Poème 'Zhandar' de ATOS

Zhandar

ATOS

Je m’appelle Zhandar. Ce soir le réseau central d’identification inscrira mon nom dans le fichier P.H.I, Profils Hautement Indésirables. Il ne me reste que le temps de cette nuit pour tenter de vous faire parvenir notre histoire.
Je suis né le jour de l’Unification des Nations Souveraines, le treizième jour du cycle carmin de la 6e décade. Je suis donc, selon les temps qui précédèrent l’an zéro de la première décade, âgé de 16 ans, soit environ 140 160 heures.
J’aime penser que ce message inscrit sur cette clé te parviendra un jour de grand soleil.
Un jour qu’il m’aurait plu d’imaginer «heureux», si mon existence, aussi courte fut elle, avait pu me permettre de saisir ce que cela pouvait exactement exprimer…
Je m’appelais Zhandar, voilà qui sera, demain, plus exact… Mais n’en sera pas plus juste…
Ce que tu viens de retrouver de moi, ces quelques lignes te diront qu’elle fut notre vie, comment nous l’avons égarée. Un jour de grand soleil, «un Semblable» comme toi, pourra témoigner, après la lecture de ce fichier, que nous fûmes bien tels que nous étions. Du moins, j’ose l’espérer. Cette histoire se trouve, Semblable, à présent, entre tes mains.
Lorsque je fus en âge de me voir remettre mon A.C.U, mon accréditation civile urbaine, c’est-à-dire lorsque le cadran de mon horloge biologique marqua 12 720 heures, mes parents se trouvèrent confrontés à cette épouvantable évidence : mon ACU était zonée.
Comprends, cher «Semblable», c’est ainsi que j’aime te nommer, comprends bien la monstruosité de cette révélation : j’étais… différent.
Mon insertion civile était compromise. Mon avenir l’était donc tout autant, et celui de mon entourage allait s’en trouver fort compliqué.

Après avoir remonté la hiérarchie des innombrables commissions des agglomérations civiles «mono urbaine», mes parents ont pu connaître le mal qui rongeait leur unique descendance. J’avais, fait extrêmement rare, été détecté comme étant potentiellement «non fiable» en raison d’une tendance sévère à un état de confiance permanent.
La peur était pour moi un état qui se trouvait être une réponse à une apparition réelle, tangible et imminente d’un risque létal. J’étais incapable d’imaginer la peur, de la projeter, de l’inventer, de la nourrir, de la planifier, de la renforcer, de la connecter à la peur d’autrui.
La peur pour moi n’était pas un sentiment, mais tout au plus un état. Je ne communiquais pas ma peur et ne recevais pas celle des autres. Ma peur était autiste.
J’étais un danger pour moi-même mais, fait plus grave et impardonnable, j’étais un risque pour l’équilibre social. J’étais une menace.
L’alluvion que j’étais vint donc alimenter les eaux troubles et tumultueuses de la grande
Peur collective, déesse mère de l’aigreur de nos vies.
Disons, cher Semblable, que je savais reconnaître un danger, mais que son identification ne pouvait prendre forme en moi que sur ma propre décision, mon unique jugement. Je ne sais comment il te sera possible de saisir toutes les déclinaisons de l’anathème dont j’étais le sujet. Mais là était ce qu’ils appelaient le Mal.
-«Tu es peut-être différent… – me disait mon grand-père – mais cela n’est pas important pour moi, parce que moi je te vois avec mon cœur et mon cœur me dit que tu es seulement né trop tôt ou trop tard. Tu es Zhandar, un voyageur égaré dans notre temps.
Tu ne crains pas. Tu es né comme ça… Tes pauvres parents n’y sont pour rien. Tu n’y es pour rien…. Et moi non plus, du moins je l’espère… Mais moi je t’aime tel que tu nous as été donné.» Puis il me murmurait : – «Zhandar, je te confie un secret, promets de ne jamais le répéter… Tu es le seul être au monde qui ne me fasse pas peur !»

Et j’avoue que mon grand-père fut le seul qui ait su par la seule inflexion de sa voix arrêter bien des fois mes paroles malheureuses et calmer la hardiesse de mes pas.
J’imaginais souvent grand-père que la rondeur de ton dos cachait en réalité une sacrée jolie paire d’ailes que tu ne faisais battre que pour moi.
Je n’avais pas peur. Ce qui était pour mon entourage une source constante d’inquiétude et nécessitait une surveillance rapprochée.
Je parlais, répondais, ou invectivais les quelques rares inconnus qui se présentaient à moi.
J’étais capable de ne pas connecter l’interface de sécurité à notre périmètre privé. J’ai même un jour désobéi à un ordre d’évacuation, lors d’un cycle d’apprentissage, suite à l’alerte d’authentification des profils scolaires. Ce qui, dans les annales de notre centre éducatif ne s’était jamais jusqu’à lors produit. Je fus donc déclaré : associable.
Je ne sais Semblable si tu peux imaginer, de là où tu te trouves, ce qu’était la vie dans nos cités, ce qu’était le poids de cette norme qui gouvernait nos vies.
Nous étions tous assujettis à la peur. Peur de vivre, de souffrir, d’aimer, de vieillir, de procréer, de mourir. Peur du néant, du chaos, de l’autre, de soi, de l’utile, de l’inutile, du vide, du trop plein, peur de la différence, de l’ostracisme, peur d’être méconnu, d’être reconnu, de rester inconnu, la peur paroxysmique de ne plus avoir peur, ce qui d’après les projections et analyses des risques développées par les services de la Haute Intelligence Civile, (le HIC) pourrait irrémédiablement faire sombrer notre civilisation dans les ténèbres de la terreur.
Nous avions peur de trop manger, de ne plus avoir à manger, de ne pas bien manger, de voir les eaux monter, de voir la terre s’assécher, de voir le soleil s’éteindre, de trop en savoir, de ne jamais arriver à tout comprendre, peur de ce qu’il y avait dans les symboles, peur de ce que nous n’y trouvions pas, peur ce que l’on pouvait un jour y voir, peur d’être seul, peur d’être trop nombreux.

Ce bombardement incessant d’inquiétudes, de frayeurs, d’angoisses devait nous permettre de nous maîtriser, d’inhiber nos violences, de nous élever à un niveau supérieur de conscience. Nous entretenions notre peur, nous l’exercions.
Dès le plus jeune âge, nos jeux nous y éveillaient : les jeux de rôle dynamique quadridimensionnels permirent en à peine deux générations d’errer virtuellement dans les dédales des affres de toutes nos peurs.
Nous en sommes même venus à rendre cette peur conceptuelle. Nombreux musées virent des collections entièrement dédiées à la Peur. Ainsi a-t-on pu voir, dans les plus grandes capitales de l’Union, le département de la Peur surpasser par la richesse de ses collections le département du Rêve.
La peur fut décryptée, analysée. Elle possédait son langage, sa grammaire, ses gestes.
On imposa ses canons. En vers, en prose, en argot, elle conversait.
Elle régissait nos finances, nos choix économiques, la stratégie de nos ventes, les pulsions de nos achats.
Ainsi voyait-on dans chaque famille le budget des assurances devancer celui dédié à la culture. L’assurance contre les risques de la vie fut le couronnement de son apogée.
La vie était un risque, et ne devait plus jamais être considérée comme un don, ni même un art.
Le cabinet des curiosités quittait nos foyers, l’antre de la peur s’y imposait.
Chaque concitoyen dès son plus jeune âge œuvrait à la pérennité de son être, à sa protection individuelle, la fin de vie devant être le souci prioritaire de chaque humain.
Chacun de nos choix n’était dicté que par cette seule préoccupation : se protéger.

À l’aube de sa 175 200e heure, chacun thésaurisait déjà pour la construction de son tombeau.
Cette entreprise, Semblable, peut te sembler certes bien pharaonienne, mais ainsi se déclinaient les heures dans nos cités…
Stupeur, effroi et tremblements s’étaient emparés de nous, l’émerveillement et le hasard n’étaient plus que des pâquerettes qui tentaient misérablement de survivre entre les pavés de nos avenues surveillées par de péremptoires caméras numériques qui n’avaient, quant à elles, plus rien à cacher.
Les coups du sort faisaient partie du royaume de nos chimères.
On avait tout prévu, rien ne devait plus être laissé au hasard. On lui concéda tout de même quelques jeux…
Sains peut-être… mais saufs coûte que coûte ! Telle devint notre devise.
Nous dépensions sans compter pour donner à nos portes, fenêtres, portails et grillages de fiers blindages.
Nos mots de passe étaient les nouveaux judas. Nos identifiants, pseudo armures, étaient devenus les moucharabiehs de nos pensées. Nous susurrions, dénoncions, et parfois même calomnions, à l’oreille du monde mais hors de sa vue. Des machines insensées furent inventées. Là où nos ancêtres d’un seul coup d’œil se contentaient d’admirer la beauté naturelle des choses, nous étions à présent capables de déverrouiller la porte de notre cave, et cela à la vitesse d’un battement de cil. Des drones gardaient notre paix et imposaient la loi. La peur, sueur de l’insécurité étanchait la soif de notre sécurité. Ainsi s’équilibraient nos pensées.
Mon incongruité pathologique m’amena à suivre un parcours scolaire des plus limités.
L’Union nourrissait ses peurs. J’étais un risque, il fallait donc subvenir à mes besoins.
C’est ainsi qu’à l’âge de 14 ans, j’entrais en apprentissage dans le département Hygiène et Sécurité de l’Institut Supérieur de recherche sur la bio éthique, unité scientifique rattachée directement au G.A.U.L.E.M, Global Administration of United Laws for Escape and Mutations. Cette affectation aurait pu, en d’autre temps, paraître étrange. Mais d’apprenti je n’en avais que le titre, l’usage fit de moi un cobaye. On ne faisait pas entrer un lion dans la cage, on refermait les portes de celle-ci sur l’oiseau que j’étais.

Ainsi, exempt de peur, je me soumettais aux diverses expériences, soulagé de voir enfin mes parents espérer pour moi un quelconque avenir. Tout semblait être maîtrisé.
Mais les comportements humains sont soumis aux règles universelles. La règle régissant la bêtise s’y applique souvent. C’est ainsi que l’humanité perdit l’équilibre sur le fil de ses nombreuses certitudes.
Un mardi après-midi, lors d’une expérience d’extraction cellulaire, je ne sais comment cela se produisit, quelques uns des clones de mes cellules cardiaques se retrouvèrent dans le magma des souches destinées à la production massive du vaccin contre la pancréatite murine, dernier fléau apparu sur notre souveraine planète, virus mortel pour les animaux que nous étions alors encore. Nous avions en effet décidé quelques années plus tôt de booster notre immunité contre la confiance. Les plus hautes instances scientifiques décidèrent qu’il était sage et opportun de modifier l’ADN humain en y apportant une fine et
délicate retouche. Ainsi une séquence de l’ADN murin fut injectée dans l’ADN de l’homo très sapiens que nous tentions de perfectionner.
Le résultat ne tarda pas à se révéler : l’humain ne courait plus, il détalait !
Malheureusement, en introduisant cette manne de qualité dans nos gênes nous exposions nos organismes aux maladies, miasmes, et épidémies qui s’attaquaient aux rats.
Ce qui devait arriver, arriva sans que les savants aient eu à y penser : un virus mortel attaquait nos pancréas ainsi que l’ensemble de tous nos autres gracieux abats.

Un vaccin fut hâtivement trouvé, cet adverbe explique certainement à lui seul la bévue qui changea l’ordre des choses.
Ma nature infecta les doses du vaccin inoculés à l’humanité.
Les circonstances ayant un goût prononcé pour la compétition, les conséquences de cette erreur mutagène furent suractivées par notre appétence naturelle pour la peur.
Quittant nos toges d’opale, nous revêtions les couleurs de l’azur.
Le savant responsable de ce malencontreux mélange ne donna pas l’alerte. La peur de voir son évaluation annuelle le placer à un échelon inférieur lui fit garder le silence.
Craignant une extinction de notre espèce, chaque humain fut sommé de se faire vacciner.
Le Suprême en charge de la Santé Mondiale plein de sa coutumière et courtisane affèterie avait commis une bourde quant à la quantité des doses commandées auprès du GAULEM. Craignant pour son avenir, il ne rectifia pas son erreur. Les unités de contrôle, craignant de déplaire au comité des sages ne rectifièrent pas davantage. La peur ricochait sur le lac de la pensée de chaque intervenant, de tout référant, dégommant à chaque coup le germe de la critique qui naît habituellement dans tout esprit logique. Ainsi, chaque habitant de notre souveraine planète fut doublement vacciné.
Le ver était bel et bien dans la compote de fruits.
En quelques mois, de nombreux cas se déclarèrent.
À Moscou on vit des manifestants, pour quelque affaire de presse écrite, faire face aux hommes armés. En Inde, la caste des intouchables vint réclamer des sièges aux conseils des administrations des multinationales dirigés par les cols immaculés. En Alaska, des inuits s’opposèrent et cela avec un déterminisme incroyable, aux compagnies pétrolifères.
Au Congo, en Ethiopie, en Chine, partout des hommes réclamaient, exigeaient, repoussaient, s’exprimaient à la vue et au su de tous. Les communiqués se succédaient, les alertes sanitaires se déclenchaient. Mais rien ne semblait pouvoir enrayer cette contagion. Ma nature semblait infecter le monde à la vitesse d’un rat fuyant l’inéluctable montée des eaux. L’angoisse formait dans les âmes un vortex de haine, la panique chorégraphiait tous les élans. L’esprit de la cité enfiellait le regard des hommes.

L’enquête remonta promptement à la source de la contamination. Mon ADN fut isolé, mon profil clignota sur les écrans du monde entier. J’étais devenu l’ennemi mondial, celui par qui la confiance était venue nous gangrener…
J’avais précipité le monde dans la terreur, le mot terroriste s’afficha en rouge sur les avis de recherche. C’est ainsi que j’entrai dans le fichier PHI.
Toutes les forces armées de l’Union sont depuis ce matin lancées à ma poursuite.
Dans quelques heures le jour se lèvera, mais je crains, une fois n’est pas coutume, de ne pas en être spectateur.
«Le monde semble basculer dans la Terreur», est le dernier message lancé par le HIC que j’ai pu capter.
Cette nuit, je dépose ce ficher non crypté sur une clé que je dépose entre ces deux colonnes de marbre du grand escalier de l’Opéra de Paris. J’espère de toute mon âme que, si notre mutation génétique perdure et se finalise, les survivants de ce chaos trouveront peut-être refuge sous ces toits.
Peut être y danseront-ils en toute confiance, dans l’ignorance de la peur qui a fini par avoir raison de moi.
Je m’appelais Zhandar, et si tu me lis Semblable, c’est que nous n’existons plus et qu’une nouvelle espèce, à laquelle tu appartiens, a pu repeupler notre Terre.
À l’instant où je vais refermer ce fichier, pour la première fois de ma vie, je ressens ce que mes dissemblables appellent sans doute la peur.
Oui, Semblable, il me semble vivre cette douleur. J’ai peur que personne ne trouve cette clé. Je m’appelais Zhandar, Semblable, n’oublie jamais ce qu’il nous est arrivé…

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