Poème '04 – Chant quatrième' de Jacques DELILLE dans 'L'Homme des champs ou Les Géorgiques françaises'

04 – Chant quatrième

Jacques DELILLE
Recueil : "L'Homme des champs ou Les Géorgiques françaises"

Oui, les riches aspects et des champs et de l’onde
D’intéressans tableaux sont la source féconde :
Oui, toujours je revois avec un plaisir pur
Dans l’azur de ces lacs briller ce ciel d’azur,
Ces fleuves s’épancher en nappes transparentes,
Ces gazons serpenter le long des eaux errantes,
Se noircir ces forêts et jaunir les moissons,
En de rians bassins s’enfoncer ces vallons,
Les monts porter les cieux sur leurs têtes hautaines
Et s’étendre à leurs pieds l’immensité des plaines ;
Tandis que, colorant tous ces tableaux divers,
Le soleil marche en pompe autour de l’univers.
Heureux qui, contemplant cette scène imposante,
Jouit de ses beautés ! Plus heureux qui les chante !
Pour lui tout s’embellit ; il rassemble à son choix
Les agrémens épars et des champs et des bois,
Et dans ses vers brillans, rivaux de la nature,
Ainsi que des objets, jouit de leur peinture.
Mais loin ces écrivains dont le vers ennuyeux
Nous dit ce que cent fois on a dit encor mieux !
Insipides rimeurs ! N’avez-vous pas encore
Epuisé, dites-moi, tous les parfums de Flore ?

Entendrai-je toujours les bonds de vos troupeaux ?
Faut-il toujours dormir au bruit de vos ruisseaux ?
Zéphir n’est-il point las de caresser la rose,
De ses jeunes boutons depuis long-temps éclose ?
Et l’écho de vos vers ne peut-il une fois
Laisser dormir en paix les échos de nos bois ?
Peut-on être si pauvre, en chantant la nature ?
Oh ! Que, plus varié, moins vague en sa peinture,
Horace nous décrit en vers délicieux
Ce pâle peuplier, ce pin audacieux,
Ensemble mariant leurs rameaux frais et sombres,
Et prêtant au buveur l’hospice de leurs ombres ;
Tandis qu’un clair ruisseau, se hâtant dans son cours,
Fuit, roule et de son lit abrège les détours !
La nature en ses vers semble toujours nouvelle,
Et vos vers, en naissant, sont déjà vieux comme elle.
Ah ! C’est que, pour les peindre, il faut aimer les champs !
Mais souvent, insensible à leurs charmes touchans,
Des rimeurs citadins la muse peu champêtre
Les peint sans les aimer, les peint sans les connoître ;
A peine ils ont goûté la paix de leur séjour,
La fraîcheur d’un beau soir, ou l’aube d’un beau jour.
Aussi lisez leurs vers ; on connoît à leur style
Dans ces peintres des champs les amis de la ville.
Voyez-les prodiguer, toujours riches de mots,
L’émeraude des prés et le cristal des flots.

L’aurore, sans briller sur un trône d’opale,
Ne peut point éclairer la rive orientale ;
Le pourpre et le saphir forment ses vêtemens.
Répand-elle des fleurs ? Ce sont des diamans !
Ils vont puiser à Tyr, vont chercher au Potose,
Le teint de la jonquille et celui de la rose.
Ainsi, d’or et d’argent, de perles, de rubis,
De la simple nature ils chargent les habits,
Et, croyant l’embellir, leur main la défigure.
Puisque la poësie est sœur de la peinture,
Ecoutez de Zeuxis ces mots trop peu connus.
Un artiste novice osoit peindre Vénus.
Ce n’étoient point ses traits et ses grâces touchantes,
D’un buste harmonieux les rondeurs élégantes,
Ces contours d’un beau sein, ces bras voluptueux ;
Ce n’étoit point Vénus : son pinceau fastueux
Avoit prodigué l’or, l’argent, les pierreries,
Et Cypris se perdoit sous d’amples draperies.
Que fais-tu, malheureux ? Dit Zeuxis irrité ;
Tu nous peins la richesse, et non pas la beauté !
Rimeur sans goût, ce mot vous regarde vous-même :
Je le répète, il faut peindre ce que l’on aime.
N’imitez pas pourtant ces auteurs trop soigneux,
Qui, des beautés des champs amans minutieux,
Préférant dans leurs vers Linnéus à Virgile,
Prodiguent des objets un détail inutile ;

Sur le plus vil insecte épuisent leurs pinceaux,
Et la loupe à la main composent leurs tableaux.
C’est un peintre sans goût, dont le soin ridicule,
En peignant une femme, imite avec scrupule
Ses ongles, ses cheveux, les taches de son sein.
Vous, peignez plus en grand. Au retour du matin
Avez-vous quelquefois, du sommet des montagnes,
Embrassé d’un coup-d’œil la scène des campagnes,
Les fleuves, les moissons, les vallons, les coteaux,
Les bois, les champs, les prés blanchis par les troupeaux,
Et, dans l’enfoncement de l’horizon bleuâtre,
De ces monts fugitifs le long amphithéâtre ?
Voilà votre modèle. Imitez dans vos vers
Ces masses de beautés et ces groupes divers.
Je sais qu’un peintre adroit du fond d’un paysage
De quelque objet saillant peut détacher l’image ;
Mais ne choisissez point ces objets au hasard ;
Pour la belle nature épuisez tout votre art.
Cependant laissez croire à la foule grossière
Que la belle nature est toujours régulière :
Ces arbres arrondis, droits et majestueux,
Peignez-les, j’y consens. Mais ce tronc tortueux,
Qui, bizarre en sa masse, informe en sa parure,
Et jetant au hasard des touffes de verdure,
Etend ses bras pendans sur des rochers déserts,
Dans ses brutes beautés mérite aussi vos vers.

Jusque dans ses horreurs la nature intéresse.
Nature, ô séduisante et sublime déesse,
Que tes traits sont divers ! Tu fais naître dans moi
Ou les plus doux transports, ou le plus saint effroi.
Tantôt, dans nos vallons, jeune, fraîche et brillante,
Tu marches, et, des plis de ta robe flottante
Secouant la rosée et versant les couleurs,
Tes mains sèment les fruits, la verdure et les fleurs :
Les rayons d’un beau jour naissent de ton sourire ;
De ton souffle léger s’exhale le zéphire ;
Et le doux bruit des eaux, le doux concert des bois,
Sont les accens divers de ta brillante voix.
Tantôt, dans les déserts, divinité terrible,
Sur des sommets glacés plaçant ton trône horrible,
Le front ceint de vieux pins s’entrechoquant dans l’air,
Des torrens écumeux battent tes flancs ; l’éclair
Sort de tes yeux ; ta voix est la foudre qui gronde
Et du bruit des volcans épouvante le monde.
Oh ! Qui pourra saisir dans leur variété
De tes riches aspects la changeante beauté ?
Qui peindra d’un ton vrai tes ouvrages sublimes,
Depuis les monts altiers jusqu’aux profonds abymes ;
Depuis ces bois pompeux dans les airs égarés,
Jusqu’à la violette, humble amante des prés ?
Quelquefois, oubliant nos simples paysages,
Cherchez sous d’autres cieux de plus grandes images :

Passez les mers ; volez aux lieux où le soleil
Donne aux quatre saisons un plus riche appareil.
Sous le ciel éclatant de cette ardente zône
Montrez-nous l’Orénoque et l’immense Amazone,
Qui, fiers enfans des monts, nobles rivaux des mers,
Et baignant la moitié de ce vaste univers,
Epuisent, pour former les trésors de leur onde,
Les plus vastes sommets qui dominent le monde ;
Baignent d’oiseaux brillans un innombrable essaim,
De masses de verdure enrichissent leur sein :
Tantôt, se déployant avec magnificence,
Voyagent lentement, et marchent en silence ;
Tantôt avec fracas précipitent leurs flots,
De leurs mugissemens fatiguent les échos,
Et semblent, à leur poids, à leur bruyant tonnerre,
Plutôt tomber des cieux que rouler sur la terre.
Peignez de ces beaux lieux les oiseaux et les fleurs,
Où le ciel prodigua le luxe des couleurs ;
De ces vastes forêts l’immensité profonde,
Noires comme la nuit, vieilles comme le monde ;
Ces bois indépendans, ces champs abandonnés ;
Ces vergers, du hasard enfans désordonnés ;
Ces troupeaux sans pasteurs, ces moissons sans culture ;
Enfin cette imposante et sublime nature,
Près de qui l’Apennin n’est qu’un humble coteau,
Nos forêts des buissons, le Danube un ruisseau.

Tantôt de ces beaux lieux, de ces plaines fécondes,
Portez-nous dans les champs sans verdure, sans ondes,
D’où s’exile la vie et la fécondité.
Peignez-nous, dans leur triste et morne aridité,
Des sables africains l’espace solitaire,
Qu’un limpide ruisseau jamais ne désaltère :
Que l’ardeur du climat, la soif de ces déserts,
Embrase vos tableaux et brûle dans vos vers ;
Que l’hydre épouvantable à longs plis les sillonne ;
Que, gonflé du poison dont tout son sang bouillonne,
L’affreux dragon s’y dresse, et de son corps vermeil
Allume les couleurs aux rayons du soleil.
Livrez à l’ouragan cette arêne mouvante ;
Que le tigre et l’hyène y portent l’épouvante,
Et que du fier lion la rugissante voix
Proclame le courroux du monarque des bois.
Tantôt vous nous portez aux limites du monde,
Où l’hiver tient sa cour, où l’aquilon qui gronde
Sans cesse fait partir de son trône orageux
Et le givre piquant et les flocons neigeux,
Et des frimats durcis les balles bondissantes,
Sur la terre sonore au loin retentissantes.
Tracez toute l’horreur de ce ciel rigoureux ;
Que tout le corps frissonne à ces récits affreux.
Mais ces lieux ont leur pompe et leur beauté sauvage :
Du palais des frimats présentez-nous l’image ;

Ces prismes colorés ; ce luxe des hivers,
Qui, se jouant aux yeux en cent reflets divers,
Brise des traits du jour les flèches transparentes ;
Se suspend aux rochers en aiguilles brillantes,
Tremble sur les sapins en mobiles cristaux ;
D’une écorce de glace entoure les roseaux ;
Recouvre les étangs, les lacs, les mers profondes,
Et change en bloc d’azur leurs immobiles ondes.
Eblouissant désert ! Brillante immensité,
Où, sur son char glissant légèrement porté,
Le rapide lapon court, vole, et de ses rennes,
Coursiers de ces climats, laisse flotter les rênes.
Ainsi vous parcourez mille sites divers.
Mais bientôt, revenu dans des climats plus chers,
Plus doux dans leur été, plus doux dans leur froidure,
Et d’un ciel sans rigueur molle température,
Vous nous rendez nos prés, nos bois, nos arbrisseaux,
Les nids de nos buissons, le bruit de nos ruisseaux ;
Nos fruits qu’un teint moins vif plus doucement colore ;
Notre simple Palès, notre modeste Flore ;
Et, pauvre de couleurs, mais riche de sa voix,
Le rossignol encore enchantera nos bois.
Mais n’allez pas non plus toujours peindre et décrire :
Dans l’art d’intéresser consiste l’art d’écrire.
Souvent dans vos tableaux placez des spectateurs ;
Sur la scène des champs amenez des acteurs :

Cet art de l’intérêt est la source féconde.
Oui, l’homme aux yeux de l’homme est l’ornement du monde :
Les lieux les plus rians sans lui nous touchent peu ;
C’est un temple désert qui demande son dieu.
Avec lui mouvement, plaisir, gaîté, culture ;
Tout renaît, tout revit : ainsi qu’à la nature,
La présence de l’homme est nécessaire aux arts.
C’est lui dans vos tableaux que cherchent nos regards.
Peuplez donc ces coteaux de jeunes vendangeuses,
Ces vallons de bergers, et ces eaux de baigneuses,
Qui, timides, à peine osant aux flots discrets
Confier le trésor de leurs charmes secrets,
Semblent, en tressaillant dans leurs rayeux extrêmes,
Craindre leurs propres yeux, et rougir d’elles-mêmes ;
Tandis que, les suivant sous le cristal de l’eau,
Un faune du feuillage entr’ouvre le rideau.
Que si l’homme est absent de vos tableaux rustiques,
Quel peuple d’animaux sauvages, domestiques,
Courageux ou craintifs, rebelles ou soumis,
Esclaves patiens ou généreux amis,
Dont le lait vous nourrit, dont vous filez la laine,
D’acteurs intéressans vient occuper la scène !
Ceux qui de Wouvermans exerçoient les pinceaux,
Qui du riant Berghem animoient les tableaux,
Ne vous disent-ils rien ? La lyre du poëte
Ne peut-elle du peintre égaler la palette ?

Ah ! Soyez peintre aussi ! Venez ; à votre voix
Les hôtes de la plaine et des monts et des bois
S’en vont donner la vie au plus froid paysage.
Là, dès qu’un vent léger fait frémir le feuillage,
Aussi tremblant que lui, le timide chevreuil
Fuit, plus prompt que l’éclair, plus rapide que l’œil :
Ici, des prés fleuris paissant l’herbe abondante,
La vache gonfle en paix sa mamelle pendante,
Et son folâtre enfant se joue à son côté.
Plus loin, fier de sa race et sûr de sa beauté,
S’il entend ou le cor ou le cri des cavales,
De son sérail nombreux hennissantes rivales,
Du rempart épineux qui borde le vallon,
Indocile, inquiet, le fougueux étalon
S’échappe, et, libre enfin, bondissant et superbe,
Tantôt d’un pied léger à peine effleure l’herbe,
Tantôt demande aux vents les objets de ses feux ;
Tantôt vers la fraîcheur d’un bain voluptueux,
Fier, relevant ses crins que le zéphir déploie,
Vole et frémit d’orgueil, de jeunesse et de joie :
Ses pas dans tous vos sens retentissent encor.
Voulez-vous d’intérêts un plus riche trésor ?
Dans tous ces animaux peignez les mœurs humaines ;
Donnez-leur notre espoir, nos plaisirs et nos peines,
Et par nos passions rapprochez-les de nous.
En vain le grand Buffon, de leur gloire jaloux,

Peu d’accord avec soi dans sa prose divine,
Voulut ne voir en eux qu’une adroite machine,
Qu’une argile mouvante, et d’aveugles ressorts
D’une grossière vie organisant leurs corps :
Buffon les peint ; chacun de sa main immortelle
Du feu de Prométhée obtint une étincelle :
Le chien eut la tendresse et la fidélité,
Le bœuf, la patience et la docilité ;
Et fier de porter l’homme, et sensible à la gloire,
Le coursier partagea l’orgueil de la victoire.
Ainsi chaque animal, rétabli dans ses droits,
Lui dut un caractère et des mœurs et des lois.
Mais que dis-je ? Déjà l’auguste poësie
Avoit donné l’exemple à la philosophie.
C’est elle qui toujours, dans ses riches tableaux,
Unit les dieux à l’homme, et l’homme aux animaux.
Voyez-vous dans Homère, aux siècles poëtiques,
Les héros haranguant leurs coursiers héroïques ?
Ulysse est de retour, ô spectacle touchant !
Son chien le reconnoît, et meurt en le léchant.
Et toi, Virgile, et toi, trop éloquent Lucrèce,
Aux mœurs des animaux que votre art intéresse !
Avec le laboureur je détèle, en pleurant,
Le taureau qui gémit sur son frère expirant.
Les chefs d’un grand troupeau se déclarent la guerre :
Au bruit dont leurs débats font retentir la terre,

Mon œil épouvanté ne voit plus deux taureaux ;
Ce sont deux souverains, ce sont deux fiers rivaux,
Armés pour un empire, armés pour une Hélène,
Brûlant d’ambition, enflammés par la haine.
Tous deux, le front baissé, s’entrechoquent ; tous deux,
De leur large fanon battant leur cou nerveux,
Mugissent de douleur, d’amour et de vengeance.
Le vaste olympe en gronde, et la foule en silence
Attend, intéressée à ces sanglans assauts,
A qui doit demeurer l’empire des troupeaux.
Voulez-vous un tableau d’un plus doux caractère ?
Regardez la genisse, inconsolable mère :
Hélas ! Elle a perdu le fruit de ses amours !
De la noire forêt parcourant les détours,
Ses longs mugissemens en vain le redemandent.
A ses cris, que les monts, que les rochers lui rendent,
Lui seul ne répond point ; l’ombre, les frais ruisseaux,
Roulant sur des cailloux leurs diligentes eaux,
La saussaie encor fraîche et de pluie arrosée,
L’herbe où tremblent encor les gouttes de rosée ;
Rien ne la touche plus : elle va mille fois
Et du bois à l’étable, et de l’étable au bois ;
S’en éloigne plaintive, y revient éplorée,
Et s’en retourne enfin, seule et désespérée.
Quel cœur n’est point ému de ses tendres regrets !
Même aux eaux, même aux fleurs, même aux arbres muets,

La poësie encore, avec art mensongère,
Ne peut-elle prêter une ame imaginaire ?
Tout semble concourir à cette illusion.
Voyez l’eau caressante embrasser le gazon,
Ces arbres s’enlacer, ces vignes tortueuses
Embrasser les ormeaux de leurs mains amoureuses,
Et, refusant les sucs d’un terrain ennemi,
Ces racines courir vers un sol plus ami.
Ce mouvement des eaux et cet instinct des plantes
Suffit pour enhardir vos fictions brillantes ;
Donnez-leur donc l’essor. Que le jeune bouton
Espère le zéphire, et craigne l’aquilon ;
A ce lys altéré versez l’eau qu’il implore :
Formez dans ses beaux ans l’arbre docile encore :
Que ce tronc, enrichi de rameaux adoptés,
Admire son ombrage et ses fruits empruntés ;
Et, si le jeune cep prodigue son feuillage,
Demandez grâce au fer en faveur de son âge.
Alors, dans ces objets croyant voir mes égaux,
La douce sympathie à leurs biens, à leurs maux,
Trouve mon cœur sensible, et votre heureuse adresse
Me surprend pour un arbre un moment de tendresse.
Il est d’autres secrets : quelquefois à nos yeux
D’aimables souvenirs embellissent les lieux.
J’aime en vos vers ce riche et brillant paysage ;
Mais si vous ajoutez : « Là de mon premier âge

« Coulèrent les momens ; là je sentis s’ouvrir
« Mes yeux à la lumière, et mon cœur au plaisir : »
Alors vous réveillez un souvenir que j’aime ;
Alors mon cœur revole au moment où, moi-même,
J’ai revu les beaux lieux qui m’ont donné le jour.
O champs de la Limagne ! ô fortuné séjour !
Hélas ! J’y revolois après vingt ans d’absence :
A peine le mont-d’or, levant son front immense,
Dans un lointain obscur apparut à mes yeux,
Tout mon cœur tressaillit ; et la beauté des lieux,
Et les riches coteaux et la plaine riante,
Mes yeux ne voyoient rien ; mon ame impatiente,
Des rapides coursiers accusant la lenteur,
Appeloit, imploroit ce lieu cher à mon cœur.
Je le vis ; je sentis une joie inconnue :
J’allois, j’errois ; par tout où je portois la vue,
En foule s’élevoient des souvenirs charmans.
Voici l’arbre témoin de mes amusemens :
C’est ici que Zéphir de sa jalouse haleine
Effaçoit mes palais dessinés sur l’arène :
C’est là que le caillou, lancé dans le ruisseau,
Glissoit, sautoit, glissoit, et sautoit de nouveau.
Un rien m’intéressoit. Mais avec quelle ivresse
J’embrassois, je baignois de larmes de tendresse,
Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblans,
La femme dont le lait nourrit mes premiers ans,

Et le sage pasteur qui forma mon enfance !
Souvent je m’écriois : témoins de ma naissance,
Témoins de mes beaux jours, de mes premiers désirs,
Beaux lieux ! Qu’avez-vous fait de mes premiers plaisirs ?
Mais loin de mon sujet ce doux sujet m’entraîne.
Vous donc, peintres des champs, animez chaque scène !
Présentez-nous, au lieu d’un site inanimé,
Les lieux que l’on aima, ceux où l’on fut aimé.
D’autres fois, du contraste essayant la puissance,
Des asiles du vice à ceux de l’innocence
Opposez les tableaux terribles ou touchans,
Et des maux de la ville embellisez les champs.
Du haut de ces coteaux d’où Paris nous découvre
Ses temples, ses palais, ses dômes et son louvre,
Sur ces grands monumens arrêtant vos regards,
Là règnent, dites-vous, l’opulence et les arts !
Là le ciseau divin, la céleste harmonie,
Les écrits immortels où s’empreint le génie,
Amusent noblement la reine des cités.
Mais bientôt, oubliant ces trompeuses beautés,
Là règnent, direz-vous, l’orgueil et la bassesse,
Les maux de la misère et ceux de la richesse :
Là, sans cesse attirés des bouts de l’univers,
Fermentent à la fois tous les vices divers :
Là, sombre et dédaignant les plaisirs légitimes,
Le dégoût mène au vice, et l’ennui veut des crimes :

Là le noir suicide, égarant la raison,
Aiguise le poignard et verse le poison :
Là règne des laïs la cohorte effrénée,
Honte du célibat, fléau de l’hyménée :
Là, dans des murs infects, asiles dévorans,
La charité cruelle entasse les mourans :
Là des fripons gagés surveillent leurs complices,
Et le repos public est fondé sur des vices :
Là le pâle joueur, dans son antre infernal,
D’un bras désespéré lance le dé fatal.
Que d’enfans au berceau délaissés par leur mère !
Combien n’ont jamais vu le sourire d’un père !
Que de crimes cachés ! Que d’obscures douleurs !
Combien coule de sang, combien coulent de pleurs !
La nature en frémit. Mais bientôt vos images
Nous rendent les ruisseaux, les gazons, les ombrages :
Ce contraste puissant les embellit pour nous ;
L’ombrage, les ruisseaux, les zéphirs sont plus doux ;
Et le cœur, que flétrit ce séjour d’imposture,
Revient s’épanouir au sein de la nature.
Ainsi, lorsque Rousseau, dans ses bosquets chéris,
Du bout de son allée apercevoit Paris ;
« De vices, de vertus effroyable mélange !
Paris ! Ville de bruit, de fumée et de fange !
Trop heureux, disoit-il, qui peut loin de tes murs
Fuir tes brouillards infects, et tes vices impurs ! »

Et soudain, revenant dans ses routes chéries,
Il promenoit en paix ses douces rêveries.
Hélas ! Pourquoi faut-il que celui dont les chants
Enseignent l’art d’orner et d’habiter les champs,
Ne puisse encor jouir des objets qu’il adore !
O champs, ô mes amis ! Quand vous verrai-je encore ?
Quand pourrai-je, tantôt goûtant un doux sommeil
Et des bons vieux auteurs amusant mon réveil,
Tantôt ornant sans art mes rustiques demeures,
Tantôt laissant couler mes indolentes heures,
Boire l’heureux oubli des soins tumultueux,
Ignorer les humains et vivre ignoré d’eux !
Vous, cependant, semez des figures sans nombre ;
Mêlez le fort au doux et le riant au sombre.
Quels qu’ils soient, aux objets conformez votre ton ;
Ainsi que par les mots, exprimez par le son.
Peignez en vers légers l’amant léger de Flore ;
Qu’un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore.
Entend-on d’un torrent les ondes bouillonner ?
Le vers tumultueux en roulant doit tonner.
Que d’un pas lent et lourd le bœuf fende la plaine ;
Chaque syllabe pèse, et chaque mot se traîne.
Mais si le daim léger bondit, vole et fend l’air,
Le vers vole et le suit, aussi prompt que l’éclair.
Ainsi de votre chant la marche cadencée
Imite l’action et note la pensée.

Mais, malgré ces travaux, trop heureux si toujours
Vous aviez à chanter les beaux lieux, les beaux jours !
Mais lorsque vous dictez des préceptes rustiques,
C’est là qu’il faut ouvrir vos trésors poëtiques :
Un précepte est aride ? Il le faut embellir ;
Ennuyeux ? L’égayer ; vulgaire ? L’ennoblir.
Quelquefois, des leçons interrompant la chaîne,
Suspendez votre course ; et, reprenant haleine,
Au lecteur fatigué présentez à propos
D’un épisode heureux l’agréable repos.
Homère, en décrivant les soins du labourage,
Offre de ce précepte une charmante image.
Chaque fois que du bœuf pressé de l’aiguillon
Le conducteur, lassé, touche au bout du sillon,
Chaque fois d’un vin pur abreuvé par son maître,
Il retourne gaîment à son labour champêtre.
Ainsi, par la douceur de vos digressions,
Faites boire l’oubli des austères leçons ;
Puis, suivez votre course un instant suspendue,
Et de votre sujet parcourez l’étendue.
Mais pourquoi ces conseils tracés si longuement ?
Ah ! Pour toute leçon j’aurois dû seulement
Dire, lisez Virgile : avec quelle harmonie
Aux rustiques travaux il instruit l’Ausonie !
De la scène des champs s’il m’offre le tableau,
Que ses pinceaux sont vrais ! Le limpide ruisseau,

Où le berger pensif voit flotter son image,
Rend moins fidèlement les fleurs de son rivage.
S’il me peint les bergers, leurs amours, leurs concerts,
L’âge d’or tout entier respire dans ses vers.
Lisez Virgile : heureux qui sait goûter ses charmes !
Malheureux qui le lit sans verser quelques larmes !
Lorsque sa voix si douce en des sons si touchans
S’écrie : heureux vieillard, tu conserves tes champs !
Combien il m’intéresse à ce vieillard champêtre !
Ce verger qu’il planta, ce toit qui le vit naître,
J’y crois être avec lui ; le tendre tourtereau,
Et l’amoureux ramier roucoulant sous l’ormeau,
Sur la saussaie en fleur l’abeille qui bourdonne,
Les airs qu’au haut des monts le bucheron fredonne,
Ces bois, ces frais ruisseaux ! Ah ! Quel peintre eut jamais
De plus douces couleurs et des tableaux plus vrais !
Mais qu’entends-je ? Quels sons ? Ah ! C’est Gallus qui chante,
Il chante Lycoris, sa Lycoris absente.
Sa voix pour Lycoris conjure les frimats
D’émousser leurs glaçons sous ses pieds délicats.
Dieu du chant pastoral ! ô Virgile ! ô mon maître !
Quand je voulus chanter la nature champêtre,
Je l’observai ; j’errois avec des yeux ravis
Dans les bois, dans les prés : je te lus et je vis
Que la nature et toi n’étoient qu’un. Ah ! Pardonne
Si, fier de ramasser des fleurs de ta couronne,

J’essayai d’imiter tes tableaux ravissans !
Que ne puis-je les rendre ainsi que je les sens !
Mais ils ont animé mes premières esquisses,
Et s’ils n’ont fait ma gloire, ils ont fait mes délices.
Ainsi, seul, à l’abri de mes rochers déserts,
Tandis que la discorde ébranloit l’univers,
Heureux, je célébrois, d’une voix libre et pure,
L’humanité, les champs, les arts et la nature.
Veuillent les dieux sourire à mes champêtres sons !
Et moi, puissé-je encor, pour prix de mes leçons,
Compter quelques printemps, et dans les champs que j’aime,
Vivre pour mes amis, mes livres et moi-même !

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Jacques DELILLE

Portait de Jacques DELILLE

Jacques Delille, souvent appelé l’abbé Delille, né à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) le 22 juin 1738 et mort à Paris dans la nuit du 1er au 2 mai 1813, est un poète français.
Delille porta quelque temps le titre d’abbé parce qu’il possédait l’abbaye de Saint-Séverin ; mais il ne suivit pas la carrière... [Lire la suite]

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