Poème '03 – Livre III' de Jacques DELILLE dans 'Traduction en vers des Géorgiques de Virgile'

03 – Livre III

Jacques DELILLE
Recueil : "Traduction en vers des Géorgiques de Virgile"

Jeune Palès, et toi, divin berger d’Admète,
Qui sur les bords d’Amphryse as porté la houlette ;
Déesses des forêts, divinités des eaux,
Ma muse va pour vous reprendre ses pinceaux.
Assez et trop longtemps de vulgaires merveilles
Ont des peuples oisifs fatigué les oreilles :
Eh ! Qui n’a pas cent fois chanté le jeune Hylas,
Busiris et sa mort, Hercule et ses combats ?
Qui ne connaît Pélops et sa fatale amante,
Les courses de Latone et son île flottante ?
Osons enfin, osons, loin des vulgaires yeux,
Prendre aussi vers la gloire un vol audacieux.
Oui, je veux, ô Mantoue, en dépit de la Grèce,
T’amener les neuf sœurs des bords de son Permesse :
C’est moi qui le premier de son sacré vallon
Transplanterai chez toi les palmes d’Apollon ;
Bien plus, sur le penchant de ces rives fécondes
Où, parmi les roseaux qui couronnent ses ondes,
Ton fleuve se promène à flots majestueux,
Mes mains élèveront un temple somptueux.
De César au milieu je placerai l’image,
Et là de ma victoire il recevra l’hommage.
En longs habits de pourpre attirant les regards,
Moi-même au bord des eaux ferai voler cent chars.
La Grèce quittera, pour ces jeux magnifiques,
Ses combats néméens, ses fêtes olympiques.
Le front ceint d’olivier, c’est moi qui du vainqueur
Couronnerai l’adresse ou la mâle vigueur.
Je me trompe, ou déjà la pompe auguste est prête :
Allons, marchons au temple, et commençons la fête ;
Allumons cet encens, égorgeons ces taureaux.
Le théâtre m’appelle à ses mouvants tableaux ;
J’y vole : nos captifs à ma vue empressée
Étalent ces tapis où leur honte est tracée :
Sur les portes ma main grave nos fiers combats,
Le Nil au loin roulant sous des forêts de mâts.
Pour mieux représenter sa honte et notre gloire,
L’indien me fournit son or et son ivoire ;
Et l’airain des vaisseaux usurpateurs des mers,
En colonne, à ma voix, va monter dans les airs.
Je montrerai l’Asie et ses villes tremblantes,
Le Niphate pleurant sur ses rives sanglantes ;
Et le Parthe perfide, en son courroux prudent,
Qui combat dans sa fuite, et résiste en cédant ;
Et César aux deux mers étalant leurs conquêtes,
Et d’un double trophée embellissant nos fêtes.
Au milieu je ranime en marbre de Paros
Les fils d’Assaracus, les descendants de Tros,
Ces dieux, ces demi-dieux, cette famille immense,
Que termine César, que Jupiter commence.
Dans un coin du tableau je mets l’Envie aux fers,
Et j’étale à ses yeux les tourments des enfers :
Les serpents d’Alecton, les ondes de Tantale,
La roue infatigable, et la roche fatale.
Cependant, ô Mécène, animé par ta voix,
Pour guider les troupeaux je rentre dans les bois.
Viens : déjà des bergers les trompes m’avertissent ;
Déjà des chiens ardents les clameurs retentissent ;
Le coursier frappe l’air de ses hennissements ;
Le taureau lui répond par ses mugissements ;
Et l’écho des forêts et l’écho des rivages
Se joignent aux concerts de leurs accents sauvages.
Achevons de dicter ces champêtres leçons ;
Et ma muse bientôt, par de plus nobles sons,
Fera vivre les faits du héros que j’adore,
Plus longtemps que l’époux de la brillante aurore.
Veut-on pour vaincre à Pise un coursier généreux ?
Veut-on pour la charrue un taureau vigoureux ?
Des mères avec soin il faut choisir l’espèce.
Je veux dans la génisse une mâle rudesse,
Une oreille velue, un regard menaçant,
Des cornes dont les dards se courbent en croissant ;
Que son flanc allongé sans mesure s’étende ;
Vers la terre en flottant que son fanon descende ;
Qu’enfin ses pieds, sa tête et son cou monstrueux,
De leur beauté difforme épouvantent les yeux.
J’aime aussi sur son corps, taché par intervalles,
Et de noir et de blanc les marques inégales ;
J’aime à lui voir du joug secouer le fardeau,
Par son mufle sauvage imiter le taureau,
Menacer de la corne, et, dans sa marche altière,
D’une queue à longs crins balayer la poussière.
L’âge, soit de l’hymen, soit du travail des champs,
Après quatre ans commence, et cesse avant dix ans.
Ces jours sont précieux : dès le printemps de l’âge
Livre au taureau fougueux son amante sauvage ;
Qu’elle laisse en mourant de nombreux héritiers.
Hélas ! Nos plus beaux jours s’envolent les premiers ;
Un essaim de douleurs bientôt nous environne ;
La vieillesse nous glace et la mort nous moissonne.
Préviens donc leur ravage, et que dans tes troupeaux
L’hymen forme toujours des nourrissons nouveaux.
Dans le choix des coursiers ne sois pas moins sévère
Du troupeau, dès l’enfance, il faut soigner le père :
Des gris et des bais-bruns on estime le cœur ;
Le blanc, l’alezan clair languissent sans vigueur ;
L’étalon généreux a le port plein d’audace,
Sur ses jarrets pliants se balance avec grâce ;
Aucun bruit ne l’émeut ; le premier du troupeau,
Il fend l’onde écumante, affronte un pont nouveau :
Il a le ventre court, l’encolure hardie,
Une tête effilée, une croupe arrondie ;
On voit sur son poitrail ses muscles se gonfler,
Et ses nerfs tressaillir, et ses veines s’enfler :
Que du clairon bruyant le son guerrier l’éveille,
Je le vois s’agiter, trembler, dresser l’oreille ;
Son épine se double et frémit sur son dos ;
D’une épaisse crinière il fait bondir les flots ;
De ses naseaux brûlants il respire la guerre ;
Ses yeux roulent du feu, son pied creuse la terre.
Tel dompté par les mains du frère de Castor,
Ce Cyllare fameux s’assujettit au mors ;
Tels les chevaux d’Achille et du dieu de la Thrace
Soufflaient le feu du ciel, d’où descendait leur race ;
Tel Saturne, surpris dans un tendre larcin,
En superbe coursier se transforma soudain,
Et, secouant dans l’air sa crinière flottante,
De ses hennissements effraya son amante.
Quel que soit le coursier qu’ait adopté ton choix,
Quand des ans ou des maux il sentira le poids,
Des travaux de l’amour dispense sa faiblesse :
Vénus ainsi que Mars demande la jeunesse.
Pour son corps, dévoré d’un impuissant désir,
L’hymen est un tourment, et non pas un plaisir ;
Vieil athlète, son feu dès l’abord se consume :
Tel le chaume s’éteint au moment qu’il s’allume.
Connais donc et son âge, et sa race, et son cœur,
Et surtout dans la lice observe son ardeur.
Le signal est donné : déjà de la barrière
Cent chars précipités fondent dans la carrière ;
Tout s’éloigne, tout fuit : les jeunes combattants,
Tressaillant d’espérance, et d’effroi palpitants,
À leurs bouillants transports abandonnent leur âme ;
Ils pressent leurs coursiers ; l’essieu siffle et s’enflamme ;
On les voit se baisser, se dresser tour à tour ;
Des tourbillons de sable ont obscurci le jour :
On se quitte, on s’atteint, on s’approche, on s’évite ;
Des chevaux haletants le crin poudreux s’agite ;
Et, blanchissant d’écume et baigné de sueur,
Le vaincu de son souffle humecte le vainqueur :
Tant la gloire leur plaît, tant l’honneur les anime !
Erichthon le premier, par un effort sublime,
Osa plier au joug quatre coursiers fougueux,
Et, porté sur un char, s’élancer avec eux.
Le Lapithe, monté sur ces monstres farouches,
À recevoir le frein accoutuma leurs bouches,
Leur apprit à bondir, à cadencer leurs pas,
Et gouverna leur fougue au milieu des combats.
Mais, soit qu’il traîne un char, soit qu’il porte son guide,
J’exige qu’un coursier soit jeune, ardent, rapide :
Fût-il sorti d’Épire, eût-il servi les dieux,
Fût-il né du trident, il languit s’il est vieux.
Enfin ton choix est fait, aucun soin ne t’arrête :
Que le chef du troupeau pour son hymen s’apprête.
D’une prodigue main verse lui sa boisson ;
Qu’il s’engraisse du lait de la jeune moisson :
Autrement il succombe, aux plaisirs inhabile,
Et d’un père affaibli naît un enfant débile.
Au contraire, sitôt que les tendres désirs
Sollicitent la mère aux amoureux plaisirs,
Éloigne-la des eaux, retranche sa pâture ;
Et quand l’été brûlant fatigue la nature,
Lorsque l’aire gémit sous les fléaux pesants,
Qu’une pénible course amaigrisse ses flancs :
Des routes de l’amour l’embonpoint inutile
Aux germes créateurs ouvre un champ moins fertile.
Dès que son sein grossit, tous nos soins lui sont dus,
Et le soc et le char lui seront défendus.
Je ne veux plus la voir bondir dans les campagnes,
Lutter contre un torrent, gravir sur les montagnes :
Qu’elle paisse en des prés où les plus clairs ruisseaux
Parmi des bords fleuris roulent à pleins canaux,
Où le sommeil l’invite au fond d’un antre sombre,
Où des rochers voisins versent le frais et l’ombre.
Surtout je crains pour elle et la rage et le bruit
Des insectes ailés que la chaleur produit.
Aux rives du Silare, où des forêts d’yeuses
Prolongent dans les champs leurs ombres ténébreuses,
Vole un insecte affreux, que Junon autrefois,
Pour tourmenter Io, déchaîna dans les bois.
Aux bourdonnements sourds de son aile bruyante,
Tout un troupeau s’enfuit en hurlant d’épouvante :
De leurs cris furieux le Tanagre frémit,
La forêt s’en ébranle, et l’Olympe en gémit.
Fais donc paître la mère au soir ou dès l’aurore,
Lorsque de son hymen les fruits sont près d’éclore.
Sont-ils nés ? à tes soins ils ont droit à leur tour.
Marque au front de chacun quel sort l’attend un jour :
Les uns sont du troupeau l’espérance certaine ;
D’autres d’un soc tranchant déchireront la plaine ;
D’autres pour les autels de fleurs seront parés,
Et le reste au hasard bondira dans les prés.
Ceux qu’on destine au soc, il faut dès leur jeune âge
Discipliner au joug leur docile courage.
Sur son cou libre encor, ton jeune nourrisson
Porte un collier flottant pour première leçon :
Bientôt deux compagnons, qu’un joug d’osier rassemble,
Apprennent à marcher, à s’arrêter ensemble :
Déjà même un char vide est par eux emporté,
Et glisse sur l’arène avec agilité ;
Puis sous un lourd fardeau, qu’ils ébranlent à peine,
Ils font crier la roue, et sillonnent la plaine.
Cependant, pour nourrir tes élèves naissants,
Au feuillage du saule, au vert gazon des champs,
À l’herbe des marais joins la moisson nouvelle.
De la mère autrefois on pressait la mamelle :
Pasteur plus indulgent, laisse-la sans regret
Pour ses tendres enfants épancher tout son lait.
Mais veux-tu près d’Élis, dans des torrents de poudre,
Guider un char plus prompt, plus brûlant que la foudre ?
Veux-tu, dans les horreurs d’un choc tumultueux,
Régler d’un fier coursier les bonds impétueux ?
Accoutume son œil au spectacle des armes,
Et son oreille au bruit, et son cœur aux alarmes :
Qu’il entende déjà le cliquetis du frein,
Le roulement des chars, les accents de l’airain ;
Qu’au seul son de ta voix son allégresse éclate ;
Qu’il frémisse au doux bruit de la main qui le flatte.
Ainsi, de la mamelle à peine séparé,
Ton élève à son art est déjà préparé ;
Déjà son front timide et sans expérience
Vient aux premiers liens s’offrir sans défiance.
Mais compte-t-il trois ans ? Bientôt, mordant le frein,
Il tourne, il caracole, il bondit sous ta main ;
Sur ses jarrets nerveux il retombe en mesure :
Pour la rendre plus libre, on gêne son allure ;
Tout à coup il s’élance, et, plus prompt que l’éclair,
Dans les champs effleurés il court, vole, et fend l’air.
Tel le fougueux époux de la jeune Orythie
Vole et disperse au loin les frimas de Scythie,
Fait frémir mollement les vagues des moissons,
Balance les forêts sur la cime des monts,
Chasse et poursuit les flots de l’océan qui gronde,
Et balaie, en fuyant, les airs, la terre et l’onde.
Un jour tu le verras, ce coursier généreux,
Ensanglanter son mors et vaincre dans nos jeux ;
Ou, plus utile encor, dans les champs de la guerre,
Sous de rapides chars faire gémir la terre.
Ne l’engraisse surtout qu’après l’avoir dompté ;
Autrement son orgueil jamais n’est surmonté :
Il se dresse en fureur sous le fouet qui le touche,
Et s’indigne du frein qui gourmande sa bouche.
Crains aussi, crains l’amour, dont la douce langueur
Des troupeaux, quels qu’ils soient, énerve la vigueur :
Que des fleuves profonds, qu’une haute montagne
Sépare le taureau de sa belle compagne ;
Ou que, loin de ses yeux, dans l’étable caché,
Près d’une ample pâture il demeure attaché.
Près d’elle il fond d’amour, il erre triste et sombre,
Et néglige les eaux et la verdure et l’ombre.
Souvent même, troublant l’empire des troupeaux,
Une Hélène au combat entraîne deux rivaux :
Tranquille, elle s’égare en un gras pâturage ;
Ses superbes amants s’élancent pleins de rage ;
Tous deux, les yeux baissés et les regards brûlants,
Entrechoquent leurs fronts, se déchirent les flancs ;
De leur sang qui jaillit, les ruisseaux les inondent ;
À leurs mugissements les vastes cieux répondent.
Entre eux point de traité : dans de lointains déserts
Le vaincu désolé va cacher ses revers,
Va pleurer d’un rival la victoire insolente,
La perte de sa gloire, et surtout d’une amante ;
Et, vers ces bords chéris tournant encor les yeux,
Abandonne l’empire où régnaient ses aïeux.
Mais l’amour le poursuit jusqu’en ces lieux sauvages :
Là, dormant sur des rocs, nourri d’amers feuillages,
Furieux, il s’exerce à venger ses affronts,
De ses dards tortueux il attaque des troncs ;
Son front combat les vents, son pied frappe la plaine,
Et sous ses bonds fougueux il fait voler l’arène.
Mais c’en est fait, il part, et, bouillant de désirs,
De l’orgueilleux vainqueur va troubler les plaisirs.
Tel, par un pli léger ridant le sein de l’onde,
Un flot de loin blanchit, s’allonge, s’enfle et gronde :
Soudain le mont liquide, élevé dans les airs,
Retombe : un noir limon bouillonne sur les mers.
Amour, tout sent tes feux, tout se livre à ta rage ;
Tout, et l’homme qui pense, et la brute sauvage,
Et le peuple des eaux, et l’habitant des airs.
Amour, tu fais rugir les monstres des déserts :
Alors, battant ses flancs, la lionne inhumaine
Quitte ses lionceaux et rôde dans la plaine ;
C’est alors que, brûlant pour d’informes appas,
Le noir peuple des ours sème au loin le trépas ;
Alors le tigre affreux ravage la Libye :
Malheur au voyageur errant dans la Nubie !
Si le coursier fougueux sent l’attrait du plaisir,
Voyez-vous tout son corps frissonner de désir ?
Il ne sent plus le fouet, ne connaît plus les rênes ;
Il vole ; il franchit tout, et les bois et les plaines,
Et les rocs menaçants, et les gouffres profonds,
Et les torrents enflés par les débris des monts.
L’horrible sanglier se prépare à la guerre ;
Il aiguise sa dent, il tourmente la terre :
Contre un chêne ridé s’endurcit aux assauts,
Hérisse tous ses crins, et fond sur ses rivaux.
Que n’ose un jeune amant qu’un feu brûlant dévore !
L’insensé, pour jouir de l’objet qu’il adore,
La nuit, au bruit des vents, aux lueurs de l’éclair,
Seul traverse à la nage une orageuse mer ;
Il n’entend ni les cieux qui grondent sur sa tête,
Ni le bruit des rochers battus par la tempête,
Ni ses tristes parents de douleur éperdus,
Ni son amante, hélas ! qui meurt s’il ne vit plus.
Vois combattre le lynx, le chien, le cerf lui-même ;
N’entends-tu pas le loup hurler pour ce qu’il aime ?
Des cavales surtout rien n’égale les feux ;
Vénus même alluma leurs transports furieux,
Quand, pour avoir frustré leur amoureuse ivresse,
Elle livra Glaucus à leur dent vengeresse.
L’impérieux amour conduit leurs pas errants
Sur le sommet des monts, à travers les torrents :
Surtout, lorsqu’aux beaux jours leur fureur se ranime,
D’un rocher solitaire elles gagnent la cime.
Là, leur bouche brûlante, ouverte aux doux zéphyrs,
Reçoit avidement leurs amoureux soupirs :
Ô prodige inouï ! Le zéphyr les féconde.
Soudain du haut des rocs leur troupe vagabonde
Bondit, se précipite, et fuit dans les vallons ;
Non vers les lieux blanchis par les premiers rayons,
Mais vers les champs du nord, mais vers ces tristes plages
Où l’autan pluvieux entasse les orages.
C’est alors qu’on les voit, dans l’ardeur de leurs feux,
Distiller en courant l’hippomane amoureux ;
L’hippomane, filtré par la marâtre impie,
Qui joint au noir poison l’infernale magie.
Mais moi-même où m’entraîne, où m’égare l’amour ?
Revenons : le temps vole, et s’enfuit sans retour.
Après les grands troupeaux, il est temps que je chante
Des chèvres, des brebis la famille bêlante.
Ô vous, heureux bergers, veillez à leurs besoins ;
Leur toison et leur lait vous paieront de vos soins.
Et moi, puissé-je orner cette aride matière !
Des ronces, je le sais, hérissent ma carrière ;
Mais des sentiers battus je détourne mes pas :
Oui, les déserts du Pinde ont pour moi des appas :
Dans ces sentiers nouveaux qu’a frayés mon audace,
Mon œil d’aucun mortel ne reconnaît la trace.
Viens, auguste Palès, viens soutenir ma voix.
D’abord, que tes brebis, à couvert sous leurs toits,
Jusqu’au printemps nouveau se nourrissent d’herbage ;
Qu’une molle fougère et qu’un épais fourrage,
Sous leurs corps délicats étendus par ta main,
Rendent leur lit moins dur, leur asile plus sain.
Les chèvres, à leur tour, veulent pour nourriture
Des feuilles d’arboisier et l’onde la plus pure :
Écarte de leur toit l’inclémence des airs :
Qu’il reçoive au midi le soleil des hivers,
Jusqu’aux jours où Phébus, quittant l’urne céleste,
Du cercle de l’année achève enfin le reste.
Oui, comme les brebis, l’humble chèvre a ses droits ;
Si leur riche toison, pour habiller les rois,
Aux fuseaux de Milet offre une laine pure,
Et du poisson de Tyr boit la riche teinture,
La chèvre a des trésors qui ne lui cèdent pas :
Ses enfants sont nombreux, son lait ne tarit pas :
Et plus ta main avare épuise sa mamelle,
Plus sa douce ambroisie entre tes doigts ruisselle.
Cependant son époux contre l’âpre saison
Nous cède ces longs poils qui parent son menton.
Le jour, au fond des bois, au penchant des collines,
Elle vit de buissons, de ronces et d’épines ;
Le soir, fidèle à l’heure, elle rentre au hameau :
Elle-même rassemble et conduit son troupeau ;
Et, le sein tout gonflé des tributs qu’elle apporte,
Du bercail avec peine elle franchit la porte.
Soigne-la donc au moins durant les froids hivers,
Et tiens sa maison chaude et tes greniers ouverts.
Mais le printemps renaît, et le zéphyr t’appelle :
Viens, conduis tes troupeaux sur la mousse nouvelle :
Sors sitôt que l’aurore a rougi l’horizon,
Quand de légers frimas blanchissent le gazon,
Lorsque, brillant encor sur la tendre verdure,
Une fraîche rosée invite à la pâture.
Mais quatre heures après, quand déjà de ses chants
La cigale enrouée importune les champs,
Que ton peuple, conduit à la source prochaine,
Boive l’eau qui s’enfuit dans des canaux de chêne.
À midi, va chercher ces bois noirs et profonds
Dont l’ombre au loin descend dans les sombres vallons.
Le soir, que ton troupeau s’abreuve et paisse encore.
Le soir rend à nos prés la fraîcheur de l’aurore ;
Tout semble ranimé, gazons, zéphyrs, oiseaux :
Rossignols dans les bois, alcyons sur les eaux.
Selon les lieux pourtant ces lois sont différentes :
Vois les bergers d’Afrique et leurs courses errantes ;
Là, leurs troupeaux épars, ainsi que leurs foyers,
Et paissant au hasard durant des mois entiers,
Soit que le jour renaisse ou que la nuit commence,
S’égarent lentement dans un désert immense :
Leurs dieux, leur chien, leur arc, leurs pénates roulants
Tout voyage avec eux sur ces sables brûlants.
Telle de nos Romains une troupe vaillante
Marche d’un pas léger sous sa charge pesante,
Et, traversant les eaux, franchissant les sillons,
Court devant l’ennemi planter ses pavillons.
Mais aux champs où l’Ister roule ses flots rapides,
Aux bords du Tanaïs et des eaux méotides,
Aux lieux où le Rhodope, après un long détour,
Termine vers le nord son oblique retour,
Aucun troupeau ne sort de son étable obscure :
Là les champs sont sans herbe et les bois sans verdure ;
Là le temps l’un sur l’autre entasse les hivers ;
L’œil ébloui n’y voit que de brillants déserts,
Que des plaines de neige ou des rochers de glace,
Dont jamais le soleil n’effleura la surface :
Des frimas éternels et des brouillards épais
Éteignent tous ses feux, émoussent tous ses traits ;
Et, soit que le jour naisse, ou qu’il meure dans l’onde,
La nature y sommeille en une horreur profonde :
Là le fleuve en courant sent épaissir ses eaux ;
Des chars osent rouler où voguaient des vaisseaux :
Plus loin un lac entier n’est plus qu’un bloc de glace ;
La laine sur les corps se raidit en cuirasse ;
La hache fend le vin ; le froid brise le fer,
Glace l’eau sur la lèvre et le souffle dans l’air.
Cependant, sous les flots de la neige qui tombe
La faible brebis meurt, le fier taureau succombe,
Les daims sont engloutis, et le cerf, aux abois,
Découvre à peine aux yeux la pointe de son bois.
Contre ces animaux, désormais moins agiles,
Les rets sont superflus, les chiens sont inutiles :
Tandis que, rugissant dans leurs froides prisons,
Ils soulèvent en vain le fardeau des glaçons,
Le barbare les perce, et, mugissant de joie,
Dans ses antres profonds court dévorer sa proie.
C’est là que ces mortels, dans d’immenses brasiers,
Entassent des ormeaux et des chênes entiers ;
Là, brute comme l’ours qui fournit sa parure,
Dans un morne loisir toute une horde obscure
Abrège par le jeu la longueur des hivers,
Et boit un jus piquant, nectar de ces déserts.
Nourris-tu des brebis pour dépouiller leurs laines ?
Fuis les bois épineux et les fertiles plaines ;
Que tes troupeaux, couverts d’un duvet précieux,
D’une laine sans tache éblouissent les yeux.
Qu’on vante du bélier la blancheur éclatante,
Et même eût-il l’éclat de la neige brillante,
Si sa langue à tes yeux offre quelque noirceur,
A l’époux du troupeau choisis un successeur :
Au lieu de rappeler la blancheur de sa mère,
L’enfant hériterait des taches de son père.
Diane, si l’on peut soupçonner que ton cœur
Ait pu dans le dieu Pan reconnaître un vainqueur,
Ce fut une toison plus blanche que l’ivoire
Qui, dans le fond d’un bois, lui valut la victoire.
Le laitage à tes yeux est-il d’un plus grand prix ?
Engraisse tes troupeaux de cytises fleuris ;
Sème d’un sel piquant l’herbage qu’on leur donne :
Il répand dans leur lait un suc qui l’assaisonne ;
Et leur soif, plus ardente, épuisant les ruisseaux,
En des sources de lait ils transforment ces eaux.
Plusieurs, pour conserver ce nectar salutaire,
Défendent aux enfants l’approche de leur mère.
Les laitages nouveaux du matin ou du jour,
On les fait épaissir quand l’ombre est de retour :
Ceux du soir, dans des joncs tressés pour cet usage,
La ville, au point du jour, les reçoit du village ;
Ou, le sel les sauvant des atteintes de l’air,
Dans un repas frugal on s’en nourrit l’hiver.
Il faut savoir aussi dresser des chiens fidèles :
D’un pain pétri de lait nourris ces sentinelles ;
Tu braves avec eux et les loups affamés,
Et le voleur nocturne, et les brigands armés.
Tantôt tu les verras, pleins d’adresse ou d’audace,
Du lièvre fugitif interroger la trace,
Lancer le faon timide, ou, dans les bois fangeux,
Livrer au sanglier un assaut courageux ;
Ou, par leur course agile et leur voix menaçante,
Presser des daims légers la troupe bondissante.
Surtout que le bercail soit purgé de serpents :
Poursuis, la flamme en main, tous ces hôtes rampants ;
Quelquefois sous la crèche une affreuse vipère
Loin du jour importun a choisi son repaire ;
Et souvent la couleuvre y roulant ses anneaux,
Domestique ennemie, infecte les troupeaux.
Dès que tu la verras s’agiter sur la terre,
Va, cours, soulève un tronc, saisis-toi d’une pierre ;
Malgré ses sifflements, malgré son fier courroux,
Frappe : déjà sa tête est cachée à tes coups,
Tandis que de son corps, déchiré sur l’arène,
Les cercles déroulés la suivent avec peine.
Plus terrible cent fois ce serpent écaillé
Qui rampe fièrement sur son ventre émaillé,
Qui, dressant dans les airs une crête superbe,
Glisse assis sur sa croupe, et se roule sur l’herbe :
Quand le printemps humide et l’autan orageux
Gonflent les noirs torrents, mouillent les champs fangeux,
Il habite des lacs les retraites profondes,
Engloutit les poissons et dépeuple les ondes :
L’été fend-il les champs, a-t-il tari les eaux ?
Furieux il bondit du fond de ses roseaux,
Et, les yeux enflammés et la gueule béante,
De sa queue à grand bruit bat la terre brûlante.
Me préservent les dieux d’aller dans les forêts
Goûter le doux sommeil ou respirer le frais,
Lorsque, oubliant ses œufs ou sa jeune famille,
Ce monstre, enorgueilli de l’éclat dont il brille,
Sous sa nouvelle peau, jeune, agile et vermeil,
Darde une triple langue et s’étale au soleil !
Je veux t’apprendre aussi les marques, l’origine
Des maux qui d’un bercail entraînent la ruine.
Si des buissons aigus, ou les âpres hivers,
Ou les eaux de la pluie ont pénétré leurs chairs ;
Si, lorsque le ciseau leur ravit leur dépouille,
Le bain ne lave pas la sueur qui les mouille,
Souvent un mal honteux infecte les agneaux :
Pour les en garantir plonge-les dans les eaux ;
Que le hardi bélier s’abandonne à leur pente,
Et sorte en secouant sa laine dégouttante ;
Ou bien enduis leur corps, privé de sa toison,
De la graisse du soufre et des sucs de l’oignon ;
Joins-y des verts sapins la résine visqueuse,
L’écume de l’argent, une cire onctueuse,
Et la fleur d’antycire, et le bitume noir,
Et le marc de l’olive enlevé du pressoir ;
Ou plutôt, pour calmer la sourde violence
D’un mal qui se nourrit et s’accroît en silence,
Hâte-toi : que l’acier sagement rigoureux
S’ouvre au sein de l’ulcère un chemin douloureux.
C’en est fait des troupeaux, si les bergers tranquilles
Ne combattent le mal que par des vœux stériles.
Même quand la douleur, pénétrant jusqu’aux os,
D’un sang séditieux fait bouillonner les flots,
Sous le pied des brebis que la fièvre ravage
Qu’à ses flots jaillissants le fer ouvre un passage ;
Art connu, dans le nord, de ces peuples guerriers
Qui rougissent leur lait du sang de leurs coursiers.
Vois-tu quelque brebis chercher souvent l’ombrage,
Effleurer à regret la pointe de l’herbage,
Sur le tendre gazon tomber languissamment,
La nuit seule au bercail revenir lentement ?
Qu’elle meure aussitôt ; le mal, prompt à s’étendre,
Deviendrait sans remède à force d’en attendre.
Autant qu’on voit de flots se briser sur les mers,
Autant dans un bercail règnent de maux divers :
Encor s’ils s’arrêtaient dans leur funeste course !
Pères, mères, enfants, tout périt sans ressource.
Timave, Noricie, ô lieux jadis si beaux,
Empire des bergers, délices des troupeaux,
C’est vous que j’en atteste : hélas ! Depuis vos pertes,
Vous n’offrez plus au loin que des plaines désertes.
Là, l’automne exhalant tous les feux de l’été,
De l’air qu’on respirait souilla la pureté,
Empoisonna les lacs, infecta les herbages,
Fit mourir les troupeaux et les monstres sauvages.
Mais quelle affreuse mort ! D’abord des feux brûlants
Couraient de veine en veine, et desséchaient leurs flancs.
Tout à coup aux accès de cette fièvre ardente
Se joignait le poison d’une liqueur mordante,
Qui, dans leur sein livide épanchée à grands flots,
Calcinait lentement et dévorait leurs os.
Quelquefois aux autels la victime tremblante
Des prêtres en tombant prévient la main trop lente ;
Ou, si d’un coup plus prompt le ministre l’atteint,
D’un sang noir et brûlé le fer à peine est teint :
On n’ose interroger ses fibres corrompues,
Et les fêtes des dieux restent interrompues.
Tout meurt dans le bercail ; dans les champs tout périt ;
L’agneau tombe en suçant le lait qui le nourrit ;
La génisse languit dans un vert pâturage :
Le chien si caressant expire dans la rage ;
Et d’une horrible toux les accès violents
Étouffent l’animal qui s’engraisse de glands.
Le coursier, l’œil éteint et l’oreille baissée,
Distillant lentement une sueur glacée,
Languit, chancelle, tombe, et se débat en vain :
Sa peau rude se sèche, et résiste à la main ;
Il néglige les eaux, renonce au pâturage,
Et sent s’évanouir son superbe courage.
Tels sont de ses tourments les préludes affreux :
Mais si le mal accroît ses accès douloureux,
Alors son œil s’enflamme ; il gémit ; son haleine
De ses flancs palpitants ne s’échappe qu’à peine ;
Sa narine à longs flots vomit un sang grossier,
Et sa langue épaissie assiège son gosier.
Un vin pur, épanché dans sa gorge brûlante,
Parut calmer d’abord sa douleur violente ;
Mais ses forces bientôt se changeant en fureur,
Ô ciel ! Loin des Romains ces transports plein d’horreur.
L’animal frénétique, à son heure dernière,
Tournait contre lui-même une dent meurtrière.
Voyez-vous le taureau, fumant sous l’aiguillon,
D’un sang mêlé d’écume inonder son sillon ?
Il meurt : l’autre, affligé de la mort de son frère,
Regagne tristement l’étable solitaire ;
Son maître l’accompagne, accablé de regrets,
Et laisse en soupirant ses travaux imparfaits.
Le doux tapis des prés, l’asile d’un bois sombre,
La fraîcheur du matin jointe à celle de l’ombre,
Le cristal d’un ruisseau qui rajeunit les prés,
Et roule une eau d’argent sur des sables dorés,
Rien ne peut des troupeaux ranimer la faiblesse ;
Leurs flancs sont décharnés ; une morne tristesse
De leurs stupides yeux éteint le mouvement ;
Et leur front affaissé tombe languissamment.
Hélas ! Que leur servit de sillonner nos plaines,
De nous donner leur lait, de nous céder leurs laines ?
Pourtant nos mets flatteurs, nos perfides boissons,
N’ont jamais dans leur sang fait couler leurs poisons :
Leurs mets, c’est l’herbe tendre et la fraîche verdure ;
Leur boisson, l’eau d’un fleuve ou d’une source pure ;
Sur un lit de gazon ils trouvent le sommeil,
Et jamais les soucis n’ont hâté leur réveil.
Pour apaiser les dieux, on dit que ces contrées
Préparaient à Junon des offrandes sacrées :
Pour les conduire au temple on chercha des taureaux,
À peine on put trouver deux buffles inégaux.
On vit des malheureux, pour enfouir les graines,
Sillonner de leurs mains et déchirer les plaines ;
Et, raidissant leurs bras, humiliant leurs fronts,
Traîner un char pesant jusqu’au sommet des monts.
Le loup même oubliait ses ruses sanguinaires ;
Le cerf parmi les chiens errait près des chaumières ;
Le timide chevreuil ne songeait plus à fuir,
Et le daim, si léger, s’étonnait de languir.
La mer ne sauve pas ses monstres du ravage :
Leurs cadavres épars flottent sur le rivage ;
Les phoques, désertant ces gouffres infectés,
Dans les fleuves surpris courent épouvantés ;
Le serpent cherche en vain le creux de ses murailles ;
L’hydre étonnée expire en dressant ses écailles ;
L’oiseau même est atteint, et des traits du trépas
Le vol le plus léger ne le garantit pas.
Vainement les bergers changent de pâturage ;
L’art vaincu cède au mal ou redouble sa rage :
Tisiphone, sortant du gouffre des enfers,
Épouvante la terre, empoisonne les airs,
Et sur les corps pressés d’une foule mourante
Lève de jour en jour sa tête dévorante.
Des troupeaux expirants les lamentables voix
Font gémir les coteaux, les rivages, les bois ;
Ils comblent le bercail, s’entassent dans les plaines ;
Dans la terre avec eux on enfouit leurs laines.
En vain l’onde et le feu pénétraient leur toison :
Rien n’en pouvait dompter l’invincible poison ;
Et malheur au mortel qui, bravant leurs souillures,
Eût osé revêtir ces dépouilles impures !
Soudain son corps, baigné par d’immondes humeurs,
Se couvrait tout entier de brûlantes tumeurs ;
Son corps se desséchait, et ses chairs enflammées
Par d’invisibles feux périssaient consumées.

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Jacques DELILLE

Portait de Jacques DELILLE

Jacques Delille, souvent appelé l’abbé Delille, né à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) le 22 juin 1738 et mort à Paris dans la nuit du 1er au 2 mai 1813, est un poète français.
Delille porta quelque temps le titre d’abbé parce qu’il possédait l’abbaye de Saint-Séverin ; mais il ne suivit pas la carrière... [Lire la suite]

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