Poème '02 – Chant deuxième' de Jacques DELILLE dans 'Les Jardins ou L'Art d'Embellir les Paysages'

02 – Chant deuxième

Jacques DELILLE
Recueil : "Les Jardins ou L'Art d'Embellir les Paysages"

Oh ! si j’avais ce luth dont le charme autrefois
Entraînait sur l’Hémus les rochers et les bois,
Je le ferais parler, et sur les paysages
Les arbres tout-à-coup déploîraient leurs ombrages.
Le chêne, le tilleul, le cèdre et l’oranger
En cadence viendraient dans mes champs se ranger.
Mais l’antique harmonie a perdu ses merveilles ;
La lyre est sans pouvoir, les rochers sans oreilles ;
L’arbre reste immobile aux sons les plus flatteurs,
Et l’art et le travail sont les seuls enchanteurs.

Apprenez donc de l’art quel soin et quelle adresse
Donne aux arbres divers la grâce ou la richesse.

Par ses fruits, par ses fleurs, par son beau vêtement,
L’arbre est de nos jardins le plus bel ornement.
Pour mieux plaire à nos yeux, combien il prend de formes !
Là, s’étendent ses bras pompeusement informes ;
Sa tige ailleurs s’élance avec légèreté.
Ici, j’aime sa grâce, et là, sa majesté.
Il tremble au moindre souffle, ou contre la tempête
Roidit son tronc noueux et sa robuste tête.
Rude ou poli, baissant ou dressant ses rameaux,
Véritable Protée entre les végétaux,
Il change incessamment, pour orner la nature,
Sa taille, sa couleur, ses fruits et sa verdure.

Ces effets variés sont les trésors de l’art,
Que le goût lui défend d’employer au hasard.

Des divers plants encor la forme et l’étendue
Sous des aspects divers se présente à la vue.
Tantôt un bois profond, sauvage, ténébreux,
Épanche une ombre immense ; et tantôt moins nombreux
Un plant d’arbres choisis forme un riant bocage.
Plus loin, distribués dans un frais paysage,
Des groupes élégants fixent l’œil enchanté :
Ailleurs, se confiant à sa propre beauté,
Un arbre seul se montre, et seul orne la terre.
Tels, si la paix des champs peut rappeler la guerre,
Une nombreuse armée étale à nos regards
Des bataillons épais, des pelotons épars ;
Et là, fier de sa force et de sa renommée,
Un héros seul avance, et vaut seul une armée.
Tous ces plants différents suivent diverses lois.

Dans les jardins de l’art, notre luxe autrefois
Des arbres isolés dédaignait la parure :
Ils plaisent aujourd’hui dans ceux de la nature.
Par un caprice heureux, par de savants hasards,
Leurs plants désordonnés charmeront nos regards.
Qu’ils diffèrent d’aspect, de forme, de distance ;
Que toujours la grandeur, ou du moins l’élégance
Distingue chaque tige, ou que l’arbre honteux
Se cache dans la foule, et disparaisse aux yeux.
Mais lorsqu’un chêne antique, ou lorsqu’un vieil érable,
Patriarche des bois, lève un front vénérable,
Que toute sa tribu, se rangeant à l’entour,
S’écarte avec respect, et compose sa cour ;
Ainsi, l’arbre isolé plaît aux champs qu’il décore.

Avec bien plus de choix et plus de goût encore,
Les groupes formeront mille tableaux heureux.
D’arbres plus ou moins forts, et plus ou moins nombreux
Formez leur masse épaisse, ou leurs touffes légères :
De loin l’œil aime à voir tout ce peuple de frères.
C’est par eux que l’on peut varier ses dessins,
Rapprocher, et tantôt repousser les lointains,
Réunir, séparer, et sur les paysages
Étendre, ou replier le rideau des ombrages.

Vos groupes sont formés : il est temps que ma voix
À connaître un peu d’art accoutume les bois.

Bois augustes, salut ! vos voûtes poétiques
N’entendent plus le barde et ses affreux cantiques ;
Mais un plus doux délire habite vos déserts,
Et vos antres encor nous instruisent en vers.
Vous inspirez les miens, ombres majestueuses !
Souffrez donc qu’aujourd’hui mes mains respectueuses
Viennent vous embellir, mais sans vous profaner ;
C’est de vous que je veux apprendre à vous orner.

Les bois peuvent s’offrir sous des aspects sans nombre :
Ici, des troncs pressés rembruniront leur ombre :
Là, de quelques rayons égayant ce séjour,
Formez un doux combat de la nuit et du jour.
Plus loin, marquant le sol de leurs feuilles légères,
Quelques arbres épars joueront dans les clairières,
Et flottant l’un vers l’autre, et n’osant se toucher,
Paraîtront à la fois se fuir et se chercher.
Ainsi le bois par vous perd sa rudesse austère :
Mais n’en détruisez pas le grave caractère.
De détails trop fréquents, d’objets minutieux
N’allez pas découper son ensemble à nos yeux.
Qu’il soit un, simple et grand, et que votre art lui laisse,
Avec toute sa pompe, un peu de sa rudesse.
Montrez ces troncs brisés ; je veux des noirs torrents
Dans le creux des ravins suivre les flots errants.
Du temps, des eaux, de l’air n’effacez point la trace ;
De ces rochers pendants respectez la menace,
Et qu’enfin dans ces lieux empreints de majesté
Tout respire une mâle et sauvage beauté.

Telle on aime d’un bois la rustique noblesse.
Le bocage moins fier, avec plus de mollesse
Déploie à nos regards des tableaux plus riants,
Veut un site agréable, et des contours liants,
Fuit, revient, et s’égare en routes sinueuses,
Promène entre des fleurs des eaux voluptueuses ;
Et j’y crois voir encore, ivre d’un doux loisir,
Épicure dicter les leçons du plaisir.
Mais c’est peu qu’en leur sein le bois ou le bocage
Renferment leur richesse élégante ou sauvage ;
Il en faut avec soin embellir les dehors.

Avant tout, n’allez point, symétrisant leurs bords,
Par vos murs de verdure et vos tristes charmilles
Nous cacher des forêts les nombreuses familles :
Je veux les voir ; je veux, perçant au fond des bois,
Voir ces arbres divers qui croissent à la fois ;
Les uns tout vigoureux et tout frais de jeunesse,
D’autres tout décrépits, tout noueux de vieillesse ;
Ceux-ci rampants, ceux-là, fiers tyrans des forêts,
Des tributs de la sève épuisant leurs sujets :
Vaste scène, où des mœurs, de la vie et des âges,
L’esprit avec plaisir reconnaît les images.

Près de ces grands effets, que sont ces verts remparts,
Dont la forme importune attriste les regards,
Forme toujours la même, et jamais imprévue ?
Riche variété, délices de la vue,
Accours, viens rompre enfin l’insipide niveau,
Brise la triste équerre et l’ennuyeux cordeau.
Par un mélange heureux de golphes, de saillies,
Les lisières des bois veulent être embellies.
L’œil, qui des plants tracés par l’uniformité
Se dégoûte, et s’élance à leur extrémité,
Se plaît à parcourir dans sa vaste étendue,
De ces bords variés la forme inattendue ;
Il s’égare, il se joue en ces replis nombreux ;
Tour-à-tour il s’enfonce, il ressort avec eux ;
Sur les tableaux divers que leur chaîne compose
De distance en distance avec plaisir repose :
Le bois s’en agrandit, et, dans ses longs retours,
Varie à chaque pas son charme et ses détours.
Dessinez donc sa forme, et d’abord qu’on choisisse
Les arbres dont le goût prescrit le sacrifice.
Mais ne vous hâtez point ; condamnez à regret :
Avant d’exécuter un rigoureux arrêt,
Ah ! songez que du temps ils sont le lent ouvrage,
Que tout votre or ne peut racheter leur ombrage,
Que de leur frais abri vous goûtiez la douceur.

Quelquefois cependant un ingrat possesseur,
Sans besoin, sans remords les livre à la cognée.
Renversés sur le sein de la terre indignée,
Ils meurent ; de ces lieux s’exilent pour toujours
La douce rêverie et les discrets amours.
Ah ! par ces bois sacrés, dont le feuillage sombre
Aux danses du hameau prêta souvent son ombre,
Par ces dômes touffus qui couvraient vos aïeux,
Profanes, respectez ces troncs religieux ;
Et quand l’âge leur laisse une tige robuste,
Gardez-vous d’attenter à leur vieillesse auguste.
Trop tôt le jour viendra que ces bois languissants,
Pour céder leur empire à de plus jeunes plants,
Tomberont sous le fer, et de leur tête altière
Verront l’antique honneur flétri dans la poussière.

Ô Versaille ! ô regrets ! ô bosquets ravissants,
Chefs-d’œuvre d’un grand roi, de Le Nôtre et des ans !
La hache est à vos pieds et votre heure est venue.
Ces arbres dont l’orgueil s’élançait dans la nue,
Frappés dans leur racine, et balançant dans l’air
Leurs superbes sommets ébranlés par le fer,
Tombent, et de leurs troncs jonchent au loin ces routes
Sur qui leurs bras pompeux s’arrondissaient en voûtes.
Ils sont détruits, ces bois, dont le front glorieux
Ombrageait de Louis le front victorieux,
Ces bois où, célébrant de plus douces conquêtes,
Les arts voluptueux multipliaient les fêtes !
Amour, qu’est devenu cet asile enchanté
Qui vit de Montespan soupirer la fierté ?
Qu’est devenu l’ombrage où, si belle et si tendre,
À son amant surpris et charmé de l’entendre
La Valière apprenait le secret de son cœur,
Et sans se croire aimée avouait son vainqueur ?
Tout périt, tout succombe ; au bruit de ce ravage
Voyez-vous point s’enfuir les hôtes du bocage ?
Tout ce peuple d’oiseaux fiers d’habiter ces bois,
Qui chantaient leurs amours dans l’asile des rois,
S’exilent à regret de leurs berceaux antiques.
Ces dieux, dont le ciseau peupla ces verts portiques,
D’un voile de verdure autrefois habillés,
Tous honteux aujourd’hui de se voir dépouillés,
Pleurent leur doux ombrage ; et, redoutant la vue,
Vénus même une fois s’étonna d’être nue.

Croissez, hâtez votre ombre, et repeuplez ces champs,
Vous, jeunes arbrisseaux ; et vous, arbres mourants,
Consolez-vous. Témoins de la faiblesse humaine,
Vous avez vu périr et Corneille et Turenne :
Vous comptez cent printemps, hélas ! et nos beaux jours
S’envolent les premiers, s’envolent pour toujours !

Heureux donc qui jouit d’un bois formé par l’âge ;
Mais trop heureux aussi qui créa son bocage !
Ces arbres, dont le temps prépare la beauté,
Il dit comme Cyrus : « C’est moi qui les plantai ».
Vous donc, si de vos plants vous êtes maître encore,
Craignez qu’avant le temps ils se pressent d’éclore.
Tel qu’un peintre, arrêtant ses indiscrets pinceaux,
Longtemps dans sa pensée ébauche ses tableaux,
Ainsi de vos dessins méditez l’ordonnance.
Des sites, des aspects connaissez la puissance,
Et le charme des bois aux coteaux suspendus,
Et la pompe des bois dans la plaine étendus.
Ainsi que les couleurs et les formes amies,
Connaissez les couleurs, les formes ennemies.
Le frêne aux longs rameaux dans les airs élancés,
Repousserait le saule aux longs rameaux baissés.
Le vert du peuplier combat celui du chêne :
Mais l’art industrieux peut adoucir leur haine ;
Et de leur union médiateur heureux,
Un arbre mitoyen les concilie entre eux.
Ainsi, par une teinte avec art assortie,
Vernet de deux couleurs éteint l’antipathie.
Connaissez donc l’emploi de ces différents verts,
Brillants ou sans éclat, plus foncés ou plus clairs.
C’est par ces tons changeants qu’au sein des paysages
Vous pouvez avec choix varier les ombrages,
Produire des effets tantôt doux, tantôt forts,
Des contrastes frappants, ou de moelleux accords.
Observez-les surtout, lorsque la pâle automne,
Près de la voir flétrie, embellit sa couronne :
Que de variété, que de pompe et d’éclat !
Le pourpre, l’orangé, l’opale, l’incarnat
De leurs riches couleurs étalent l’abondance.
Hélas ! tout cet éclat marque leur décadence.
Tel est le sort commun. Bientôt les aquilons
Des dépouilles des bois vont joncher les vallons ;
De moment en moment la feuille sur la terre,
En tombant, interrompt le rêveur solitaire.
Mais ces ruines même ont pour moi des attraits.
Là, si mon cœur nourrit quelques profonds regrets,
Si quelque souvenir vient rouvrir ma blessure,
J’aime à mêler mon deuil au deuil de la nature.
De ces bois desséchés, de ces rameaux flétris,
Seul, errant, je me plais à fouler les débris.
Ils sont passés les jours d’ivresse et de folie ;
Viens, je me livre à toi, tendre mélancolie ;
Viens, non le front chargé des nuages affreux
Dont marche enveloppé le chagrin ténébreux,
Mais l’œil demi-voilé, mais telle qu’en automne
À travers des vapeurs un jour plus doux rayonne :
Viens, le regard pensif, le front calme, et les yeux
Tout prêts à s’humecter de pleurs délicieux.

Mais tandis que mon cœur nourrit ces rêveries,
D’arbustes, d’arbrisseaux mille races fleuries
M’appellent à leur tour. Venez, peuple enchanteur,
Vous êtes la nuance entre l’arbre et la fleur ;
De vos traits délicats venez orner la scène.
Oh ! que si moins pressé du sujet qui m’entraîne,
Vers le but qui m’attend je ne hâtais mes pas,
Que j’aurais de plaisir à diriger vos bras !
Je vous reproduirais sous cent formes fécondes ;
Ma main sous vos berceaux ferait rouler les ondes ;
En dômes, en lambris j’unirais vos rameaux ;
Mollement enlacés autour de ces ormeaux,
Vos bras serpenteraient sur leur robuste écorce,
Emblème de la grâce unie avec la force :
Je fondrais vos couleurs, et du blanc le plus pur,
Du plus tendre incarnat jusqu’au plus sombre azur,
De l’œil rassasié variant les délices,
Vos panaches, vos fleurs, vos boules, vos calices,
À l’envi s’uniraient dans mes brillants travaux,
Et Van-Huysum lui-même envierait mes tableaux.

Mais vous à qui le ciel prodigua leur richesse,
Ménagez avec art leur pompe enchanteresse :
Partagez aux saisons leurs brillantes faveurs ;
Que chacun apportant ses parfums, ses couleurs,
Reparaisse à son tour, et qu’au front de l’année
Sa guirlande de fleurs ne soit jamais fanée.
Ainsi votre jardin varie avec le temps :
Tout mois a ses bosquets, tout bosquet son printemps,
Printemps bientôt flétri ! Toutefois votre adresse
Peut consoler encor de sa courte richesse.
Que par des soins prudents tous ces arbres plantés,
Quand ils seront sans fleurs, ne soient pas sans beautés.
Ainsi l’adroite Églé prolongeant son empire,
Au déclin des beaux ans sait encor nous séduire.

Le ciel même, malgré l’inclémence de l’air,
N’a pas de tous ses dons déshérité l’hiver.
Alors des vents jaloux défiant les outrages,
Plusieurs arbres encor retiennent leurs feuillages.
Voyez l’if et le lierre, et le pin résineux,
Le houx luisant, armé de ses dards épineux,
Et du laurier divin l’immortelle verdure,
Dédommager la terre et venger la nature.
Voyez leurs fruits de pourpre et leurs glands de corail
Au vert de leurs rameaux mêler un vif émail.
Au milieu des champs nus leur parure m’enchante,
Et plus inespérée en paraît plus touchante.
De vos jardins d’hiver qu’ils ornent le séjour.
Là, vous venez saisir les rayons d’un beau jour.
Là, l’oiseau, quand la terre ailleurs est dépouillée,
Vole, et s’égaie encor sous la verte feuillée,
Et trompé par les lieux ne connaît plus les temps,
Croit revoir les beaux jours et chante le printemps.

Ainsi ce doux réduit plaît sans être factice.
Mais les jardins des rois avec plus d’artifice,
Avec plus d’appareil triomphent des hivers.
J’en atteste, ô Mouceaux, tes jardins toujours verts.
Là, des arbres absents les tiges imitées,
Les magiques berceaux, les grottes enchantées,
Tout vous charme à la fois. Là, bravant les saisons,
La rose apprend à naître au milieu des glaçons ;
Et les temps, les climats vaincus par des prodiges,
Semblent de la féerie épuiser les prestiges.
Mais l’art et la féerie, et ses enchantements
Ne sont pas des jardins les plus doux ornements.
L’habitude bientôt a flétri vos bocages.
Souvent, quand l’étranger jouit de vos ombrages,
Déjà leur possesseur languit sans intérêt.
N’est-il pas des moyens dont le charme secret
Vous rende leur beauté toujours plus attachante ?

Oh ! combien des Lapons l’usage heureux m’enchante !
Qu’ils savent bien tromper leurs hivers rigoureux !
Nos superbes tilleuls, nos ormeaux vigoureux,
De ces champs ennemis redoutent la froidure :
De quelques noirs sapins l’indigente verdure
Par intervalle à peine y perce les frimas ;
Mais le moindre arbrisseau qu’épargnent ces climats,
Par des charmes plus doux à leurs regards sait plaire :
Planté pour un ami, pour un fils, pour un père,
Pour un hôte qui part emportant leurs regrets,
Il en reçoit le nom, le nom cher à jamais.

Vous, dont un ciel plus pur éclaire la patrie,
Vous pouvez imiter cette heureuse industrie :
Elle animera tout ; vos arbres, vos bosquets
Dès lors ne seront plus ni déserts, ni muets ;
Ils seront habités de souvenirs sans nombre,
Et vos amis absents embelliront leur ombre.

Qui vous empêche encor, quand les bontés des dieux
D’un enfant désiré comblent enfin vos vœux,
De consacrer ce jour par les tiges naissantes
D’un bocage, d’un bois ?… Mais tandis que tu chantes,
Muse, quels cris dans l’air s’élancent à la fois ?
Il est né l’héritier du sceptre de nos rois !
Il est né ! Dans nos murs, dans nos camps, sur les ondes,
Nos foudres triomphants l’annoncent aux deux mondes.
Pour parer son berceau c’est trop peu que des fleurs ;
Apportez les lauriers, les palmes des vainqueurs.
Qu’à ses premiers regards brillent des jours de gloire ;
Qu’il entende en naissant l’hymne de la victoire ;
C’est la fête qu’on doit au pur sang de Bourbon.

Et toi, par qui le ciel nous fit cet heureux don,
Toi, qui, le plus beau nœud, la chaîne la plus chère
Des Germains, des Français, d’un époux et d’un frère,
Les unis, comme on voit de deux pompeux ormeaux
Une guirlande en fleurs enchaîner les rameaux,
Sœur, mère, épouse auguste ; enfin la destinée
Joint au deuil du trépas les fruits de l’hyménée,
Et mêlant dans tes yeux les larmes et les ris,
Quand tu perds une mère, elle te donne un fils.
D’autres, dans les transports que ce beau jour inspire,
Animeront la toile, ou le marbre, ou la lyre ;
Moi, l’humble ami des champs, j’irai dans ce séjour
Où Flore et les zéphirs composent seuls ta cour,
J’irai dans Trianon : là, pour unique hommage,
Je consacre à ton fils des arbres de son âge,
Un bosquet de son nom. Ce simple monument,
Ces tiges, de tes bois le plus cher ornement,
Tes yeux les verront croître, et croissant avec elles,
Ton fils viendra chercher leurs ombres fraternelles.

Enfin vous jouissez, et le cœur et les yeux
Chérissent de vos bois l’abri délicieux.
Au plaisir voulez-vous joindre encore la gloire ?
Voulez-vous de votre art remporter la victoire ?
Déjà de nos jardins heureux décorateur,
Ajoutez à ces noms le nom de créateur.
Voyez comme en secret la nature fermente ;
Quel besoin d’enfanter sans cesse la tourmente.
Et vous ne l’aidez pas ! Qui sait dans son trésor
Quels biens à l’industrie elle réserve encor ?
Comme l’art à son gré guide le cours de l’onde,
Il peut guider la sève ; à sa liqueur féconde
Montrez d’autres chemins, ouvrez d’autres canaux.
Dans vos champs enrichis par des hymens nouveaux,
Des sucs vierges encor essayez le mélange ;
De leurs dons mutuels favorisez l’échange.
Combien d’arbres, de fruits, de plantes et de fleurs,
Dont l’art changea le goût, les parfums, les couleurs !
La pêche a dû sa gloire à ces métamorphoses.
D’un triple diadème ainsi brillent les roses ;
De son panache ainsi l’œillet s’enorgueillit.
Osez. Dieu fit le monde, et l’homme l’embellit.

Que si vous n’osez pas essayer ces conquêtes,
Combien sous d’autres cieux de richesses sont prêtes !
Usurpez ces trésors. Ainsi le fier romain,
Et ravisseur plus juste, et vainqueur plus humain,
Conquit des fruits nouveaux, porta dans l’Ausonie
Le prunier de Damas, l’abricot d’Arménie,
Le poirier des gaulois, tant d’autres fruits divers.
C’est ainsi qu’il fallait s’asservir l’univers.
Quand Lucullus vainqueur triomphait de l’Asie,
L’airain, le marbre et l’or frappaient Rome éblouie ;
Le sage dans la foule aimait à voir ses mains
Porter le cerisier en triomphe aux romains.
Et ces mêmes romains n’ont-ils pas vu nos pères
En bataillons armés, sous des cieux plus prospères
Aller chercher la vigne, et vouer à Bacchus
Leurs étendards rougis du nectar des vaincus ?
Du fruit de leurs exploits leurs troupes échauffées,
Rapportaient, en chantant, ces précieux trophées.
De guirlandes de pampre ils couronnaient leurs fronts ;
Le pampre sur leurs dards s’enlaçait en festons.
Tel revint triomphant le dieu vainqueur du Gange.
Les vallons, les coteaux célébraient la vendange ;
Et partout où coula le nectar enchanté,
Coururent le plaisir, l’audace et la gaieté.

Enfants de ces Gaulois, imitons nos ancêtres ;
Enlevons, disputons ces dépouilles champêtres.
Voyez dans ces jardins, fiers de se voir soumis
À la main qui porta le sceptre de Thémis,
Le sang des Lamoignon, l’éloquent Malesherbes
Enrichir notre sol de cent tiges superbes.
Là, des plants rassemblés des bouts de l’univers,
De la cime des monts, de la rive des mers,
Des portes du couchant, de celles de l’aurore,
Ceux que l’ardent midi, que le nord voit éclore,
Les enfants du soleil, les enfants des frimas,
Me font, en un lieu seul, parcourir cent climats.
Je voyage, entouré de leur foule choisie,
D’Amérique en Europe, et d’Afrique en Asie.
Tous, parmi nos vieux plants charmés de se ranger,
Chérissent notre ciel, et l’heureux étranger,
Des bords qu’il a quittés reconnaissant l’ombrage,
Doute de son exil à leur touchante image,
Et d’un doux souvenir sent son cœur attendri.

Je t’en prends à témoin, jeune Potaveri.
Des champs d’O-Taïti, si chers à son enfance,
Où l’amour, sans pudeur, n’est pas sans innocence,
Ce sauvage ingénu dans nos murs transporté,
Regrettait en son cœur sa douce liberté,
Et son île riante, et ses plaisirs faciles.
Ébloui, mais lassé de l’éclat de nos villes,
Souvent il s’écriait : « Rendez-moi mes forêts ».
Un jour, dans ces jardins où Louis à grands frais
De vingt climats divers en un seul lieu rassemble
Ces peuples végétaux surpris de croître ensemble,
Qui, changeant à la fois de saison et de lieu,
Viennent tous à l’envi rendre hommage à Jussieu,
L’indien parcourait leurs tribus réunies,
Quand tout-à-coup, parmi ces vertes colonies,
Un arbre qu’il connut dès ses plus jeunes ans
Frappe ses yeux. Soudain, avec des cris perçants
Il s’élance, il l’embrasse, il le baigne de larmes,
Le couvre de baisers. Mille objets pleins de charmes,
Ces beaux champs, ce beau ciel qui le virent heureux,
Le fleuve qu’il fendait de ses bras vigoureux,
La forêt dont ses traits perçaient l’hôte sauvage,
Ces bananiers chargés et de fruits et d’ombrage
Et le toit paternel, et les bois d’alentour,
Ces bois qui répondaient à ses doux chants d’amour,
Il croit les voir encore, et son âme attendrie,
Du moins pour un instant, retrouva sa patrie.

Poème préféré des membres

Aucun membre n'a ajouté ce poème parmi ses favoris.

Commentaires

Aucun commentaire

Rédiger un commentaire

Jacques DELILLE

Portait de Jacques DELILLE

Jacques Delille, souvent appelé l’abbé Delille, né à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) le 22 juin 1738 et mort à Paris dans la nuit du 1er au 2 mai 1813, est un poète français.
Delille porta quelque temps le titre d’abbé parce qu’il possédait l’abbaye de Saint-Séverin ; mais il ne suivit pas la carrière... [Lire la suite]

© 2017 Un Jour Un Poème - Tous droits réservés
UnJourUnPoeme sur Facebook UnJourUnPoeme sur Twitter RSS
Nos partenaires : Le Mot pour la frime | Poetiz | Permis moto