Poème 'Le Tétraktys d’Éléonore' de ATOS

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Le Tétraktys d’Éléonore

ATOS

Le petit matin me surprenait toujours. Il avait une façon bien à lui de venir se déposer sur mes cils. On se raccroche toujours à ses habitudes. Piteux marqueurs d’incertain temps.
Plus rien ne m’obligeait à me lever tôt. Ni le bus, ni le train, ni aucun bureau. Je n’étais plus attendue. Et je n’attendais plus grand chose de ce quotidien de la taille d’un quignon de pain.
Le petit jour me suivait dans la cuisine. Il avait un air chagrin. Pour le faire sourire un peu, j’ai marqué deux paniers sucrés dans mon café. Trois gouttes chaudes sur le bout de mon nez!
Ça ne l’avait pas fait rigoler…
Il devait peut être déjà savoir qu’une moto venait de se garer en bas de chez moi . Et que dans dix minutes ON viendrait sonner à ma porte.
Les visites sont rares lorsqu’on ne veut plus raconter son histoire.
Alors ce matin là, je n’ouvrais pas ma porte à l’improviste…
Je n’allais pas être déçue…
ON avait l’air très et…. beaucoup trop pressé. On avait les mots hachés, le regard en ricochet.
C’est toujours comme ça quand ON a la conscience aux trousses.

«Madame Shade ? Eléonore Shade?»
«Oui»
« acte d’huissier- injonction de payer -. Signez là s’il vous plaît.»

Ce que je fis. Le passé simple sied toujours à l’irréversibilité de nos actes.
Le tranchant d’une lame s’estime à la droiture du filet.

L’ enveloppe blanche cachait une dentelle bleue. Le jour s’était levé, et ON filait déjà dans la cage d’escalier. Il me fallait maintenant un autre café. Mais, je n’avais pas plus envie de jouer.
C’est vers dix heures que j’ai décidé de soulever le jupon de la blanche demoiselle. Sa dentelle sentait le carbone. Bonne office annonce toujours mauvais hospice.
J’avais dix jours, dix jours pour régler mon loyer ou plutôt mes arriérés de loyer, faute de quoi, – la faute à qui? – ça on me laissait le soin d’en juger – faute de quoi je devais quitter ce logement.
Dix jours, un bail, pas fameux – et après..après..?
On peut cacher beaucoup de choses aux autres, tellement de choses qu’à la fin vous devenez invisible aux yeux des autres. Mais à soi, on ne peut rien cacher.
On peut à la limite se mentir. Mais se mentir s’est aussi savoir que la vérité existe. Non?
Ma vérité je l’avais depuis longtemps laisser traîner sur mon buffet, sur et sous le canapé, dans ces piles de papiers, sur le bout de mes chaussures élimées, sur les manches de mes chandails qui s’amincissaient au fur et mesure que mes allocations fondées.
J’avais évidemment quelques solutions… Quelques..? Trois, tout au plus.
Première solution : Me fumer une dernière cigarette et me balancer par la fenêtre, mais ça ne devait pas être le bon jour… Il n’était déjà pas de bonne humeur, alors lui demander un service si funèbre.
Ou alors, solution numéro deux : Partir, claquer la porte, partir maintenant de pas voir s’accomplir le rituel sacrificiel sur l’autel de mes faillites.
Ou…dernière solution : Rester – Rester ici. Entre mes murs. Dix jours. Et attendre. Attendre que l’on me mette dehors, qu’ils opèrent le curetage de mon espace.
Je décidais de garder ce temps, en me promettant de ne pas le perdre.
On me donnait dix jours pour quitter les lieux. Dix jours pour écouter ces murs. Je décidais de rester. L’échographie de cet espace. Je prendrai le temps qui me restait.
Dix Polaroïds et après..Je m’en irai.
Le futur sied bien aux actes désespérés. L’appel du vide sans doute.
Il fallait trouver le bon angle, la bonne lumière, laisser les choses se confier. Quelles images avaient marqué le temps qui s’était écoulé le long de ces murs ?

Jour 1 – La Terre – Cuisine.

Lui, dans la vapeur de son thé.
- «Tu as rappelé l’agence, au sujet de la mise à la terre?»
Elle noue la ceinture de son peignoir.
- « Et le temps je le trouve où ?»
Lui repose sa tasse .
- « Tout de même avec les frais d’agence qu’on a payé!…»
Elle secoue un paquet vide de biscottes sans sucre, ni rien d’ajouté:
- «Ce soir je passe les voir. C’est pas grand chose il faut seulement faire le raccordement.»
Lui laisse sa tasse vide sur la table.
- « Alors qu’ils raccordent!… Je suis en retard. T’as vu mon dossier?»
Elle lave la tasse qu’il a délaissé..
- «Dans l’entrée, derrière le panier en osier, je l’avais mis….».
Lui se recoiffe devant la glace de l’entrée.
- «C’est bon, j’ai trouvé, ….tu commences à quelle heure?».
Elle le regarde se recoiffer.
- « Dix heures – Ils ont reporté…»
Lui, lui enserre la tête d’une main et d’un dossier , et, avant de l’embrasser :
- «Je file, tu me manques déjà.»
La porte, se referme. Bruit mis en claque.
Elle, en se retourne, se regarde dans la glace.
Là, maintenant, PHOTO!
Un peu sombre peut être, mais si joliment décoiffée. Pas mal comme cliché.
L’homme que j’aimais. L’appart que nous avions décoré. Mon job qui m’attendait.
Elle:
« Eléonore! la prise de terre: ce soir !!! J’allais déjà oublier..»

Jour 2 – L’ Eau – Tout l’Orégon dans un meuble en pin.

Lui, porte le meuble :
- « J’ai eu de la veine, ils allaient fermer!»
Elle accourt dans l’entrée:
- « Génial!!, je viens de finir de vider les cartons de bouquins, je suis épuisée…».
Lui, essuyant sur son front une goutte qui se perd.
Maintenant! Photo!
D’où provient ce rendu ?…du bleu si particulier de ses yeux, où alors… l’odeur de sa veste?…Non, tout simplement je crois que c’est ce sourire qu’il venait de me livrer.

Jour 3 – Le feu – Le briquet

Lui, vide le cendrier :
- «J’aime pas Sacha !»
Elle range la bouteille de vodka :
- «Moi, je trouve que depuis qu’il a rencontré Sam , il s’est…
J’sais pas on dirait qu’il est plus… Il s’est affirmé, non?»
Lui, repose le cendrier:
- «Je n’aime pas la façon qu’il a de te regarder.»
Elle:
- «Tiens, il a oublié son briquet…»

Photo : Nature morte. Zippo noir sur table basse. On devine l’odeur d’un tabac hollandais.

Jour 4 – L’air – Fenêtre sur salon

Un vent trop fort, la mer si loin .
Elle: ses pas sur le parquet. Lui : sa nuque et son pull sable mouillé.
Lampe mauve et roses séchées.
Elle: ses bras autour de lui. Lui:sa joue contre son bras.
- «Il fait froid, non?… C’est la fenêtre…Un jour elle invitera la tempête à entrer..»
- « Reste comme ça s’il te plaît, comme ça le vent ne pourra pas m’emporter…»

Instantané, il me plaît! Sépia sur une très belle soirée.

Jour 5 – L’enfer – Le frigo est livré

Lui, regardant par la fenêtre:
- « Si dans dix minutes il ne sont pas là, je les rappelle, ils ne vont pas nous livrer à huit
heures ce soir quand même.»
Elle, essuyant son pinceau sur un chiffon d’arc en ciel,
- «De toute façon on a posé notre journée, arrête de tourner en rond, ce n’est pas…
c’est quoi ça?!!!».
Lui, toujours à la fenêtre,
- «Quoi?»
Elle:
- «La télé… Y a un truc sur New york, regarde, c’est…»
Lui, lâchant le rideau , elle, ses mains sur sa bouche.

C’est le silence qui remplit toute la photo.

Jour 6 – Retour à la Terre – Valise bleue

Elle, portant une pile de chandails,
- «J’ai pas envie de passer un Noël assise sur des braises. Vos histoires de famille à force de les déballer, les cadeaux? on a même plus envie de les ouvrir… Tu m’écoutes !!?»
Lui, une paire de basket à la main:
- « Une fois par an, c’est supportable, non ? Je ne vais quand même pas y aller seul.»
Elle, jetant les pulls en vrac sur le lit
- «Non, mais on pourrait peut être une fois passer un Noël rien que tous les deux.»
Lui, fouillant dans le tiroir de la table de nuit,
- «C’est pas Noël ça…»
Elle, lui jetant à la tête une paire de chaussettes.
- «Sympa…».
Lui, lui rejetant la paire de chaussettes.
- «Tu sais très bien ce que je veux dire.»
Elle, les mains sur les hanches
- «En attendant l’esprit de Noël, aide moi à sortir cette valise,….
Non la bleue! Voi…la… Eh! Regarde ce que je retrouve !…
Le dessin de Léa! Moi, cette gamine elle me fait craquer…
On le fabrique quand ce bébé?…»
Lui, soupirant et échevelé
«T’as pensé à la raquette de mon père?»

Sténopé: valise pleine d’effroi. Décidément tu n’en voulais pas.

Jour 7 – Cieux – Vue au dessus des toits

Lui: sur le dos. Elle sur le ventre. Eux ensemble.
« ça faisait un moment..»
«Quoi?»
« Qu’on s’était pas donné autant de choses … si bien et si longtemps. Ça me fait peur quand on le fait comme ça.»
«Comment ça?»
«J’sais pas c’est comme si on se disait adieu.».
«Moi je veux bien crever de peur comme ça tous les jours, toutes les heures…».
« Approche ta tête là …T’aurais pas un peu maigri toi?…»
«Regarde on dirait que le ciel pluche un peu….
«Moi, si un jour je devais te dire adieu, j’sais pas si je saurai te le dire aussi bien que ça….»

Le ciel n’a pas fermé les yeux. Eux: ils sont retournés sous le drap.

Prises en rafale. Panoramique de toutes les vues que j’avais sur toi.

Jour 8 – Toi – La porte

Plus rien de toi. Pas même ta voix. C’est elle qui me manque le plus parfois. J’ai toujours aimé ta voix, c’est elle qui m’avait appelée la première fois, «Mademoiselle, …la porte Richelieu?».
Ensuite, j’ai aimé tes yeux sur moi, tes mains sur moi. Et puis tout ce que tu me donnais, et tout ce qui me semblait aller vers toi.
Je ne sais plus quand ou à quoi je m’en suis aperçue.
Le briquet de Sacha n’était plus là. Ça ne voulait rien dire, comme ça, mais ça s’est mis à hurler dans mon ventre, je devais le savoir déjà .
Et toi… non plus tu n’étais plus là. C’est pas que tu sois parti avec un autre qui m’a ouvert les veines, c’est que tu sois parti, juste comme ça. Comme un chat qui se glisse dans la rue, par la fenêtre du salon restée ouverte. Tu aurais pu partir avec un parapluie, une citrouille, avec plaisir, ou par amour. Il se trouve que t’es parti avec Sacha à ton bras… Sacha n’est qu’un complément d’objet pour moi. Je ne pouvais retenir que ce verbe: partir… Tu as pris le large, et j’ai lâché prise.

Photo de la porte que je n’ai même pas vu se refermer. Porte en bois, œil sur moi.

Jour 9 – Moi- Autoportrait

Et moi j’en suis restée là . Et la vérité s’est déposée. Et les emmerdes je les ai fait entrer. Je l’ai ai reçues comme elles me venaient.
C’est peut être ça que tu avais reniflé. Mon désamour sans toi.
Je pensais t’aimer en toute évidence.

Autoportrait : Eléonore est restée là.

Jour 10 – L’univers – Et puis moi.

Cette fois, c’est moi qui ai surpris le petit jour. Assise avec ma valise à mes pieds. La nuit m’avait tenue compagnie. La dentelle bleue entre mes doigts. Et tout un album avec moi.
Voilà dernière prise de vue. Sans anesthésie, je ne suis même pas hors de moi, seulement de moins en moins ici, plus vraiment là.

Une dernière vue, la dernière avant que je reprenne mon souffle :

Lui, regarde le plafond:
- «Et sinon pour les clauses de résiliation? Le préavis est de….?».
Elle, sortant de la petite chambre
- « Deux mois ….Moi, je me vois déjà vivre ici…avec toi.»

C’est à dix heures vingt qu’ils ont sonné. Ils sont entrés. Je suis sortie, je n’en revenais pas .
Facile de descendre l’escalier, d’appuyer sur le bouton de l’entrée, de tirer la porte vers moi, et d’entendre mes pas. Ils pouvaient prendre ce qu’il en restait.
Le trousseau de clés dans une enveloppe blanche?… La boite aux lettre l’a avalée.
J’ai sauté dans le premier train : Paris Nord Gare de Surface. Je n’ai plus besoin de pendule. Puisque c’est au Louvre que tout a commencé… Je retourne la pyramide et compléte le sablier.
Le présent s’accroche aux parois de la vie.
D’une manche, j’essuie la vitre. J’arriverai peut être avant la nuit.

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Tétraktys de Pythagore

Un : le sommet : divin, principe de toute chose
Deux : masculin, féminin, le couple, la dualité
Trois : trois niveau du monde: Enfer, Terre, Cieux
Quatre : les quatre éléments de la Terre
Ensemble : totalité de l’Univers y compris le divin

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Nom : SHRIQUI GARAIN

Prénom : Astrid

Naissance : non renseigné

Présentation : https://dutremblementdesarchipels.blogspot.fr/

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