Poème 'Le jugement de Komor' de Charles-Marie LECONTE DE LISLE dans 'Poèmes barbares'

Le jugement de Komor

Charles-Marie LECONTE DE LISLE
Recueil : "Poèmes barbares"

La lune sous la nue errait en mornes flammes,
Et la tour de Komor, du Jarle de Kemper,
Droite et ferme, montait dans l’écume des lames.

Sous le fouet redoublé des rafales d’hiver
La tour du vieux Komor dressait sa masse haute,
Telle qu’un cormoran qui regarde la mer.

Un grondement immense enveloppait la côte.
Sur les flots palpitaient, blêmes, de toutes parts,
Les âmes des noyés qui moururent en faute.

Et la grêle tintait contre les noirs remparts,
Et le vent secouait la herse aux lourdes chaÎnes,
Et tordait les grands houx sur les talus épars.

Dans les fourrés craquaient les rameaux morts des chênes,
Tandis que par instants un maigre carnassier
Hurlait lugubrement sur les dunes prochaines.

Or, au feu d’une torche en un flambeau grossier,
Le Jarle, dans sa tour vieille que la mer ronge,
Marchait, les bras croisés sur sa cotte d’acier.

Muet, sourd au fracas qui roule et se prolonge,
Comprimant de ses poings la rage de son coeur,
Le Jarle s’agitait comme en un mauvais songe.

C’était un haut vieillard, sombre et plein de vigueur.
Sur sa joue aux poils gris, lourde, une larme vive
De l’angoisse soufferte accusait la rigueur.

Au fond, contre le mur, tel qu’une ombre pensive,
Un grand Christ. Une cloche auprès. Sur un bloc bas
Une épée au pommeau de fer, nue et massive.

- Ce moine, dit Komor, n’en finira-t-il pas ? -
Il ploya, ce disant, les genoux sur la dalle,
Devant le crucifix de chêne, et pria bas.

On entendit sonner le bruit d’une sandale :
Un homme à robe brune écarta lentement
L’épais rideau de cuir qui fermait cette salle.

- Jarle ! j’ai fait selon votre commandement,
Après celui de Dieu, dit le moine. À cette heure,
Ne souillez pas vos mains, Jarle ! soyez clément.

- Sire moine, il suffit. Sors. Il faut qu’elle meure,
Celle qui, méprisant le saint noeud qui nous joint,
Fit entrer lâchement la honte en ma demeure.

Mais la main d’un vil serf ne la touchera point. -
Et le moine sortit ; et Komor, sur la cloche,
Comme d’un lourd marteau, frappa deux fois du poing.

Le tintement sinistre alla, de proche en proche,
Se perdre aux bas arceaux où les ancêtres morts
Dormaient, les bras en croix, sans peur et sans reproche.

Puis tout se tut. Le vent faisait rage au dehors ;
Et la mer, soulevant ses lames furibondes,
Ébranlait l’escalier crevassé de ses bords.

Une femme, à pas lents, très belle, aux tresses blondes,
De blanc vêtue, aux yeux calmes, tristes et doux,
Entra, se détachant des ténèbres profondes.

Elle vit, sans trembler ni fléchir les genoux,
Le crucifix, le bloc, le fer hors de la gaîne,
Et, muette, se tint devant le vieil époux.

Lui, plus pâle, frémit, plein d’amour et de haine,
L’enveloppa longtemps d’un regard sans merci,
Puis dit d’une voix sourde : – Il faut mourir, Tiphaine.

- Sire Jarle, que Dieu vous garde ! Me voici.
J’ai supplié Jésus, Notre-Dame et sainte Anne :
Désormais je suis prête. Or, n’ayez nul souci.

- Tiphaine, indigne enfant des braves chefs de Vanne,
Opprobre de ta race et honte de Komor,
Conjure le Sauveur, afin qu’il ne te damne ;

J’ai souffert très longtemps : je puis attendre encor. -
Le Jarle recula dans l’angle du mur sombre,
Et Tiphaine pria sous ses longs cheveux d’or.

Et sur le bloc l’épée étincelait dans l’ombre,
Et la torche épandait sa sanglante clarté,
Et la nuit déroulait toujours ses bruits sans nombre.

Tiphaine s’oublia dans un rêve enchanté…
Elle ceignit son front de roses en guirlande,
Comme aux jours de sa joie et de sa pureté.

Elle erra, respirant ton frais arome, ô lande !
Elle revint suspendre, ô Vierge, à ton autel,
Le voile aux fleurs d’argent et son âme en offrande.

Et voici qu’elle aima d’un amour immortel.
Saintes heures de foi, d’espérance céleste,
Elle vit dans son coeur se rouvrir votre ciel !

Puis un brusque nuage, une union funeste :
Le grave et vieil époux au lieu du jeune amant…
De l’aurore divine, hélas ! rien qui lui reste !

Le retour de celui qu’elle aimait ardemment,
Les combats, les remords, la passion plus forte,
La chute irréparable et son enivrement…

Jésus ! tout est fini maintenant ; mais qu’importe !
Le sang du fier jeune homme a coulé sous le fer,
Et Komor peut frapper : Tiphaine est déjà morte.

- Femme, te repens-tu ? C’est le ciel ou l’enfer.
De ton sang résigné laveras-tu ton crime ?
Je ne veux pas tuer ton âme avec ta chair.

- Frappe. Je l’aime encor : ta haine est légitime.
Certes, je l’aimerai dans mon éternité !
Dieu m’ait en sa merci ! Pour toi, prends ta victime.

- Meurs donc dans ta traîtrise et ton impureté !
Dit Komor, avançant d’un pas grave vers elle ;
Car Dieu va te juger selon son équité.

Tiphaine souleva de son épaule frêle
Ses beaux cheveux dorés et posa pour mourir
Sur le funèbre bloc sa tête pâle et belle.

On eût pu voir alors flamboyer et courir
Avec un sifflement l’épée à large lame,
Et du col convulsif le sang tiède jaillir.

Tiphaine tomba froide, ayant rendu son âme.
Cela fait, le vieux Jarle, entre ses bras sanglants,
Prit le corps et la tête aux yeux hagards, sans flamme.

Il monta sur la tour, et, dans les flots hurlants,
Précipita d’en haut la dépouille livide
De celle qui voulut trahir ses cheveux blancs.

Morne, il la regarda tournoyer par le vide…
Puis la tête et le corps entrèrent à la fois
Dans la nuit furieuse et dans le gouffre avide.

Alors le Jarle fit un long signe de croix ;
Et, comme un insensé, poussant un cri sauvage
Que le vent emporta par delà les grands bois,

Debout sur les créneaux balayés par l’orage,
Les bras tendus au ciel, il sauta dans la mer
Qui ne rejeta point ses os sur le rivage.

Tels finirent Tiphaine et Komor de Kemper.

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Commentaires

  1. Noces du corbeau et de la fouine
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    La fouine était en proie à l'amoureuse flamme,
    Et la tour du corbeau, très vieux mais toujours vert,
    Droite et ferme, montait dans l'écume des lames.

    Sous le fouet redoublé des rafales d'hiver,
    Le donjon du corbeau dressait sa masse haute,
    Telle qu'un toboggan qui regarde la mer.

    Cochonfucius buvait quelques ballons de côtes.
    Dans Cluny palpitaient, blêmes, de toutes parts,
    Les âmes des rentiers qui moururent en faute.

    Le toboggan tintait contre les noirs remparts,
    Et Leconte de Lisle écrivait à la chaîne
    D'improbables chansons sur des papiers épars.

    Dans les fourrés craquaient les rameaux morts des chênes,
    Tandis que par instants un maigre cafetier
    Hurlait lugubrement sur les dunes prochaines.

    Or, au feu d'une torche en un flambeau grossier,
    Le corbeau, dans sa tour vieille que la mer ronge,
    Marchait en grommelant «C'est pas le pied d'acier».

    Muet, sourd aux rentiers dont le chant se prolonge,
    Sans ouïr du cafetier le hurlement moqueur,
    Le corbeau s'agitait comme en un mauvais songe.

    Vieux était ce corbeau, sombre et plein de vigueur.
    Sur sa joue hérissée, lourde, une larme vive
    De sa vie solitaire accusait la rigueur.

    Au fond, contre le mur, telle une ombre pensive,
    Grand Bougnat. Une cloche auprès. Sur un bloc bas,
    Clémentine en granit rose, nue et massive.

    L'amour, dit le corbeau, ne fleurira-t-il pas ?
    Il ploya, ce disant, les genoux sur la dalle,
    Devant la demoiselle en pierre, et pria bas.

    On entendit sonner le bruit d'une sandale :
    Le vieux Yake Lakang écarta lentement
    L'épais rideau de cuir qui fermait cette salle.

    J'ai fait, corbeau, selon votre commandement,
    Venir la fouine ici, dit Lakang. À cette heure,
    Faites-lui bon accueil, corbeau, soyez patient.

    Je vous dis grand merci. Avant que je ne meure,
    J'aurai donc obtenu, par l'union qui nous joint,
    Peut-être un rejeton pour réjouir ma demeure.

    Allez boire à Cluny, je ne vous retiens point.
    Yake Lakang sortit ; le corbeau, sur la cloche,
    Comme d'un lourd marteau, frappa deux fois du poing.

    Le tintement allègre alla, de proche en proche,
    Se perdre aux bas arceaux où les cafetiers morts
    Dormaient, les bras en croix, sans peur et sans reproche.

    Puis tout se tut. Le vent faisait rage au dehors ;
    Et la mer, soulevant ses lames furibondes,
    Chassait le toboggan qui chantait sur ses bords.

    Et la fouine, à pas lents, très belle et fort gironde,
    De blanc vêtue, aux yeux calmes, tristes et doux,
    Entra, se détachant des ténèbres profondes.

    Elle vit, sans trembler ni fléchir les genoux,
    Grand Bougnat, le vin chaud, le pot de marjolaine,
    Et, muette, se tint devant le corbeau roux.

    Lui, plus pâle, frémit, fier comme un capitaine,
    L'enveloppa longtemps d'un regard sans merci,
    Puis dit sur un ton sourd : La chose est si soudaine...

    Sire corbeau, Balzac vous garde ! Me voici.
    J'ai supplié Melchior, sa jument et son âne :
    Désormais je suis prête. Or, n'ayez nul souci.

    Ma fouine, heureuse enfant de ma nièce Morgane,
    C'est notre rejeton qui sera le plus fort,
    Il sera Prince et Roi sous le ciel de banane.

    Je ferai chanter ça par mon copain Victor.
    Le corbeau recula dans l'angle du mur sombre,
    Et la fouine pria en fermant ses yeux d'or.

    Sur le bloc, Clémentine étincelait dans l'ombre,
    Le toboggan versait sa sanglante clarté,
    Et la nuit déroulait toujours ses bruits sans nombre.

    La fouine s'oublia dans un rêve enchanté...
    Elle ceignit son front de roses en guirlande,
    Comme aux jours de sa joie et de sa pureté.

    Elle erra, respirant les fleurs de la Hollande !
    Elle revint danser dans les petits bordels,
    Où tant de cafetiers ont porté leur offrande.

    Et voici qu'elle aima d'un amour immortel.
    Saintes heures de foi, d'espérance céleste,
    Elle vit de nectar étinceler le ciel !

    Puis un brusque nuage, une chute funeste :
    Le grave et vieux corbeau au lieu du jeune amant...
    Des cafetiers divins, hélas ! rien qui lui reste !

    Le retour d'un rentier qu'elle aimait ardemment,
    Les combats, les remords, la passion plus forte,
    La chute irréparable et son enivrement...

    Melchior ! tout est fini maintenant ; mais qu'importe !
    Le sang du fier rentier a coulé sous le fer,
    Le corbeau peut régner où la tendresse est morte.

    Et ce nouvel amour, c'est le ciel, c'est l'enfer.
    Quelques observateurs pensent que c'est un crime,
    Que l'hybridation est une offense à la chair.

    Mais nous ne voyons là qu'un lien fort légitime,
    Et qui remonte à la plus haute antiquité.
    Du corbeau-fouine on est, c'est vrai, parfois victime,

    Et certains voient en lui comme une impureté.
    Pourtant, qu'il est charmant quand il ouvre ses ailes !
    Grand Bougnat envers lui, montre son équité.

    C'est l'enfant du corbeau et de la fouine frêle,
    C'est l'être qu'il faut voir avant que de mourir.
    Dans le ciel de nectar une ombre, pâle et belle,

    Vers lui, admiratifs, nous fait tous accourir.
    Il possède un esprit tranchant comme une lame
    D'où les concepts nouveaux se plaisent à jaillir.

    Un jour le corbeau-fouine exaltera nos âmes,
    Quand l'Univers vivra ses derniers jours sanglants,
    Quand les rentiers auront des yeux hagards, sans flamme.

    Le toboggan luira au gré des flots hurlants.
    Du dernier cafetier la dépouille livide
    Sombrera dans l'abîme avec ses cheveux blancs.

    Alors le corbeau-fouine, ensorcelant le vide,
    Entrera, magnifique et piteux à la fois
    Dans la nuit furieuse et dans le gouffre avide.

    On me l'a raconté, et c'est ce que je crois.
    Le gyrovague a fait cette chanson sauvage
    Que le vent emporta par delà les grands bois,

    Du fond de son cerveau balayé par l'orage,
    Les bras tendus au ciel, il chante sur un air
    Qu'il apprit autrefois sur un autre rivage.

    Puis il boit son pinard et mange un camembert.

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Charles-Marie LECONTE DE LISLE

Portait de Charles-Marie LECONTE DE LISLE

Charles Marie René Leconte de Lisle, né le 22 octobre 1818 à Saint-Paul dans l’Île Bourbon et mort le 17 juillet 1894 à Voisins, était un poète français. Leconte de Lisle passa son enfance à l’île Bourbon et en Bretagne. En 1845, il se fixa à Paris. Après quelques velléités lors des événements de 1848, il renonça... [Lire la suite]

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