Poème 'Souré-Ha' de Léon DIERX dans 'Poèmes et poésies'

Souré-Ha

Léon DIERX
Recueil : "Poèmes et poésies"

I

Le dieu, source de vie et de chaleur féconde,
Qui déverse à flots d’or ses bienfaits sur le monde,
Le grand Phré, brûle. Il tend son disque au haut des cieux.
Le zénith embrasé s’environne de flamme.
Le Nil, père des eaux, reluit comme une lame,
épanchant son limon sur le berceau des dieux.

Partout le sable aveugle et le désert flamboie.
Pas un homme ne passe et pas un chien n’aboie
Dans les villes aux blocs d’édifices carrés.
Depuis le vert delta jusqu’à Thèbe aux cent portes
Dont les temples sous eux cachent des cités mortes,
Tout se tait et s’endort sous les rayons sacrés.

Comme une nécropole, elle aussi, dans la brume
Memphis là-bas s’étend près du désert qui fume,
Muette, et l’on dirait un silence éternel.
Sur les pylônes peints dressant sa silhouette,
L’ibis dans son jabot gonflé plonge la tête
Et sur un pied médite, en découpure au ciel.

Un plus lourd ennui plane, et tout travail fait trêve.
Les palmiers vers le sol d’où nul vent ne s’élève,
Penchent leurs longs cheveux dans l’air de diamant.
Les aiguilles de marbre en grêles colonnades
Jaillissent par milliers, et sur les esplanades
On peut voir s’avancer leurs ombres nettement.

Aux pourtours des palais, auprès des pyramides,
Ces monstrueux défis aux nations timides,
Les grands sphinx accroupis ouvrent leurs yeux sereins.
Trapus, le corps perlé d’une sueur divine,
S’enveloppant au loin d’une poussière fine,
Ils songent aux secrets qui font ployer leurs reins ;

Et scellés à jamais dans leur morne posture,
Sentinelles du temps, regardent la nature
Sous le pschent de granit dont s’ombrage leur front.
Rien ne doit les sortir de leurs longues pensées ;
Impassibles gardiens des croyances passées,
Ils sont les durs rêveurs qu’aucun bruit n’interrompt.

Ils contemplent l’Egypte avec leurs yeux énormes ;
Frères de tous ses dieux aux impossibles formes,
Ils portent sur leur dos toute l’éternité.
Seuls, quelques caïmans se traînent dans la fange ;
Et parfois flotte et glisse au cours droit d’une cange
Un chant marin qui meurt par le fleuve emporté.

II

Ah ! Qui pourra sonder la tristesse qui noie
Un jeune et doux visage accompli pour la joie !
Qui pourra te comprendre, ô mystère des yeux,
Plus profond que la mer, plus vaste que les cieux ?
Lorsqu’un soupir se mêle à la harpe plaintive ;
Lorsqu’un de longs cils noirs une perle furtive
Brille comme une larme et tombe, et reparaît ;
Lorsqu’un mal contenu soulève d’un seul trait,
Sous un gorgerin d’or, un sein vierge qui tremble
Au battement des sons et du cœur tout ensemble,
Et sur lequel remonte un nuage vermeil,
Aurore de l’amour, chaste et brûlant éveil !
La brune Souré-Ha comprit que la nature
N’avait pas de sanglot, pas de note assez pure
Dignes de terminer son hymne de douleurs,
Et s’arrêta, laissant couler en paix ses pleurs.
Goutte à goutte ils tombaient de leur source divine ;
Et quelque boucle sombre errant sur sa poitrine,
Semblait vouloir chercher et boire avidement
Ces pleurs, ces pleurs d’amour, ignorés de l’amant !
Sur de nombreux coussins où se perd l’arabesque,
Les yeux distraits tournés vers les murs tout à fresque,
Samhisis, au teint clair, au beau bras délié,
S’abandonne, un jarret sous l’autre replié.
Son corps est sinueux comme une souple plante ;
Et s’il vient à bouger, sa gorge étincelante
écarte des tissus le bout d’un globe dur.
Quelle caresse aurait sa prunelle d’azur !
Mais ce n’est pas l’amour qui pèse sur sa tête ;
Ce qui fait s’abaisser, dans une heure inquiète,
Comme un long vol d’oiseaux au bord d’un lac, le soir,
Ses sourcils, ce n’est pas un secret désespoir.
Non ; c’est l’ennui stagnant sur Memphis écrasée
Qui l’accable, et sa peau si fine est moins rosée,
Et son petit pied nu, dans l’ombre, par instant,
hors du pagne lamé s’éclaire en s’agitant.
Quand Souré-Ha se tut, ses mains encore errantes
Pour un dernier appel sur les cordes vibrantes,
D’une voix languissante elle lui dit : « Ma sœur,
Ne pense pas avoir dissipé ma torpeur :
Non ; tu l’as alourdie. O Souré-Ha ! Pardonne ;
Pour m’égayer, plutôt, si tu veux être bonne,
Au lieu d’accords plaintifs pareils aux bruits que font
Les vents mortels, le soir, dans un arbre profond,
Tu chanterais, ma sœur, quelques chansons bien folles,
Ou quelques airs de danse aux légères paroles
Qui me rendent les nerfs avec l’esprit joyeux. »
Vers elle Souré-Ha ne leva pas les yeux.
Rien ne semblait pouvoir troubler sa rêverie.
L’insoucieuse fille alors, comme attendrie,
Regarda de nouveau cette sœur qui pleurait :
« Aurais-je deviné, fit-elle, son secret ?
C’est l’amour qu’elle enferme et qui lui ronge l’âme.
L’amour seul dans les yeux sait mettre autant de flamme ;
Pour l’embellir ainsi, l’amour seul dans la voix
Sait mêler la douleur et l’ivresse à la fois.
Je le saurai bien vite ! » – Oh ! Les charmantes poses
Que prit pour se lever l’enfant aux lèvres roses !
A côté de sa sœur elle s’en vint s’asseoir.
Souré-Ha demeurait pensive sans la voir,
Sans l’entendre, à son rêve intérieur fidèle.
La cadette sourit, se pencha plus près d’elle,
Et murmura tout bas ce seul mot : « Thaéri ! »
Comme un chevreau peureux et qui cherche un abri,
Souré-Ha, tressaillant à ce nom tout entière,
En trouble, se tourna vers celle qui derrière
Plongeait dans son regard un regard curieux.
Rougissante de honte, elle baissa les yeux.
« Je m’en doutais déjà, dit Samhisis ; tu l’aimes !
Et c’est assez longtemps vous cacher de vous-mêmes.
Tout à l’heure il viendra, comme il fait chaque jour,
Et je prétends sur toi détourner son amour.
- Tu te trompes, ma sœur, dit Souré-Ha, confuse ;
Et je ne sais quel dieu t’a conseillé ta ruse.
- Tu l’aimes, j’en suis sûre ; et s’il vient aujourd’hui,
Il saura quel bonheur était là, près de lui.
- C’est toi seule qu’il aime, et que seule il appelle ;
Et quand donc à ses vœux te montras-tu rebelle ?
A quoi bon ces discours, ma sœur ? Toi-même, hier,
Ne me parlais-tu pas de son port libre et fier ?
N’as-tu pas, l’autre jour, ôté pour lui ton voile ?
Depuis qu’il t’aperçut, comme une blanche étoile,
Par un beau soir, portant l’amphore au puits sacré,
N’as-tu pas vu grandir l’amour qu’il t’a juré ?
D’où vient que sans raison ta bouche le renie ?
- Je m’amusais de lui, voilà tout. L’insomnie
N’a pas à mon chevet cloué son souvenir
Comme au tien. Tu pâlis quand tu l’entends venir.
J’y songe à peine ; toi, tu pleures dans l’attente.
- Je te dis que c’est toi qu’il aime ! Et sous sa tente
C’est pour toi qu’à genoux il invoque Rhéa.
Ce n’est pas pour aimer, moi, qu’Ammon me créa.
- Si tu ne l’aimes pas, alors pourquoi ton trouble ?
Pourquoi cette rougeur si prompte qui redouble ?
Ces membres affaissés, ce muet embarras,
Pourquoi pleures-tu donc, si tu ne l’aimes pas ?
D’ailleurs, si tu dis vrai, si c’est moi qu’il adore,
Si c’est moi qu’aujourd’hui son désir cherche encore,
Moi, je ne l’aime pas ; et peut-être demain
Dans l’ombre sous la sienne aura frémi ta main.
Espère, ô Souré-Ha ! J’ai fait un autre rêve.
Ecoute ! Dans la pourpre, hier, près de la grève,
Au milieu de soldats, et leurs chefs à ses flancs,
A son poing fort les traits de quatre chevaux blancs,
Rhamsès passait, debout sur son char qui rayonne.
Dans un flot de poussière autour qui tourbillonne,
Son front mâle brillait sous la tiare d’or.
Son regard souverain, en un splendide essor,
Sur la ville en rumeur et sur son peuple immense,
S’abaissait plein d’orgueil, et pourtant de clémence ;
Il rencontra le mien ; ô mystère inconnu !
Dans l’éclair à mon cœur subitement venu,
Je blêmis, et clouée à ma place, passive,
Je crus que s’avançait dans la lumière vive
Quelque fils de Rhéa, quelque dieu tout puissant !
En moi ce souvenir est toujours renaissant.
Le cortège passa ; je l’admire sans cesse.
Depuis lors, Souré-Ha, je connais la tristesse.
Ah ! Le beau sort serait de réunir sur moi
La puissance et l’amour de Rhamsès, le grand roi ;
De régner sur celui qui règne sur la terre ;
De l’asservir lui-même ainsi qu’un tributaire ;
D’être reine et de voir les peuples assemblés
Se courber sous mon souffle ainsi qu’un champ de blés ! »

III

Le fils d’Aménophis, Rhamsès, que Phré protège,
Las d’encens, a chassé loin de lui son cortège,
Et, sombre, vient s’asseoir sur des gradins portés
Par des captifs d’argent, de bronze et d’or sculptés.
Son oeil terne s’emplit d’indicibles détresses ;
Sa barbe est inflexible et pend en larges tresses.
Comme dans le granit ses traits semblent pétris.
Impassible, il est là, plus calme qu’Osiris.
Il songe et l’on dirait, à ses lèvres si pâles,
Typhon, le dieu commis aux vengeances fatales.
Quelque puissant qu’il soit, il a des jours mauvais
Qui par tous ses vouloirs assouvis lui sont faits.
Il est frère des dieux, maître des rois esclaves ;
Son char lourd fait couler du sang par chaudes laves ;
Mais il arrive une heure où les coupes en vain
Lui versent les cruels projets avec le vin.
Dans le néant il voit déjà fondre sa gloire ;
L’abîme est sans échos, sans éclairs sa mémoire.
Il ne peut sans répit faire la guerre. Il a,
Sur les plans colossaux que l’orgueil assembla,
Vingt peuples pour bâtir son palais et sa tombe.
Il fait du doigt un signe. Alors un homme tombe
Dans la fosse où grommelle un lion favori.
Un jour, nul ne dit plus : « Le roi Rhamsès a ri ! »
Il ne sait inventer de délices nouvelles,
Et connaît les plaisirs des femmes les plus belles ;
Il émousse à la fin dans leurs yeux ses yeux froids ;
Il les détourne aussi de tout, le roi des rois !
Sur l’univers conquis son char est la charrue ;
L’humanité servile à son trône se rue,
Et contemple en tremblant ses sourcils épiés ;
La beauté, l’or, la myrrhe, il les foule à ses pieds ;
Il peut tout ; il s’ennie, et le monde le raille ;
Il est homme, et plus frêle ici-bas qu’une paille.
Vimupht, le serviteur qui veille à ses côtés,
Et qui d’avance tient ses ordres apprêtés,
Fit un geste ; et l’eunuque à la face glacée
Frappa trois fois des mains devant le gynécée.
Une porte aussitôt sur les tapis moelleux
Roula sans bruit. Alors, entre des brouillards bleus,
Dans la salle envahie avec un frais murmure,
Comme des flancs ouverts de la grenade mûre
Ruissellent à l’envi la nacre et le carmin,
Cent femmes, se pressant par le même chemin,
Parurent, foule agile aux grâces ingénues.
Toutes devant Rhamsès, les unes demi-nues,
Les autres le corps ceint d’un voile transparent,
Vinrent, selon le rite, et leur âge, et leur rang,
Molle ondulation de poses provocantes,
écrin épanoui de lèvres éloquentes,
Chaîne adorable où tout chaînon vaut un trésor.
Et tout autour fumaient les cassolettes d’or ;
Et les désirs flottaient dans l’air plein de spirales,
Aux chants voluptueux des harpes inégales ;
Et les voix des castrats au fond montaient en chœur.
Mais le roi sur son trône était un dieu sans cœur.
Confuses, près de lui, ses quatre favorites,
Ta-Hé, Thméa, la blonde aux mains toutes petites,
Rhamel aux bras ambrés, et Marphris aux grands yeux,
S’assirent. Puis, le reste en cercle harmonieux
Se groupa loin du maître à la morte pensée,
Chacune par le fouet de l’eunuque cassée.
Celui-ci de nouveau frappa trois coups. Alors
S’élancèrent au rythme où s’enfièvrent leurs corps
Des esclaves dansant au son de la cithare,
La molle ibérienne et la svelte barbare,
La jeune fille aux dents si blanches, au cou noir,
Qui sourit de passer devant chaque miroir,
Et la circassienne indolente et massive,
Et d’autres qui faisaient dans leur gaîté lascive
Reluire l’éclat nu de leurs formes au jour,
Ou sonner les anneaux de leurs bras, tour à tour.
Le roi dédaigna tout ; jusqu’à la plus aimée,
Jusqu’à Marphris, qui vint, rieuse et parfumée,
Lui tendre l’échiquier qui sait vaincre l’ennui.
Toutes sur un signal s’éloignèrent de lui,
Tête basse, et, frappant ensemble leurs poitrines,
Déchiraient sur leurs seins gonflés les gazes fines,
Pleuraient d’avoir perdu la faveur du grand roi,
Qui devant leurs beautés, nul ne savait pourquoi,
y restait insensible, et tel qu’un sphinx de pierre.
Quand il fut seul, Rhamsès releva sa paupière
En regardant Vimupht, qui, prosterné plus bas,
Presque à genoux, lui dit : « O roi ! Dans les combats
Egal à Phré, le dieu qui brûle solitaire ;
Roi, très chéri d’Ammon, tu domines la terre ;
Commande à ton esclave ! Entendre est obéir !
Si je manque à ton ordre, il me faudra mourir.
Roi, j’écoute. » – et Rhamsès lui dit : « Avant une heure,
Malgré tous ses refus et son père qui pleure,
Il me faut Samhisis, la fille du savant ! »
Alors il se leva, puis sortit en rêvant.

IV

Au fond des corridors, dans sa grave retraite,
Memmaratkha toujours se renferme. Il s’arrête,
Comme en extase, auprès d’un cippe déterré,
Par les griffes du temps monolithe échancré ;
Puis, sur des papyrus couverts d’hiéroglyphes,
Approfondit leur sens qui se cache aux pontifes,
Médite un autre arcane, héritage plus vieux,
Ou déchiffre un par un les cartouches des dieux.
Aussi jaune que l’est la peau d’une momie,
Sous la lampe jamais éteinte ! Unique amie !
Son crâne large et ras se plisse abondamment.
Silencieux, perdu dans son recueillement,
Plein d’horreur, il épelle un livre fatidique
Dans les rites anciens qu’un prêtre mort indique,
Et tous les jours de feu, tous les soirs constellés,
Il sonde avec Hermès les siècles écoulés.
Sa robe aux bords salis serpente sur les dalles ;
Et sur les bouts pointus de ses larges sandales
Un nobre s’illumine en traits mystérieux.
Que le Nil, débordé de son lit, furieux,
Menace d’engloutir Memphis sur son passage :
Il n’aurait aucun pli d’effroi sur le visage ;
Sans entendre, sans voir, sans un geste, il mourrait ;
Car il cherche l’obscur et terrible secret ;
Car son regard perçant plonge à travers le vide,
Car son doigt décharné qu’il promène est avide
De soulever enfin le grand voile d’Isis.
Il vit tout seul au sein d’un rêve immense assis.
Déjà l’ombre au dehors croissait dans les savanes.
C’était, loin des faubourgs, l’heure où les caravanes
Vont replier la tente, et sur les sables blancs
Reprendre le chemin du désert, à pas lents.
Quelqu’un entré sans bruit souilla l’austère asile
Du vieux mage, et lui dit : « Sors du songe où s’exile
Ta vie ! Ecoute-moi ! Lève ton corps penché !
Et si dans quelque membre un muscle moins séché
Sous un reflet royal peut tressaillir de joie,
Sois content, car Rhamsès est celui qui m’envoie !
Le bien-aimé puissant d’Ammon-Ra, le soutien
Des cinq fils de Rhéa, mon roi, comme le tien,
Daigne, c’est un honneur suprême pour ta race,
Sur Samhisis, ta fille, ouvrir les yeux par grâce.
Demain dans son palais en reine elle vivra,
Et le peuple à ses pieds ainsi l’adorera.
Pour ton obéissance, ô vieux prêtre ! Il te laisse
Souré-Ha, car il prend pitié de ta vieillesse,
Et te donne en surplus dans ces coffrets pesants,
Pour le prix qu’il te doit, ces précieux présents.
Réponds ! » – Memmaratkha laissa l’homme tout dire,
Et sans qu’un poil frémît sur son masque de cire,
Lui dit : « Tu peux garder aussi bien mes deux parts !
Prends mes filles, et l’or avec elles. Mais pars !
Mais va-t’en ! Car la vie est de courte durée,
Car la science est longue et cette heure est sacrée ! »
L’envoyé disparut sur-le-champ ; soucieux,
Le mage avait repris sa lutte avec les dieux.
Vimupht entra bientôt dans une salle étroite.
Là, tout près du jet d’eau qui bruit dans l’air moite,
Les deux sœurs caressaient leurs désirs opposés,
Songeant, l’une au bonheur modeste, aux longs baisers
Sur la grève, le soir, et l’autre, à la paresse
Du royal gynécée où l’orgueil la caresse,
Où chacune humilie à son tour sa beauté
Devant elle et lui paie un tribut mérité.
« Laquelle est Samhisis de vous deux ? dit l’esclave ;
Qu’en signe de bonheur, trois fois elle se lave
Le visage et les mains dans une eau d’oasis !
- Parle ! Que lui veux-tu ? C’est moi ! Par l’oeil d’Isis !
N’étais-tu pas hier près du roi, quand la foule
Affluait devant lui comme une épaisse houle ?
- Oui, femme ! Il a daigné jeter les yeux sur toi.
Triste, depuis hier il t’aime ; et c’est pourquoi
Je viens pour t’emmener. Durci par la science,
Memmaratkha, ton père, avec insouciance
Me permet, si je veux, de prendre aussi ta sœur,
Car tout lien terrestre est brisé dans son cœur.
- Souré-Ha ! Tu l’entends ! La déesse elle-même
A pris soin d’exaucer mon souhait. Rhamsès m’aime !
Son messager vers moi, sur un ordre pressant,
Accourt, et je le suis, et mon père y consent ! »
Et la si triomphante et folle jeune fille,
Sans voir, en ses apprêts, cette larme qui brille
Aux yeux de Souré-Ha, lui dit : « Dans ton amour,
Dans ta simplicité sois heureuse à ton tour !
Puisque tu préférais un bonheur qu’on ignore,
Reste donc, et l’attends ! Vers le palais sonore
Isis me pousse ; adieu ! -va donc ! » dit Souré-Ha,
Qui pensait : « Quant à moi, ce jour décidera ! »

V

L’horizon au dieu Phré rouvrait ses beaux portiques.
Cependant par le Nil qui court aux mers antiques,
Sans peur de l’amphibie au guet sous les roseaux,
Un homme nage et fend rapidement les eaux.
A travers les lotus de la berge il arrive
Et touche aux bords. à peine a-t-il franchi la rive,
Que sur ses membres nus, sur son torse bronzé,
Les rayons du soleil dans un air embrasé
Avaient bu l’eau du fleuve et guéri la fatigue.
Il est tout jeune et beau. La nature prodigue
Lui donna plus : la force ; et l’on voit la fierté
Ennoblir sa démarche avec la volonté.
Il sait droit devant lui regarder un obstacle ;
Il n’est pas de ceux-là qui traînent en spectacle
La blessure d’un cœur lâchement résigné ;
Pour chérir un supplice atroce, il n’est pas né.
Il marchait au hasard, solitaire, et très calme ;
Comme un dieu méprisant qui réserve sa palme,
Jusqu’ici pour la femme il n’avait qu’un dédain.
Nul sourire n’usait sa rigueur. Mais soudain
Il a vu Samhisis paraître, et dans son âme
Il a senti l’éclair, et le flot d’un cinname
épanoui l’emplir de langueurs ; et l’espoir
A fait son pas moins sûr et son regard plus noir.
Il déplie à la hâte et sur son corps il jette
Ses vêtements portés hors de l’eau sur sa tête,
Et s’élance, tout plein d’une fièvre d’amour,
Vers le seuil fortuné qu’il revoit chaque jour.
« C’est gémir trop longtemps, pense-t-il, dans le doute ;
Tout entière, à la fin, j’ai vidé goutte à goutte
La coupe des poisons que m’offre cette enfant.
C’est assez supplier ; l’amour me le défend. »
Il entre. Souré-Ha, les paupières baissées,
Seule et triste, suivait le cours de ses pensées ;
Quand tout près retentit le bruit d’un pas si cher,
On eût pu voir pâlir et frissonner sa chair.
La nuit venait de près, et des ombres voraces
Couvraient les hauts plafonds, les murs et les terrasses.
Il était arrivé ; mais un pressentiment
Le retint sur le seuil, anxieux. Un moment,
Sans voix, il contempla cette vierge isolée,
Et qui pensait à lui, sous sa peine accablée.
Mais tout à Samhisis, l’absente, il ne lut pas
Le douloureux secret de si proches combats.
D’un seul mot il pouvait en ces yeux faire luire
Une flamme, en ces pleurs rayonner un sourire.
Mais il ne connaissait qu’un nom, et qu’un souci :
« Samhisis ? cria-t-il ; n’est-elle plus ici ?
Vous vous taise ! Parlez ! Dites-moi qu’elle est morte,
Plutôt que pour un autre elle ait franchi la porte !
Je saurais me venger. – Hélas ! dit Souré-Ha,
Dont le si pur visage à sa voix s’empourpra ;
Rhamsès est plus qu’un homme, et loin de tous il siège ;
Et ses aïeux divins le gardent de tout piège !
- Voilà donc le bonheur qu’elle préfère ! Hé quoi !
Tous mes serments n’étaient, pour la fille sans foi,
Qu’un vain jeu, qu’un mensonge ! Au long récit des rêves
Que je faisais pour nous, en ces heures trop brèves,
A genoux à ses pieds, et les yeux dans ses yeux,
Peut-être songeait-elle à ce sort glorieux !
O honte ! Elle accepta pour elle un rang infâme !
C’est le fouet de l’eunuque insolent et sans âme
Qu’elle couru chercher sans horreur, sans regret
Pour le crédule amant qui vers elle accourait !
- Peut-être existe-t-il quelqu’une plus fidèle,
Dont l’amour deviné vous consoleait d’elle. »
Et pourpre, elle n’osa lui dire un mot de plus.
Le jeune homme, la voix et les traits résolus :
« Souré-Ha ! Je ne sais si les autres oublient ;
J’ignore si les cœurs ici-bas se délient ;
Mais moi, je ne veux pas oublier, et je sens
Une soif de vengeance envahir tous mes sens ;
La jalousie étreint et brûle tout mon être ;
Par Typhon ! Souré-Ha, je le saurai peut-être,
Si la mort peut aussi délivrer de l’amour ! »
Et, repassant le seuil, il s’enfuit sans retour.
Comme un ramier blessé qui dans les airs tournoie
Poursuivi par le bec d’un sombre oiseau de proie,
Souré-Ha mesurait l’abîme de son sort.
« Comme il l’aime ! Dit-elle. Eh bien ! Mieux vaut la mort.
C’est moi qu’il frappera ; moi, qui mourrai, contente
Si c’est lui qui me tue, en ses bras palpitante ! »
La nuit dans le vieux Nil baignait son pied charmant,
Et, sereine, invitait l’homme au recueillement.

VI

Rêves inassouvis des amours impossibles,
Rongerez-vous toujours de vos dents invincibles
Le misérable fou qui de vous s’est épris ?
Quoi ! Parce qu’aux éveils de la chair, et surpris
Par les vagues chaleurs montant d’une étincelle,
Il but l’amer venin qu’un azur faux recèle,
Serpents mélodieux, le mordrez-vous toujours ?
Ne fuirez-vous jamais, charmes de ses beaux jours ?
Est-ce un crime d’aimer ? C’est donc un culte impie
Que l’amour ? Jusqu’à quand faudra-t-il qu’on expie
Les parfums qu’on brûla sur l’ineffable autel ?
Le songe des vingt ans doit-il être immortel ?
L’homme est né pour souffrir, oublier et se taire ;
C’est un homme, celui qui dans la route austère
Marche vite à son but, les deux bras en avant,
Et ne se tourne pas aux surprises du vent.
Qu’importe l’horizon ? Sans rappels en arrière,
Le fort ne se résout jamais à la prière.
Que peut-il espérer, celui qu’un souvenir
étreint plus qu’un remords, et qui ne peut bannir
Le mirage infécond de sa jeunesse vaine ;
Qui lui-même resserre autour de lui sa chaîne,
Dans sa prison factice est son propre geôlier,
Et, n’osant pas mourir, ne veut pas oublier ?
Depuis trois jours et trois mortelles nuits, farouche,
Comme un fauve affamé qui roule son oeil louche,
Thaéri frémissant rôde autour du palais
Où Samhisis se mire aux feux des bracelets.
Prêt à frapper, dans l’ombre, attentif, il épie.
Depuis ces trois longs jours, dans son secret tapie,
Soué-Ha par des dons a gagné la faveur
Des gardiens, et gaîment veille auprès de sa sœur.
Mais peut-être bientôt viendra l’heure indécise
Où doit partir le trait que la vengeance aiguise,
Car cette nuit Rhamsès veut fêter Samhisis.
Il est aux bords du Nil une ronde oasis ;
Et c’est là qu’il ira. – Courage ! Voici l’heure
Où l’âme se roidit au fond du corps qui pleure.
Regarde si ton arc, jeune homme, est bien tendu ;
Jeune fille, aguerris ton regard éperdu !
Depuis longtemps déjà sous les dunes de sable
Phré cachait le brasier de son disque implacable.
Déjà le fleuve au loin reflétait mille feux ;
Tout un peuple attendait sur la grève, envieux
D’étaler son opprobre en concerts d’allégresse.
Le roi venait. Et belle et savourant l’ivresse,
Sous un dais fastueux, par vingt femmes porté,
Samhisis s’avançait heureuse à son côté,
Projetant ses lueurs d’en haut sur une foule
Qui lui semble un tapis vivant que son pied foule.
Aux hommages rendus pour la première fois,
Elle croyait, parmi les parfums et les voix,
Sentir comme un lotus divin dans sa prunelle.
Oh ! Ce soir, le passé, qu’il était mort en elle !
Au milieu des flambeaux et des astres, au bruit
Du cortège pompeux qui la guide et la suit,
Qu’ils étaient loin, ses jours de paix et d’innocence,
Sous le toit paternel qu’un jeune amour encense !
Comme elle avait alors oublié Thaéri !
Souré-Ha, toujours prête à retenir un cri,
L’escortait, pâle, en proie à sa muette angoisse,
Et le sein soulevé sous la main qui le froisse.
Mais avec plus de hâte aussi, sur le parcours
Elle paraît chercher quelqu’un aux alentours.
Enfin, sorti de l’ombre, un homme noir se dresse
Derrière elle : « Ma tâche est faite. Avec adresse,
J’ai pu suivre celui que tu m’as indiqué ;
Là-bas, dans les roseaux, il se tient embusqué,
L’arc en main, à l’endroit où le Nil fait un coude,
Sur la digue à laquelle une oasis se soude.
- C’est bien ! dit Souré-Ha ; tiens ! Prends vite, et t’enfuis ! »
Il disparut d’un bond. Le Nil flamboyait. Puis
Il emporta bientôt sur les canges royales
Le cortège et les chants des lyres triomphales.
« Que regardes-tu donc, ma sœur, autour de toi ?
Dit Samhisis. Je veux que ce soir, près de moi,
Chacune ait sa chanson comme sa banderole.
Tous tes désirs, dis-les. N’as-tu pas ma parole ?
Parle ! » – Alors, Souré-Ha : « Si je te demandais
De m’asseoir à ta place un instant sous ton dais,
Et d’essayer un peu ta pose et ta parure ?
J’en serais plus rieuse après, je te le jure ! »
Ce caprice jaloux sut plaire à Samhisis.
Comme la conque d’or de la déesse Isis,
La cange suit le fleuve auguste en sa descente.
Souré-Ha sous le dais se tient, éblouissante ;
Et tandis que son être est brisé de douleurs,
En s’efforçant de rire, elle arrête les pleurs,
Les derniers, que ramène une pensée amère.
Qu’elle était belle ainsi, dans sa gloire éphémère !
Belle comme l’étoile au ciel tout constellé
Qui surgit et qui meurt après avoir brillé !
Mais près des joncs mêlant sur les bords verts de l’île
Leurs rameaux plus touffus, la barque vient, tranquille.
Aussitôt Thaéri s’est levé dans la nuit.
Il croit voir Samhisis ; – et la corde sans bruit
Sous ses doigts est tendue. – Il demeure immobile
Une seconde. Il vise avec un art habile.
Puis la corde a vibré… ce ne fut qu’un soupir.
L’âme de Souré-Ha qui rêvait de partir
S’envola. – Son beau corps roulait dans le sillage.
Ce soir, les caïmans qui rôdaient sur la plage
Se sont repus entre eux dans un double festin,
Car le flot ne rendit nul cadavre au matin.

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Léon DIERX

Portait de Léon DIERX

Léon Dierx, né à Saint-Denis de La Réunion le 31 mars 1838 et mort à Paris le 12 juin 1912, est un poète parnassien et peintre académique français. Léon Dierx naît dans la villa de Saint-Denis aujourd’hui appelée villa Déramond-Barre, que son grand-père a rachetée en 1830. Il y vit jusqu’en 1860, année de son... [Lire la suite]

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