Poème 'Cruelle, à quel propos prolonges-tu ma peine ?' de Théophile de VIAU dans 'Œuvres poétiques - Seconde partie'

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Cruelle, à quel propos prolonges-tu ma peine ?

Théophile de VIAU
Recueil : "Œuvres poétiques - Seconde partie"

Cruelle, à quel propos prolonges-tu ma peine?
Qui t’a sollicitée à renouer ma chaîne?
Quel démon ennemi de mes contentements
Me vient remettre encore en tes enchantements?
Mon mal allait finir, et déjà ma pensée
Ne gardait plus de toi qu’une image effacée,
Ma fièvre n’avait plus que ce frisson léger
Qui du dernier accès achève le danger:
Encore un jour ou deux de ton ingratitude.
Et j’allais pour jamais sortir de ma servitude.
Ce n’était plus l’Amour qui guidait mon désir:
Il m’avait achevé sa peine et son plaisir.
Je songeais aux douceurs que ce printemps présente,
Mes yeux trouvaient déjà la campagne plaisante,
Nous avions fait dessein, mon cher Damon et moi,
D’être absents quelques jours de Paris et de toi
Pour faire évanouir les restes de la flamme
Qui si subitement ont rallumé mon âme.
Tout du premier objet ses charmes inhumains
Ont reblessé mon cœur et rattaché mes mains:
Il n’a fallu qu’un mot de cette voix traîtresse,
Que voir encore un coup les yeux de ma maîtresse.
Au moins s’il se pouvait qu’un désir mutuel
Nous eût liés tous deux d’un joug perpétuel,
Que jamais son caprice et jamais ma colère
N’altérât en nos cœurs le souci de nous plaire,
Jamais de nos plaisirs n’interrompît le cours,
Je serais bien heureux de l’adorer toujours.
Lorsqu’à l’extrémité ma passion pressée
Se voit de ton accueil tant soit peu caressée,
Et que ta complaisance, ou d’aise ou de pitié,
Ne laisse pas longtemps languir mon amitié,
Je sens dans mes esprits se répandre une joie
Qui passe tous les biens que la fortune envoie.
Si Dieu me faisait roi je serais moins content,
L’empire du Soleil ne me plairait pas tant,
Au sortir des plaisirs que ta beauté me donne
Je foulerais aux pieds l’éclat d’une couronne,
Et dans les vanités où tu me viens ravir
Je tiendrais glorieux un roi de me servir.
Sans toi pour m’enrichir nature est infertile,
Et pour me réjouir Paris même inutile;
Toi seule es le trésor et l’objet précieux
Où veillent sans repos mon esprit et mes yeux,
Et selon que ton oeil me rebute ou me flatte,
Dans le mien ou la joie ou la douleur éclate.
Quand mes désirs pressés du feu qui les poursuit,
Cherchent dans tes faveurs une amoureuse nuit,
Si peu que ton humeur refuse à mon envie,
Tu fais pis mille fois que m’arracher la vie.
Souviens-toi, je te prie, à quel point de douleur
Me fit venir l’excès de mon dernier malheur,
Combien que mon respect avecque des contraintes
Se voulut efforcer de retenir mes plaintes;
Tu sais dans quels tourments j’attendis le Soleil,
Et par quels accidents je rompis ton sommeil.
Penché dessus les bords d’un gouffre inévitable,
Tu me vis supporter un mal insupportable,
Un mal où mon destin te faisait consentir
Quoiqu’il t’en préparât un peu de repentir.
Dans le ressentiment de ce cruel outrage
Ma raison par dépit éveilla mon courage.
Je fis lors un dessein de séparer de moi
Cette part de mon cœur qui vit avecque toi,
De ne songer jamais à retrouver la trace
Par où déjà souvent j’avais cherché ta grâce.
Damon était toujours auprès de mon esprit
Pour l’assister au cas que son mal le reprît.
Je rappelais déjà le jeu, la bonne chère,
Ma douleur tous les jours devenait plus légère,
Je dormis la moitié de la seconde nuit,
L’absence travaillait avec beaucoup de fruit;
Déjà d’autres beautés avec assez de charmes
Divertissaient ma peine et tarissaient mes larmes,
Leur naturel facile à mon affection
Avait mis ton esclave à leur dévotion,
Et comme une amitié par une autre s’efface,
Chez moi d’autres objets avaient gagné ta place,
Lorsque ta repentance ou plutôt ton orgueil,
Irrité que mes maux étaient dans le cercueil,
Me ramena tes yeux qui chez moi retrouvèrent
La même intelligence alors qu’ils arrivèrent.
Tes regards n’eurent pas examiné les miens
Que je me retrouvai dans mes premiers liens;
Ma raison se dédit, mes sens à ton entrée
Sentent qu’un nouveau mal les blesse et les recrée,
Et du même moment qu’ils ont connu leurs fers
Ils n’ont pu s’empêcher qu’ils ne s’y soient offerts.
Caliste, s’il est vrai que ton cœur soit sensible
Au feu qui me consume et qui t’est bien visible,
S’il est vrai que tes yeux lorsqu’ils me vont blesser
Ont de la confidence avecque ton penser,
Que ma possession te donne un peu de gloire,
Que jamais mon objet ait flatté ta mémoire,
Ainsi que tes regards, ta voix et ton beau teint
Ont leur portrait fidèle en mon cœur bien empreint,
Considère souvent quel plaisir, quelle peine,
Me fait, comme tu veux, ton amour ou ta haine.
Pardonne à ma fureur une importunité
Qu’elle ne te fait point avec impunité,
Car je veux que le ciel m’accable du tonnerre
Si toujours ma raison ne lui fait point la guerre,
Et je crois que le temps m’assistera si bien
Qu’enfin j’accorderai ton désir et le mien.

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Commentaires

  1. Ce poème est un cri d' amour et en contre partie nous voyons une coquette du XVII ou aussi bien
    du XVIII siècle. Les femmes aiment qu' on les courtisent mais, quelques fois elles font peu de cas,
    mais par contre il suffit que les yeux de leur soupirant se portent sur une autre femme, pour qu' elles
    decident de s' interesser, a leur tour , au soupirant délaissé. Dans certains cas la jalousie fait des miracles.

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Théophile de VIAU

Portait de Théophile de VIAU

Théophile de Viau, né entre mars et mai 1590 à Clairac et mort le 25 septembre 1626 à Paris, est un poète et dramaturge français. Poète le plus lu au XVIIe siècle, il sera oublié suite aux critiques des Classiques, avant d’être redécouvert par Théophile Gautier. Depuis le XXe siècle, Théophile de Viau est défini... [Lire la suite]

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