Poème 'Un brouillard monta…' de Aimé CÉSAIRE dans 'Ferrements'

Un brouillard monta…

Aimé CÉSAIRE
Recueil : "Ferrements"

un brouillard monta
le même qui depuis toujours m’obsède
tissu de bruits de ferrements de chaînes sans clefs
d’éraflures de griffes
d’un clapotis de crachats
un brouillard se durcit et un poing surgit
qui cassa le brouillard
le poing qui toujours m’obsède
et ce fut sur une mer d’orgueil
un soleil non pareil
avançant ses crêtes majestueuses
comme un jade troupeau de taureaux
vers les plages prairies obéissantes
et ce furent des montagnes libérées
pointant vers le ciel leur artillerie fougueuse
et ce furent des vallées au fond desquelles
l’Espérance agita les panaches fragiles des cannes à sucre de janvier
Louis Delgrès je te nomme
et soulevant hors silence le socle de ce nom
je heurte la précise épaisseur de la nuit
d’un rucher extasié de lucioles…
Delgrès il n’est point de printemps
comme la chlorophylle guettée d’une rumeur émergeante de morsures
de ce prairial têtu
trois jours tu vis contre les môles de ta saison
l’incendie effarer ses molosses
trois jours il vit Delgrès de sa main épeleuse de graines ou de racines
maintenir dans l’exacte commissure de leur rage impuissante
Gobert et Pélage les chiens colonialistes
Alentour le vent se gifle de chardons
d’en haut le ciel est bruine de sang ingénu
Fort Saint-Charles je chante par-dessus la visqueuse étreinte
le souple bond d’Ignace égrenant essouflée
par cannaies et clérodendres la meute colonialiste
Et je chante Delgrès qui aux remparts s’entête
trois jours Arpentant la bleue hauteur du rêve
projeté hors du sommeil du peuple
trois jours Soutenant soutenant de la grêle contexture de ses bras
notre ciel de pollen écrasé…
Et qu’est-ce qu’est-ce donc qu’on entend
le troupeau d’algues bleues cherche au labyrinthe des îles
Voussure ombreuse de l’écoute
la seule qui fût flaireuse d’une nouvelle naissance
Haïti aisance du mystère
l’étroit sentier de houle dans la brouillure des fables…
Mais quand à Baimbridge Ignace fut tué
que l’oiseau charognard du hurrah colonialiste
eut plané son triomphe sur le frisson des îles
alors l’Histoire hissa sur son plus haut bûcher
la goutte de sang je dis
où vint se refléter comme en profond parage
l’insolite brisure du destin…
Morne Matouba
Lieu abrupte. Nom abrupt et de ténèbres En bas
au passage Constantin là où les deux rivières
écorcent leurs hoquets de couleuvres
Richepanse est là qui guette
(Richepanse l’ours colonialiste aux violettes gencives
friand du miel solaire butiné aux campêches)
et ce fut aux confins l’exode du dialogue
Tout trembla sauf Delgrès…
O mort, vers soi-même le bond considérable
tout sauta sur le noir Matouba
l’épais filet de l’air vers les sommets hala
d’abord les grands chevaux du bruit cabrés contre le ciel
puis mollement le grand poulpe avachi de fumée
dérisoire cracheur dans la nuit qu’il injecte
de l’insolent parfum d’une touffe de citronelle
et un vent sur les îles s’abattit
que cribla la suspecte violence des criquets…
Delgrès point n’ont devant toi chanté
les triomphales
flûtes ni rechigné ton ombre les citernes
séchées ni l’insecte vorace n’a patûré ton site
O Briseur Déconcerteur Violent
Je chante la main qui dédaigna d’écumer
de la longue cuillère des jours
le bouillonnement de vesou de la grande cuve du temps
et je chante
mais de toute la trompette du ciel plénier et sans merci
rugi le tenace tison hâtif
lointainement agi par la rigueur téméraire de l’aurore !
Je veux entendre un chant où l’arc-en-ciel se brise
où se pose le courlis aux plages oubliées
je veux la liane qui croît sur le palmier
(c’est sur le tronc du présent notre avenir têtu)
je veux le conquistador à l’armure descellée
se couchant dans une mort de fleurs parfumées
et l’écume encense une épée qui se rouille
dans le pur vol bleuté de lents cactus hagards
je veux au haut des vagues soudoyant le tonnerre de midi
la négrillonne tête désenlisant d’écumes
la souple multitude du corps impérissable
que dans la vérité pourrie de nos étés
monte et ravive une fripure de bagasses
un sang de lumière chue aux coulures des cannaies
et voici dans cette sève et ce sang dedans cette évidence
aux quatre coins des îles Delgrès qui nous méandre
ayant Icare dévolu creusé au moelleux de la cendre
la plaie phosphorescente d’une insondable source
Or
constructeur du cœur dans la chair molles des mangliers
aujourd’hui Delgrès
aux creux de chemins qui se croisent
ramassant ce nom hors maremmes
je te clame et à tout vent futur
toi buccinateur d’une lointaine vendange.

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Aimé CÉSAIRE

Portait de Aimé CÉSAIRE

Aimé Fernand David Césaire, est un poète et homme politique français de Martinique, né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe et mort le 17 avril 2008 à Fort-de-France. Il est l’un des fondateurs du mouvement littéraire de la négritude et un anticolonialiste résolu. Aimé Césaire faisait partie, d’une famille de sept... [Lire la suite]

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