà du coup mortel la victime frappée
A baigné de son sang le marbre de Pompée ;
Bientôt de cette mort la sinistre rumeur
Soulève au sein de Rome une longue clameur,
Un trouble sans objet y fermente ; la foule
Murmure, puis se tait, s’assemble, puis s’écoule ;
Elle implore la voix qui la doit réunir
Pour apprendre s’il faut approuver ou punir.
Tel l’incendie attend, dans sa naissante rage,
Que l’onde ou que le vent l’éteigne ou le propage.
Bravez, fiers conjurés, ces flots tumultueux ;
Le poignard à la main, paraissez devant eux ;
De ce peuple indécis ne craignez point d’outrage,
Vos discours, par degrés, vont dissiper l’orage ;
Partagez entre vous ces groupes dispersés.
Autour de Cassius quelques-uns sont pressés ;
Pour entendre Brutus, tout le reste s’élance,
Il monte à la tribune, il est monté ; silence !

BRUTUS.
Amis ! concitoyens ! je vous dois compte à tous,
Et j’apporte sans peur ma cause devant vous ;
Romains ! vous me croirez, il y va de ma gloire ;
Mais songez à ma vie, avant que de me croire.
S’il reste un ami tendre à César qui n’est plus,
Celui-là l’aimait moins que ne l’aima Brutus !
Il n’est aucun de vous qui plus que moi l’honore ;
Mais si j’aimais César, j’aimais mieux Rome encore :
Il m’a fallu choisir, car tel était son sort,
Avec César, esclave, ou libre, par sa mort.
Je l’ai dit cependant, César fut un grand homme :
Il était mon ami, mais le tyran de Rome ;
J’ai dû de ses hauts faits louer le conquérant ;
Je regrette l’ami, j’ai frappé le tyran !
S’il est un cœur servile et fait pour l’esclavage,
Lui seul a droj,t ici de blâmer ce langage ;
Qu’il m’accuse, il le peut, lui seul est offensé.
Du nombre des Romains s’il veut être effacé,
Qu’il sorte de vos rangs, qu’il se montre et s’écrie :
Que seul il préférait un homme à la patrie !
J’attends une réponse…

PLUSIEURS CITOYENS.
Aucun, Brutus, aucun !

BRUTUS.
J’ai donc fait mon devoir ; tel est l’avis commun.
Mais accuser César n’est point ici mon rôle ;
Les motifs de sa mort, inscrits au Capitole,
Sans nier sa grandeur, sans aggraver ses torts,
Vous instruiront, amis, du but de nos efforts.
Mais voici sa dépouille, Antoine la devance ;
A la tête du deuil, Antoine qui s’avance,
Recueillera pourtant les fruits de ce trépas !
Que dis-je ! et qui de vous n’en recueillera pas !
Un seul mot, et j’ai dit : si quelque jour un homme
Jugeait ma propre mort utile au bien de Rome,
Sur moi qu’à l’instant même il lève ce poignard,
Et qu’il me tue, ainsi que j’ai tué César.

TOUS LES CITOYENS.
Vivez, Brutus, vivez !

QUELQUES-UNS.
Mort à qui veut un maître !

UN CITOYEN.
Brutus, le seul Brutus était digne de l’être !

UN AUTRE.
Eh ! quel prix à nos yeux n’a-t-il pas mérité !

UN AUTRE.
Qu’il soit à sa demeure en triomphe porté !

UN AUTRE.
Que, redit mille fois, son nom frappe la nue !

UN AUTRE.
Qu’auprès de ses aïeux s’élève sa statue…

LE PREMIER CITOYEN.
Oui, qu’il soit fait César !…

*
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+

Brutus, les entends-tu ?
Sont-ce là ces Romains que rêvait ta vertu ?
Ils fêtent du tyran la puissance bannie,
Et pour prix de sa mort t’offrent sa tyrannie !
Faut-il s’en étonner ! Non, si tu t’es flatté
Qu’ils entendraient encor le nom de liberté,
Tu t’abusais ; ce don inutile et sublime
T’a conquis leur faveur et non pas leur essaie :
Ainsi, désenchanté, sans en être compris,
Domine quelque temps ces mobiles esprits ;
Mais tournant contre toi l’arme de la parole,
Antoine va régner ; et ce peuple frivole,
Accueillant de César le souvenir banni,
Te maudira peut-être autant qu’il t’a béni.
Malheur à toi ! doué de ce souffle éphémère
Qui soulève à son gré la vague populaire ;
Tu crois la gouverner, mais plutôt que d’asseoir
Sur sa base flottante un durable pouvoir,
Tu graveras sur l’onde ou le sable mobile
De tes pensers profonds l’empreinte indélébile,
Sans que le flot l’entraîne en ses sillons mouvans
Ou que le sable fuie au caprice des vents.

Mais la scène a changé ; c’est encor l’Italie.
Sous la trace des ans énervée, amollie,
Elle a gardé du moins, à travers ses douleurs,
Ses vêtemens de fête aux brillantes couleurs !
O nuit ! que sur ces bords ton ombre a de délices !
Que de fleurs à ton souffle entr’ouvrent leurs calices !
Quel parfum enrichit cet air déjà si pur !
Quel éclat dans ces feux qui peuplent ton azur !
Mais tes astres jaloux, devant l’aube naissante,
Ont voilé de dépit leur face pâlissante,
Et de ton noir manteau, dégagée à demi,
Vérone à mes regards lève un front endormi.
Terre des souvenirs, tes colonnes antiques
Des modernes palais décorent les portiques !
Dans ces jardins pompeux, par le jour dévoilés,
Se sont réfugiés tous tes dieux exilés ;
A leurs autels, privés d’un feston idolâtre,
Le seul jasmin suspend ses étoiles d’albâtre.

Maison des Capulets, tes nobles possesseurs
D’un climat fortuné savourant les douceurs,
Élevés au sommet des fortunes humaines ,
Ont sans doute oublié qu’il est encor des peines !
Que dis-je ! ah ! qui peut fuir le malheur ou l’amour !
Tous deux ont pénétré dans ce brillant séjour ;
J’écoute, et du matin les brises fugitives
Apportent jusqu’à moi leurs paroles plaintives.

JULIETTE.
Quoi, sitôt ! quoi, déjà ! déjà ! tu veux partir !
De l’approche du jour rien n’a pu t’avertir !
C’était le rossignol, et non pas l’alouette,
Dont le chant a frappé ton oreille inquiète ;
Crois-en, mon Roméo, ce grenadier en fleurs
Qui l’entend chaque nuit raconter ses douleurs,
C’était le rossignol…

ROMÉO.
Vois-tu, ma bien-aimée,
S’étendre à l’horizon cette ligne enflammée ?
Vois-tu les traits du jour entr’ouvrir l’orient,
Les étoiles pâlir, et le matin riant
Du milieu des brouillards qui voilent nos campagnes,
S’élever radieux sur le front des montagnes ?
Il faut partir et vivre, ou rester et mourir !

JULIETTE.
Non, ce n’est pas le jour, où donc veux-tu courir ?
Le jour est encor loin ; c’est quelque météore
Qui pour guider ta fuite a devancé l’aurore.
Oh ! ne pars point !

ROMÉO.
Eh bien ! qu’on me surprenne ici,
Juliette le veut et je le veux aussi.
Non, ce n’est pas le jour ! la lune au front d’albâtre
Répand sur nos coteaux cette lueur grisâtre ;
Non, ce n’est pas le jour ! ce ramage joyeux
Qui dès long-temps résonne au plus haut point des cieux !
Ce n’est pas l’alouette à la voix matinale ;
L’erreur, si c’en est une, à moi seule est fatale :
Et qu’importe la mort ! Qu’en dis-tu, mon amour ?
Restons, restons encor, non, ce n’est pas le jour !

JULIETTE.
C’est le jour ! c’est le jour ! va-t’en, hâte ta fuite ;
Tu ne saurais, hélas ! t’éloigner assez vite.
Ces sons étourdissans, cette importune voix,
C’était bien l’alouette : oh ! mieux vaudrait cent fois
Entendre du hibou le ai rauque et bizarre
Que ce héraut du jour dont le chant nous sépare.
Fuis ! d’instans en instans l’horizon s’éclaircit.

ROMÉO.
Et d’instans en instans notre sort s’obscurcit.

JULIETTE.
Gardiens du court bonheur que le ciel nous envie,
Livrez l’entrée au jour et laissez fuir ma vie ;
Sous ma tremblante main, volets, entr’ouvrez-vous !

ROMÉO.
Un baiser, un adieu ! je descends.

JULIETTE.
Mon époux,
Mon ami, songe bien qu’il faudra que je meure,
Si le malin, le soir, chaque jour, à toute heure,
Je n’ai, dans cet exil, des nouvelles de toi :
Les momens sans te voir sont des siècles pour moi,
Tu le sais ; et mon cœur mesurant les journées,
Oh ! qu’avant ton retour j’aurai compté d’années !

ROMEO.
Tout ce que peut l’amour, hélas ! je le promets.

JULIETTE.
Roméo ! Roméo ! si c’était pour jamais !
Crois-tu qu’un jour/du moins, le ciel nous réunisse ?
Le crois-tu ?

ROMÉO.
Je l’espère ! oui, dans ce temps propice
Nos maux ne seront plus qu’un faible souvenir,
Triste et doux entretien de nos jours à venir.

JULIETTE.
Et moi j’ai dans le cœur un funeste présage ;
Je ne sais quel prestige a pâli ton visage :
Au pied de ce balcon , maintenant descendu,
Tu me parais un mort dans sa tombe étendu !

ROMÉO.
C’est ainsi, cher amour, que vous frappez ma vue :
Le chagrin dévorant nous dessèche et nous tue !
Adieu, ma Juliette !

JULIETTE.
Adieu, chère âme, adieu !

*
o
+

Vous serez réunis, mais, hélas ! dans quel lieu !
Non, je ne veux point voir sous ces voûtes funèbres
La mort, à coups pressés, frapper dans les ténèbres,
Et le remords tardif, au pied de vos tombeaux,
D’une funeste haine éteindre les flambeaux.

Mais soudain l’éclair brille ; à sa pâle lumière,
Une pluie orageuse inonde la bruyère ;
Léar à leur fureur livre ses traits flétris,
Et de ses blancs cheveux jette au vent les débris :
Vieillard infortuné, faible roi, pauvre père,
Qui ne sait tes malheurs, qui n’a plaint ta misère !
Tu ne sens, dédaigneux des injures du ciel,
Que le trait enfoncé dans ton cœur paternel :
De tes enfans ingrats le nom est sur ta bouche.
Ton fou, le seul ami que ta fortune touche,
Jouet accoutumé de ta prospérité,
En vain à tes malheurs consacre sa gaîté.

LÉAR.
Soufflez, vents orageux ! mugis, sombre tempête !
Cataractes des deux, que rien ne vous arrête !
Fleuves, sources, torrens , débordez à la fois ;
Inondez nos cités, engloutissez nos toits !
Et vous, feux sulfureux, plus prompts que la pensée,
Frappez ces cheveux blancs, cette tête glacée,
Pourvu qu’un même coup détruise avec éclat
Ces principes féconds, germes de l’homme ingrat !

LE FOU.
O maître ! sans retard courons chercher un gîte ;
Vers tes filles, crois-moi, retournons au plus vite ;
Dussions-nous les prier longtems J’aime encor mieux
L’eau bénite de cour que l’eau froide des cieux ;
Viens, ou pour tes enfans charge-moi d’un message :
Cette nuit n’a pitié ni du fou ni du sage.

LÉAR.
Grondez, noirs ouragans, redoublez vos efforts ;
De ma débile vie usez tous les ressorts !
Des célestes fléaux redoutables familles,
Grêle, foudres, éclairs, vous n’êtes point mes filles ;
Je n’ai point entre vous partagé mes Etats,
Et l’amour paternel ne vous fit point ingrats !
Venez, je me soumets à vos fureurs sinistres !
Mais non, de mes enfans vils et lâches ministres,
De ces perfides cœurs vous servez les desseins ;
Ah ! pourquoi leur prêter vos secours assassins
Contre un faible vieillard, et, du haut de la nue,
Assaillir sans pitié sa tête chauve et nue ?

LE FOU.
Pour, la tête qui loge une ombre de raison,
Le meilleur couvre-chef est un toit de maison.
Il chante.
On me dit fou ; mais, sur mon âme,
Je voudrais bien qu’à mon choix on eût mis
Un mauvais gîte et la plus belle femme :
Un fou courrait droit à la dame,
Et moi je prendrais le logis.

LÉAR.
Oui, je veux désormais, quelque mal que j’endure,
De ce cœur ulcéré contenir le murmure ;
Oui, oui, je me tairai, j’en ai déjà trop dit.

KENT entre,
Qui va là ?…

LE FOU.
Vous voyez un grand près d’un petit,
Un sage près d’un fou.

KENT, au roi.
C’est vous, mon noble maître !
Mon œil qui vous cherchait a peine à vous connaître ;
La nature de l’homme, en cette nuit d’horreur,
Succombe à la souffrance ou cède à la terreur.

LÉAR.
Eh ! que m’importe, à moi, ce tonnerre qui gronde !
Ce vent âpre et glacé, cette eau qui nous inonde !
De leurs coups redoublés ils m’accablent en vain,
Je ne sens que l’orage enfermé dans mon sein.
Dans une telle nuit ! Cruelle Gonérille !
Malgré le froid, la pluie !… O Régane ! ô ma fille !
Enfans pervers !… Chasser ce père infortuné !
Votre vieux père ! lui qui vous a tout donné !…
Faix ! ma tête s’égare. Et toi, bruyant orage,
Poursuis, je ne crains rien de ton aveugle rage !
Les Dieux te sauront bien montrer leurs ennemis,
Et chercher dans l’oubli les forfaits endormis. .
Cache-toi, main sanglante ; et vous, lèvres parjures,
Tremblez ! Crime impuni, lave bien tes souillures !
Scélérat qui, suivant de ténébreux chemins,
As dressé sous des fleurs tes pièges inhumains,
Brise-toi de terreur ! Vous, inceste, adultère,
Couvrez vos traits hideux des voiles du mystère ;
Fuyez, dérobez-vous au courroux éternel,
Ou, forcés de répondre à ce terrible appel,
Essayez de fléchir sa justice implacable !…
Mais moi, je suis victime, hélas ! et non coupable !

KENT.
Une cabane est là, seigneur ! son toit léger
Vous prêtera du moins un abri passager.
Moi, d’un logis voisin repoussé tout à l’heure,
Je tais tenter encor cette avare demeure.

LÉAR.
Oui, ma raison revient, je vous connais… C’est toi,
Mon pauvre fou ! j’ai froid ; as-tu froid comme moi ?
Mon corps s’est épuisé dans cette horrible lutte.
Allons, conduisez-nous. Où donc est cette hutte ?
Montrez-moi cette paille, ami, ce pauvre seuil
Qu’aurait sans doute hier dédaigné mon orgueil,
Tant la nécessité sous sa verge nous plie !
Pauvre fou ! ne crois pas que ton maître t’oublie ;
Viens ; ce cœur insensible à des malheurs nouveaux,
Sait plaindre encor ta peine et souffrir de tes maux.

LE FOU, chantant.
Ici-bas le vrai sage
De loin prévoit l’orage,
Ou, paisible et content,
Le reçoit en chantant ;
Prend sans plainte importune
Son lit comme il l’obtient.
Comme il peut la fortune,
Et le temps comme il vient.

LÉAR.
Bien, mon enfant ; marchons, car ma tète affaiblie
Craint de toucher ce point qui mène à la folie.
Suis-moi, pauvre garçon, viens !

LE FOU.
Si quelque beauté
S’enrhume cette nuit, elle l’a mérité…
Un moment ! je me sens en humeur de prédire…
Du prophète Merlin c’est l’esprit qui m’inspire !
Quand les prêtres étaleront
Moins de savoir que de paroles ;
Quand les brasseurs n’échangeront
Que de l’eau contre nos pistoles ;
Quand les nobles dirigeront
L’art du tailleur qui les habille ;
Quand les arrêts contenteront
L’intérêt de chaque famille ;
Quand les langues ne médiront
Que pour condamner le scandale ;
Quand les filous ne voleront
Que pour l’honneur de la morale ;
Quand les usuriers gagneront
Tout l’argent qu’ils destineront
A de pieuses entreprises ;
Quand les courtisanes iront
A confesse, et n’édifîront
Que des couvens et des églises ;
On Terra la confusion
Grande au royaume d’Albion ;
Et pour mieux en désigner l’âge,
Ces faits merveilleux adviendront
Au temps où, pour suivre l’usage,
Les gens sur deux pieds marcheront !

*
o
+

Mais bientôt, saisissant la baguette magique,
Le poète inspiré mêle un chant fantastique
A ses mâles concerts.
Dans une nuit d’été, sur la plaine fleurie,
Comme un songe riant le peuple de féerie
Se joue au sein des airs.

Le laboureur dans son asile,
Oublieux du temps qui s’enfuit,
Dort, heureux qu’un sommeil tranquille
L’empêche de compter minuit ;
C’est l’heure où le feu sous la cendre
Brille et se ranime soudain ;
L’esprit follet, l’adroit Robin,
Sur le foyer vient de descendre.
La lune est voilée à demi ;
Le loup hurle dans les ténèbres :
Des vieux cimetières ami,
Le hibou sur les murs funèbres
Gémit ; à peine dans les airs

Glissent ses notes fugitives,
Les ombres s’échappent plaintives
Du sein des tombeaux entr’ouverts ;
Alors sur la grève des mers,
Dans les clairières du bois sombre,
Près des joncs qui bordent sans nombre
La rive des étangs déserts,
Le peuple aérien des fées,
Mystérieuses coryphées
’Des chants magiques de la nuit,
S’éveille et s’assemble sans bruit ;
Leur danse, inconnue aux profanes,
Dans ses rapides mouvemens
Fait bientôt en plis diaphanes
Flotter leurs légers vêtemens.
Le pâtre égaré dans la plaine,
Dont l’œil fasciné se promène
Sur ces brillantes visions,
Croit que des nuits la pâle reine
A laissé tomber sur l’arène
D’humides et tremblans rayons ;
Et si quelque note lointaine
De leurs mystérieux concerts
Lui parvient au souffle des airs,
En vain son oreille incertaine
Écoute ; elle entend seulement
Des rossignols le doux ramage,
Le bruit du sonore feuillage,
Ou de la brise du rivage
Le monotone sifflement.

Le barde cependant sur l’humide prairie
A surpris quelquefois la reine de féerie ;
De sa langue inconnue il a compris les sons,
Et seul a recueilli ses magiques chansons.

TITANIA.
Oh ! de ces verts gazons épaississez l’enceinte ;
Inclinez sur mon front ces touffes d’hyacinthe
Aux calices d’azur !
Que je puisse trouver sur ma couche de mousse
De suaves parfums, une ombre fraîche et douce,
Un sommeil calme et pur !

Prenez vos armes d’or, tandis que je repose :
Que l’insecte caché dans le bouton de rose
Expire sous vos coups ;
Dépouillez de la nuit les peuplades fidéles,
Pour qu’en légers manteaux le crêpe de leurs ailes
Voltige autour de vous !

Que l’une de vos sœurs sur moi veille dans l’ombre ;
Mais avant toutefois d’aller dans la nuit sombre
Chercher vos ennemis,
Chantez ; qu’un air de fée à mon gré se prolonge,
Et ce charme puissant fera descendre un songe
Sur mes yeux endormis !

CHŒUR DE FÉES.
Bercez, bercez la jeune souveraine,
Doux bruits des vents, du feuillage, des eaux ;
Doux rossignols, bercez, bercez la Reine,
Bercez la Reine et charmez son repos.

PREMIÈRE FÉE.
Je veille ici, fuyez, impurs reptiles,
Souples lézards, vous insectes agiles
Cuirassés d’or !
N’agite plus, folâtre sauterelle ,
L’herbe nouvelle ;
Faible grillon, tais-toi, la Reine dort.

DEUXIÈME FÉE.
Four en former des parures légères,
Je cours ravir aux jeunes primevères
Tous leurs rubis ;
Ces tendres fleurs, frêles joyaux des fées,
Sont mes trophées,
Et notre Reine en sème ses habits.

CHOEUR.
Bercez, bercez la jeune souveraine,
Doux bruits des vents, du feuillage, des eaux ;
Doux rossignols, bercez, bercez la Reine,
Bercez la Reine et charmez son repos.

PREMIÈRE FÉE.
Pour l’agiter sur sa tête sacrée,
Je m’armerai de l’aile bigarrée
Des papillons ;
Ou, lui cachant la nocturne lumière,
De sa paupière
J’écarterai ses importuns rayons.

DEUXIÈME FÉE.
J’irai chercher les aigrettes mobiles,
Brillant duvet de ces globes fragiles
Que les amans
Soufflent parfois d’une inquiète haleine,
Et que la plaine
Voit fuir moins vite, hélas ! que leurs sermens.

CHOEUR.
Bercez, bercez la jeune souveraine,
Doux bruits des vents, du feuillage, des eaux ;
Doux rossignols, bercez , bercez la Reine,
Bercez la Reine et charmez son repos.

Mais semblable en sa fuite au nuage qui passe,
Le songe disparaît, la vision s’efface,
Et du monde idéal l’éclat évanoui
Fascine encor long-temps mon regard ébloui.
La raison cependant, docile à ces prestiges,
D’un merveilleux génie admire les prodiges :
Ainsi de ses secrets le puissant enchanteur,
A mes yeux étonnés déployait la hauteur.
Posant un pied tremblant sur sa trace immortelle,
J’essayai de le suivre en sa route nouvelle.
J’ai tenté de saisir, sous mes faibles pinceaux ,
Quelques traits détachés de ses vastes tableaux ;
Et de ses nobles chants ma voix inentendue
Tout bas a répété quelque note perdue.
Oh ! ne me blâmez point ! Si de nos bois surpris
Un orchestre imprévu frappe les verts abris,
D’un écho fugitif la voix par intervalles
Y marie au hasard des notes inégales,
Et du penchant des monts renvoie au gré des airs
Quelques sons affaiblis de ces lointains concerts.

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Amable TASTU

Portait de Amable TASTU

Amable Tastu, née Sabine Casimire Amable Voïart à Metz le 31 aout 1798 et morte le 10 janvier 1885, est une écrivaine française. Elle est la fille de Fille de Jacques-Philippe Voïart et de Jeanne-Amable Bouchotte. Elle épouse Joseph Tastu, éditeur, et qui publiera son principal livre, « Poésies », en 1826.... [Lire la suite]

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