Poème 'Soleil couchant' de Léon DIERX dans 'Poèmes et poésies'

Soleil couchant

Léon DIERX
Recueil : "Poèmes et poésies"

Aux bords retentissants des plages écumeuses
Pleines de longs soupirs mêlés de lourds sanglots,
Sous le déroulement monotone des flots ;
Près des gouffres remplis des falaises brumeuses ;

À l’heure où le soleil, ainsi qu’un roi cruel
Qui veut parer de draps sanglants ses funérailles,
Se déchire et secoue au dehors ses entrailles ;
À l’heure où lentement l’ombre envahit le ciel ;

Un homme se tenait silencieux. La côte
était déserte. Lui, debout, d’un oeil amer
Il regardait tomber l’astre rouge à la mer ;
Et sa pensée aussi déferlait, sombre et haute.

Ah ! Ce n’était pas l’homme au sortir de l’Eden,
Fils encore innocent d’une race nouvelle ;
En qui la vie afflue, à qui Dieu se révèle,
Et qui pour tous les maux n’a qu’un mâle dédain ;

L’homme essayant sa force au seuil des premiers âges,
Libre dans l’univers libre et grand comme lui ;
Défiant l’avenir, et dont l’oeil ébloui
Reflète l’horizon des vierges paysages ;

Plein d’un orgueil sans peur et d’un espoir sans fin ;
Et dans sa beauté fière à qui tout se confie,
Sur la création odorante et ravie
Passant majestueux sous un signe divin ;

C’était l’homme vieilli des races séculaires,
Fils de la lassitude et des labeurs déçus,
Et qui, désabusé des dons qu’il a reçus,
A des printemps plus froids que les hivers polaires ;

Qui, remuant la cendre immense du passé,
Initié tout jeune au mensonge des rêves,
A vu la vanité de ses luttes sans trêves,
Et sans but désormais s’en va le front baissé ;

Qui, ployant sous le poids d’insupportables chaînes,
Se connaît tout entier dans la joie ou les pleurs,
Rassasié du rire autant que des douleurs ;
Sans élans pour le bien, et pour le mal sans haines ;

C’était l’homme rongé par l’angoisse ; vaincu
Sous l’énervant dégoût de sa propre impuissance ;
Et fatal héritier d’une aride science,
Contempteur de la vie avant d’avoir vécu.

En vain il proclamait son génie et sa gloire !
L’ennui met sur ses bras le plomb du châtiment ;
Et son âme qu’il raille, hélas ! Plus tristement
Se rendort à ces bruits de pompe dérisoire.

Stupide et vil, trempé d’inutiles sueurs,
En vain il rit des dieu qu’ont adorés ses pères,
Et s’élance aux profits du fond de ses repaies,
Les doigts crispés, les yeux pleins d’obliques lueurs.

Car le veau d’or, ce dieu comme un autre implacable,
À l’enfer de Midas le regarde marcher ;
Honneur, amour, vertu, tout ce qu’il veut toucher,
Se change sous ses mains en cet or qui l’accable.

Oui, ce dieu, son premier délire, et son dernier,
Le plus riche en autels, le plus riche en apôtres,
Le plus vieux, qui vit naître et mourir tous les autres,
Avant le chant du coq il va le renier.

Il va le renier comme eux tous. Dans les nues
Il l’enverra siéger, livide, avec les dieux
Morts maintenant, jadis beaux, fiers et radieux,
Qui sur les monts sacrés vivaient en troupes nues ;

Près des spectres blafards abandonnés du jour,
Qui planent en lambeaux sur les glaces du pôle,
Et qu’un souffle inconnu, les poussant par l’épaule,
Promène dans l’horreur des exils sans retour.

Pas un ne reviendra ! Le vent de l’ironie
A balayé partout l’ambition du beau.
Sur le dernier autel plus désert qu’un tombeau
L’herbe croît. Il n’est plus de divine agonie !

Plus d’esprits enivrés ! Plus d’hymnes, plus d’encens !
Plus de convives ceints de verveine et de roses !
Plus d’apôtre en extase, et plus d’apothéoses !
Plus de soupirs poussés hors du monde des sens !

Sur la montagne en feu nul ne se transfigure,
Et pour quelque dépouille aux fétides odeurs,
L’homme consumera ses dernières ardeurs
Sous un ciel qui n’a plus la sublime envergure.

Dans un air sans échos sa voix s’éteint. Voilà
Qu’il méprise à la fin sa chair comme son âme,
Et que, toujours brûlé d’une invisible flamme,
Il retourne aux abris chantants qu’il dépeupla.

Mais les transports qui font la jeunesse si belle
Reviennent-ils jamais gonfler les cœurs flétris !
Les pleurs, les repentirs, les plaintes et les cris
Ont-ils jamais ému l’impassible Cybèle !

Nature indifférente, au secret douloureux,
Prés aux vertes senteurs, forêts aux noirs mystères,
Monts couronnés de pins ou de neiges austères,
Vous êtes sans pitié, comme tous les heureux !

L’homme a levé sur vous sa hache sacrilège ;
Sur vous il s’est rué follement, et sa voix
A maudit le silence injurieux des bois
Où meurt le vain appel du désir qui l’assiège :

À jamais il a fui tout ce monde enchanté
Qu’aux rayons de la lune, au fond des solitudes,
On voyait s’essayer aux molles attitudes
Sous l’oeil ardent d’un faune ivre de volupté.

Quand Pan mourut, un cri monta de rive en rive ;
Dans la foi du poète il retentit encor.
Comme un chasseur perdu qui sonne en vain du cor,
L’homme court sans qu’un son en réponse n’arrive.

Las de lui-même aussi, voilà que haletant,
Comme Sisyphe sous le rocher qui l’écrase,
Il s’arrête, et qu’à l’heure où l’occident s’embrase,
Il sent les maux soufferts revivre en un instant.

C’est une heure sinistre et pleine de vertiges.
Depuis les premiers jours, sa magique splendeur
Nous étreint, et nous fait sonder la profondeur
D’un passé qui tressaille en fulgurants vestiges.

Comme l’astre qui fond en longs fleuves pourprés
Dont les reflets au loin baignent les nobles cimes,
Le cœur de l’homme saigne en plongeant aux abîmes
Où ses regrets encor hurlent désespérés.

Mais aujourd’hui, devant la chute glorieuse
Du globe dont l’éclat brillait sur son berceau,
Ce n’est plus vers l’éden dont il gardait le sceau
Qu’il se reporte au bout d’une ardeur furieuse.

Ce n’est plus son enfance au cantique lointain
Dont le ressouvenir en ses fêtes s’exhale ;
Ni la branche arborée en palme triomphale
Qu’il pleure, en gémissant sur sa part du destin.

Ce n’est plus un saint nom qu’il invoque ou qu’il prie,
Hélas ! Et ce n’est plus, même quand vient le soir,
La mort, son épouvante et son dernier espoir,
Qu’il appelle, sentant toute source tarie.

Sous la dent sans pitié du démon qui le mord
Rien ne ranime plus sa force ou son courage ;
Et voilà qu’il se tait sans un reste de rage,
Car il ne peut plus croire à ta promesse, ô mort !

Tu ne peux rien sur l’âme ; et l’impossible envie
Toujours l’assoiffera de bonheur, n’importe où ;
Tu ne peux l’engloutir aussi dans quelque trou ;
Ce n’est pas le repos qui par toi nous convie !

— Et le soleil, jetant sa suprême clarté,
Laissa l’homme, le front plus bas, les yeux plus mornes ;
Et l’esprit descendu dans une nuit sans bornes
Sous l’effrayant fardeau de son éternité.

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Léon DIERX

Portait de Léon DIERX

Léon Dierx, né à Saint-Denis de La Réunion le 31 mars 1838 et mort à Paris le 12 juin 1912, est un poète parnassien et peintre académique français. Léon Dierx naît dans la villa de Saint-Denis aujourd’hui appelée villa Déramond-Barre, que son grand-père a rachetée en 1830. Il y vit jusqu’en 1860, année de son... [Lire la suite]

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